Le pays de la « rupture » à l’épreuve de ses propres serments. Deux ans après l’élection historique de Bassirou Diomaye Faye, portée par le souffle d’une génération entière, le rêve bute sur la réalité brute du pouvoir. Chronique d’une désillusion annoncée.
Il y a une scène que les Dakarois ne sont pas près d’oublier. C’était le 24 mars 2024. Bassirou Diomaye Faye venait de remporter la présidentielle dès le premier tour, avec 54 % des suffrages, sorti la veille même de sa cellule de prison. Devant des foules électrisées, son mentor, Ousmane Sonko, scandait une formule devenue slogan : « Diomaye moy Sonko », « Diomaye, c’est Sonko. » Un seul homme, une seule vision, une seule promesse : la rupture. La vraie. Celle qui changerait tout.
Moins de deux ans plus tard, dans ce même pays, des manifestants défilent pour réclamer leur départ. Le slogan a été retourné comme un gant : « Diomaye du Sonko », Diomaye n’est pas Sonko. Quelque chose s’est brisé. Quelque chose de plus profond qu’une querelle de palais.
Les promesses et la rue
Septembre 2025. Une militante croise la caméra d’une correspondante de RFI dans les rues de Dakar, entre deux cortèges de manifestants. Sa phrase est simple, presque nue, mais elle dit tout.
« Les promesses sont nombreuses et ne sont pas tenues. Ils ne tiennent pas leurs promesses et ce n’est pas normal, donc il faut qu’ils dégagent. »
Dix-huit mois après l’entrée au pouvoir du tandem Faye-Sonko, voilà où en est le Sénégal : coincé entre les espoirs qu’il a lui-même suscités et la réalité qu’il n’a pas su dompter. La jeunesse qui avait porté ce régime dans ses bras, au péril de sa vie lors des manifestations de 2021, 2023 et 2024, commence à se détourner. Pas encore dans la rage, mais avec cette fatigue particulière des gens qui ont trop cru.
Le Pastef avait promis transparence, bonne gouvernance, souveraineté, emploi pour les jeunes, justice pour les victimes du régime Sall, et un recentrage économique vers l’Afrique. Ce projet n’était pas un programme ordinaire : il était le produit d’années de lutte, d’emprisonnements, de sang versé dans les rues. C’était un pacte moral avec un peuple.
La dette cachée : quand la réalité fracasse les idéaux
Le premier coup dur est venu des chiffres. En février 2025, l’audit des finances publiques commandé par le président Faye lui-même révèle l’ampleur du gouffre laissé par l’ère Macky Sall : près de 11,5 milliards d’euros de dettes dissimulées, un déficit budgétaire atteignant 11,7 % du PIB en 2024, et une dette publique révisée à plus de 118 % du PIB fin 2024. L’un des pires cas de déclaration erronée jamais enregistrés dans l’histoire du FMI sur le continent africain.
Face à ce mur, les ambitions souverainistes se sont heurtées à une arithmétique impitoyable. Le gouvernement qui promettait de s’affranchir de la tutelle des institutions de Bretton Woods, s’est retrouvé à négocier âprement avec le FMI, dont le programme de 1,8 milliard de dollars avait été gelé. La promesse de relance, de lutte contre la pauvreté, de souveraineté économique a cédé la place à un plan d’austérité. En novembre 2025, Sonko lui-même demandait aux Sénégalais de se serrer la ceinture pour « deux ou trois ans » supplémentaires. Le tribun de la rupture devenait le porteur de mauvaises nouvelles.
Dans les quartiers populaires, chez les petits commerçants du marché Sandaga, chez les étudiants de l’UCAD, la formule est passée comme un couteau. Car ces Sénégalais-là se serrent la ceinture depuis toujours. Ce qu’ils attendaient, c’était qu’on leur tende autre chose.
