« Les frais appliqués par les banques sénégalaises sont élevés et insupportables dans la durée », fait-il remarquer. Selon lui, un virement de 3 000 euros (environ 1 968 000 FCFA) pour un partenaire peut coûter 400 000 FCFA de frais, soit plus de 20 % du montant de la transaction, avec un délai de réception d’une semaine. « Ce qui est long ».
Quand un importateur établi au Sénégal passe par une banque locale pour faire un transfert en FCFA à son fournisseur chinois, celui-ci reçoit l’argent en Yuan dans une banque chinoise et procède à l’expédition de la marchandise commandée vers Dakar (plus souvent par bateau que par avion). Le procédé respecte les dispositions de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) en matière d’importations : le franc CFA est la monnaie du business, l’intermédiaire est un établissement financier local agréé, la banque réceptrice est une entité reconnue par le système international.
Mais cette procédure légale est de plus en plus concurrencée par un système de contournement que des commerçants jugent plus efficace et moins onéreux pour leurs affaires.
En remettant du FCFA à un intermédiaire informel (donc non agréé) établi au Sénégal ou en Chine, le commerçant en reçoit l’équivalent en Yuan dans son portefeuille électronique Alipay ou WeChat Pay. Les frais de change tombent dans la poche de l’intermédiaire informel car la banque locale a été contournée. A partir de ce moment, les opérations de ce circuit informel deviennent une zone grise pour la Bceao. Un système parallèle fonctionne. Le paiement du commerçant sénégalais, lui, est comptabilisé dans l’écosystème numérique chinois.
Alipay, propriété du géant de la fintech chinoise Ant Group, est la principale application de paiement mobile en Chine. Sa plateforme met en relation acheteurs, banques (chinoises) et vendeurs auxquels elle sert d’interface pour le règlement financier de leurs transactions.
Selon le groupe de recherches privé allemand Statista spécialisé dans les statistiques et études de marchés, Alipay revendique plus d’un milliard d’utilisateurs dont 700 à 720 millions d’utilisateurs actifs mensuels en 2026. WeChat Pay est l’autre mastodonte du secteur des paiements numériques chinois. Il appartient au groupe Tencent…
Pour fuir les tracasseries douanières et les exigences bancaires, le compte Alipay permet aux commerçants de « limiter le transport physique d’importantes sommes en espèces », ajoute Demba Sarr Ndiaye. Cela offre deux avantages : « éviter les contraintes liées aux plafonds de liquidités autorisés par la douane lors des déplacements et écarter les taxes sur les montants physiques convoyés ».
Même pour l’homme d’affaires qui est retenu à Dakar, Conakry ou Bamako, cette solution technologique chinoise reste un outil de choix.
« Depuis l’étranger, Alipay offre la possibilité d’effectuer directement des transferts de fonds vers un fournisseur chinois. Une fois le paiement attesté, le fournisseur expédie la marchandise par cargo », ajoute Woury Diallo, surnommé Vixe Business, commerçant sénégalais joint depuis la Chine. En fait, ajoute-t-il, c’est l’application qui rend possible ce business à distance.
Directeur général de Vision Trade Groupe (VTG) Sarl, une compagnie d’import-export ayant pignon sur rue en Chine, Lamine Sène insiste sur la transparence et la fiabilité des procédures sur la plateforme Alipay.
« Nous nous appuyons sur un réseau de plus de 500 fournisseurs en Chine. Chaque étape de nos opérations d’import-export est documentée avec factures, connaissements, déclarations en douane. C’est ainsi que nous assurons la traçabilité absolue de la marchandise », souligne le patron de la société. Les liens avec sa banque sont maintenues.
D’après des données tirées de plusieurs organismes de recherche dont le Switzerland Global Enterprise (S-GE), les commerçants individuels et les micro-entrepreneurs sénégalais seraient de l’ordre de 20 000 à 40 000. Une partie d’entre eux, issus du secteur informel national, est établie dans les principaux marchés de Dakar. La diversité de marchandises qu’offre le marché chinois les attire de plus en plus.
Selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), la Chine est le premier partenaire commercial du Sénégal avec environ 15 % des importations annuelles du pays. Ce qui en fait une des destinations préférées des commerçants sénégalais.
Jugée plus flexible que d’autres solutions de paiement, Alipay a conquis des clients par sa capacité à leur faciliter le business. Certains de ces clients ont même peut-être été interrogés par les auteurs de l’étude Silicon Elsewhere : Information Technologies and the Global South édité par University of California Press.
« Dans les comptoirs commerciaux de Guangzhou et de Yiwu, la transition du paiement en liasses de billets physiques vers le scannage de codes QR s’est faite à une vitesse fulgurante », lit-on dans l’ouvrage.
« Pour les commerçants africains, l’usage de WeChat Pay et d’Alipay n’a pas supprimé l’informalité : il l’a numérisé ».
Pour Demba Sarr Ndiaye, la tendance des banques sénégalaises à exiger toutes sortes de justificatifs sur les transactions importantes pousse certains commerçants vers Alipay. « Et même lorsque cette justification est nécessaire, les documents sont plus simples à fournir » avec l’application chinoise.
Un autre avantage est brandi par Woury Diallo alias Vixe Business : « si le solde de ton compte Alipay est insuffisant pour une opération, l’application propose de faire un transfert depuis ton compte bancaire et sans taxes supplémentaires ».
Le lien entre l’application et le compte bancaire reste donc fort pour des transactions aux montants élevés, et pas seulement pour les commerçants.
« Des Chinois propriétaires de PME préfèrent ces plateformes qui leur évitent aussi des frais et délais », note Lamine Sène, de VTG Sarl.
« Alipay et WeChat Pay offrent avant tout de la rapidité et de la simplicité : un paiement instantané, sans les délais de virement bancaire international qui peuvent prendre plusieurs jours, et sans les frais de transfert SWIFT souvent élevés sur de petits montants », ajoute-t-il.
Grâce à Alipay, le QR Code chinois pénètre le réseau informel des commerçants du monde dont celui des Sénégalais. La fintech de l’Empire du Milieu élargit ainsi sa clientèle numérique en captant de plus en plus de partenaires commerciaux transfrontaliers.
Dans une série d’articles publiés entre juillet 2023 et 2025, Global Times, média d’Etat chinois spécialisé dans les questions économiques et diplomatiques, salue l’écosystème mis en place par les plateformes numériques chinoises. Une « aubaine » pour les entrepreneurs et commerçants africains confrontés au diktat du système mondial de transfert d’argent SWIFT.
Sous l’angle de l’émancipation numérique, le journal voit dans l’adoption des solutions de paiement chinoises « un transfert d’infrastructure technologique utile pour accélérer le développement du commerce électronique en Afrique ».
Cette nouveauté « contourne à la fois la lourdeur des transferts bancaires intercontinentaux et la dépendance historique vis-à-vis des devises occidentales », relèvent les auteurs de l’ouvrage cité plus haut.
REPORTAGE D’INVESTIGATION - Commerce : les portefeuilles électroniques chinois numérisent l’informel africain
[A suivre jeudi 8 octobre 2026 à 15H30 GMT]