L’ennemi d’hier devenu l’allié de demain
Mais c’est un autre épisode qui a peut-être le plus déchiré le tissu de confiance. En novembre 2025, Bassirou Diomaye Faye, le président élu sur une plateforme de rupture totale avec l’ancien régime nomme Aminata Touré à la tête de la coalition présidentielle pour en assurer la restructuration.
Aminata Touré. Ancienne ministre de la Justice, puis Première ministre sous Macky Sall. Figure centrale du système que le Pastef avait passé des années à combattre. Celle-là même que Sonko avait publiquement récusée, en insinuant qu’un rapport de l’IGE l’avait épinglée pour mauvaise gestion. Désormais portée à un poste stratégique par le président qu’il avait mis au pouvoir.
La réaction du Pastef a été immédiate et sans détour : le parti déclare ne pas partager les valeurs ni les principes d’Aminata Touré. Dans les rues de la Dakar ou certains groupes WhatsApp des militants, le mot qui circulait était brutal : trahison.
Aminata Touré, elle-même incarne, à sa façon, toute la plasticité de la politique sénégalaise. De la gauche militante au libéralisme de Macky Sall, puis à l’opposition contre le troisième mandat, puis au soutien à Diomaye Faye, puis à ce poste symbolique au cœur du pouvoir qu’elle avait autrefois servi, son parcours ressemble moins à une trajectoire qu’à un baromètre de l’opportunisme politique érigé en art de vivre.
Quand le duo se fracture
Il y avait quelque chose de puissant dans le symbole initial. Sonko, l’homme charismatique que la justice avait écarté de la course, désignant son compagnon de route pour porter leurs idéaux communs. Un pacte de confiance né dans la lutte, consolidé dans les prisons du pouvoir sortant. Une gouvernance collective, disait-on.
Mais au fil des mois, les deux hommes ont commencé à incarner deux logiques divergentes. À la présidence, Diomaye Faye a pris le chemin des institutions, du dialogue, de la préservation de l’unité nationale et des compromis qui vont avec. À la Primature, Sonko continue de parler la langue de la rue, celle de la radicalité, du refus des demi-mesures.
En juillet 2025, Sonko avait lui-même brisé le silence en reconnaissant publiquement des divergences avec son chef d’État. En décembre, lors de la Journée des martyrs, il les admettait sans équivoque. Un cadre de la coalition, sous couvert d’anonymat, confiait alors : « C’est une relation où chacun doit prouver qu’il n’est pas redevable à l’autre. Mais plus ils essaient de se démarquer, plus ils divisent le camp du changement. »
Les engagements judiciaires, eux aussi, peinent à se concrétiser. Le président avait pris l’engagement de mettre en œuvre des réformes profondes et de rendre justice aux victimes des manifestations de 2021 à 2024. Mais les poursuites contre les dignitaires de l’ancien régime avancent au pas du chameau, pendant que des proches de Macky Sall, incarcérés, sont présentés par une partie de l’opinion comme des prisonniers politiques. Retournement troublant de la rhétorique que le Pastef brandissait hier.
Le pouvoir digère toujours ses promesses
Ce qui se joue au Sénégal n’est pas une exception africaine. C’est la démonstration, une fois de plus, de ce mécanisme universel : le pouvoir transforme ceux qui le prennent. Il les consume, les réaligne, les oblige à des compromis qu’ils avaient jadis méprisés chez leurs adversaires.
La différence, au Sénégal, est que les promesses avaient été formulées avec une intensité rare. Pas de simples slogans de campagne : des engagements portés par des années de sacrifice collectif, des morts, des blessés, des mères qui attendaient des fils en prison. Le contrat moral était exceptionnellement fort. Et c’est ce qui rend la désillusion exceptionnellement amère.
Le Sénégal avait cru à une rupture radicale. Ce qu’il vit actuellement ressemble plutôt à une évolution progressive, peut-être plus apaisante que l’ère précédente, marquée par un discours panafricain authentique, mais qui se heurte aux mêmes contraintes systémiques, aux mêmes tentations et aux mêmes dérives.
Paul Sedar Ndiaye (Ecrivain)
Il y a une scène que les Dakarois ne sont pas près d’oublier. C’était le 24 mars 2024. Bassirou Diomaye Faye venait de remporter la présidentielle dès le premier tour, avec 54 % des suffrages, sorti la veille même de sa cellule de prison. Devant des foules électrisées, son mentor, Ousmane Sonko, scandait une formule devenue slogan : « Diomaye moy Sonko », « Diomaye, c’est Sonko. » Un seul homme, une seule vision, une seule promesse : la rupture. La vraie. Celle qui changerait tout.
Moins de deux ans plus tard, dans ce même pays, des manifestants défilent pour réclamer leur départ. Le slogan a été retourné comme un gant : « Diomaye du Sonko », Diomaye n’est pas Sonko. Quelque chose s’est brisé. Quelque chose de plus profond qu’une querelle de palais.
Les promesses et la rue
Septembre 2025. Une militante croise la caméra d’une correspondante de RFI dans les rues de Dakar, entre deux cortèges de manifestants. Sa phrase est simple, presque nue, mais elle dit tout.
« Les promesses sont nombreuses et ne sont pas tenues. Ils ne tiennent pas leurs promesses et ce n’est pas normal, donc il faut qu’ils dégagent. »
Dix-huit mois après l’entrée au pouvoir du tandem Faye-Sonko, voilà où en est le Sénégal : coincé entre les espoirs qu’il a lui-même suscités et la réalité qu’il n’a pas su dompter. La jeunesse qui avait porté ce régime dans ses bras, au péril de sa vie lors des manifestations de 2021, 2023 et 2024, commence à se détourner. Pas encore dans la rage, mais avec cette fatigue particulière des gens qui ont trop cru.
Le Pastef avait promis transparence, bonne gouvernance, souveraineté, emploi pour les jeunes, justice pour les victimes du régime Sall, et un recentrage économique vers l’Afrique. Ce projet n’était pas un programme ordinaire : il était le produit d’années de lutte, d’emprisonnements, de sang versé dans les rues. C’était un pacte moral avec un peuple.
La dette cachée : quand la réalité fracasse les idéaux
Le premier coup dur est venu des chiffres. En février 2025, l’audit des finances publiques commandé par le président Faye lui-même révèle l’ampleur du gouffre laissé par l’ère Macky Sall : près de 11,5 milliards d’euros de dettes dissimulées, un déficit budgétaire atteignant 11,7 % du PIB en 2024, et une dette publique révisée à plus de 118 % du PIB fin 2024. L’un des pires cas de déclaration erronée jamais enregistrés dans l’histoire du FMI sur le continent africain.
Face à ce mur, les ambitions souverainistes se sont heurtées à une arithmétique impitoyable. Le gouvernement qui promettait de s’affranchir de la tutelle des institutions de Bretton Woods, s’est retrouvé à négocier âprement avec le FMI, dont le programme de 1,8 milliard de dollars avait été gelé. La promesse de relance, de lutte contre la pauvreté, de souveraineté économique a cédé la place à un plan d’austérité. En novembre 2025, Sonko lui-même demandait aux Sénégalais de se serrer la ceinture pour « deux ou trois ans » supplémentaires. Le tribun de la rupture devenait le porteur de mauvaises nouvelles.
Dans les quartiers populaires, chez les petits commerçants du marché Sandaga, chez les étudiants de l’UCAD, la formule est passée comme un couteau. Car ces Sénégalais-là se serrent la ceinture depuis toujours. Ce qu’ils attendaient, c’était qu’on leur tende autre chose.
L’ennemi d’hier devenu l’allié de demain
Mais c’est un autre épisode qui a peut-être le plus déchiré le tissu de confiance. En novembre 2025, Bassirou Diomaye Faye, le président élu sur une plateforme de rupture totale avec l’ancien régime nomme Aminata Touré à la tête de la coalition présidentielle pour en assurer la restructuration.
Aminata Touré. Ancienne ministre de la Justice, puis Première ministre sous Macky Sall. Figure centrale du système que le Pastef avait passé des années à combattre. Celle-là même que Sonko avait publiquement récusée, en insinuant qu’un rapport de l’IGE l’avait épinglée pour mauvaise gestion. Désormais portée à un poste stratégique par le président qu’il avait mis au pouvoir.
La réaction du Pastef a été immédiate et sans détour : le parti déclare ne pas partager les valeurs ni les principes d’Aminata Touré. Dans les rues de la Dakar ou certains groupes WhatsApp des militants, le mot qui circulait était brutal : trahison.
Aminata Touré, elle-même incarne, à sa façon, toute la plasticité de la politique sénégalaise. De la gauche militante au libéralisme de Macky Sall, puis à l’opposition contre le troisième mandat, puis au soutien à Diomaye Faye, puis à ce poste symbolique au cœur du pouvoir qu’elle avait autrefois servi, son parcours ressemble moins à une trajectoire qu’à un baromètre de l’opportunisme politique érigé en art de vivre.
Quand le duo se fracture
Il y avait quelque chose de puissant dans le symbole initial. Sonko, l’homme charismatique que la justice avait écarté de la course, désignant son compagnon de route pour porter leurs idéaux communs. Un pacte de confiance né dans la lutte, consolidé dans les prisons du pouvoir sortant. Une gouvernance collective, disait-on.
Mais au fil des mois, les deux hommes ont commencé à incarner deux logiques divergentes. À la présidence, Diomaye Faye a pris le chemin des institutions, du dialogue, de la préservation de l’unité nationale et des compromis qui vont avec. À la Primature, Sonko continue de parler la langue de la rue, celle de la radicalité, du refus des demi-mesures.
En juillet 2025, Sonko avait lui-même brisé le silence en reconnaissant publiquement des divergences avec son chef d’État. En décembre, lors de la Journée des martyrs, il les admettait sans équivoque. Un cadre de la coalition, sous couvert d’anonymat, confiait alors : « C’est une relation où chacun doit prouver qu’il n’est pas redevable à l’autre. Mais plus ils essaient de se démarquer, plus ils divisent le camp du changement. »
Les engagements judiciaires, eux aussi, peinent à se concrétiser. Le président avait pris l’engagement de mettre en œuvre des réformes profondes et de rendre justice aux victimes des manifestations de 2021 à 2024. Mais les poursuites contre les dignitaires de l’ancien régime avancent au pas du chameau, pendant que des proches de Macky Sall, incarcérés, sont présentés par une partie de l’opinion comme des prisonniers politiques. Retournement troublant de la rhétorique que le Pastef brandissait hier.
Le pouvoir digère toujours ses promesses
Ce qui se joue au Sénégal n’est pas une exception africaine. C’est la démonstration, une fois de plus, de ce mécanisme universel : le pouvoir transforme ceux qui le prennent. Il les consume, les réaligne, les oblige à des compromis qu’ils avaient jadis méprisés chez leurs adversaires.
La différence, au Sénégal, est que les promesses avaient été formulées avec une intensité rare. Pas de simples slogans de campagne : des engagements portés par des années de sacrifice collectif, des morts, des blessés, des mères qui attendaient des fils en prison. Le contrat moral était exceptionnellement fort. Et c’est ce qui rend la désillusion exceptionnellement amère.
Le Sénégal avait cru à une rupture radicale. Ce qu’il vit actuellement ressemble plutôt à une évolution progressive, peut-être plus apaisante que l’ère précédente, marquée par un discours panafricain authentique, mais qui se heurte aux mêmes contraintes systémiques, aux mêmes tentations et aux mêmes dérives.
Paul Sedar Ndiaye (Ecrivain)