Cheikh Tidiane Sy, Président du cadre unitaire de l’islam sur le dialogue national : « Un dialogue n’impliquant pas les religieux, ne serait ni inclusif, ni efficace! »

Alors que le dialogue politique bute sur des divergences entre les différents pôles qui y participent, le cadre unitaire de l’islam sur le dialogue national propose ses services à l’État pour participer activement au processus de dialogue en sa qualité d’unique plateforme de concertation qui englobe tout ce que le Sénégal compte comme sensibilités religieuses. Dans cette Interview, le Président dudit cadre, Cheikh Tidiane Sy déclare qu'un « dialogue n’impliquant pas les religieux ne serait ni inclusif ni efficace », révélant au passage la longue tradition de dialogue au Sénégal, avec bien sûr une forte implication des hommes religieux. Entretien...


Vous dirigez le cadre unitaire de l’Islam au Sénégal, une association qui prône le vivre ensemble. Avez-vous été impliqué dans le dialogue national lancé par le Chef de l’État ?

Le Sénégal a toujours été un pays de dialogue comme le disait le Président Senghor et toutes les grandes crises politiques, sociales ou même entre les communautés religieuses, ont été réglées par le dialogue et souvent avec l’implication forte, visible ou non de nos guides religieux. Au-delà de l’implication du Cadre Unitaire de l’Islam, l’implication des religieux est une nécessité impérieuse pour rendre le dialogue inclusif mais surtout efficace.
Je tiens à rappeler qu’en dehors de l’appel du Chef de l’État, les sénégalais ont toujours dialogué et continueront de dialoguer sur les questions importantes de la vie de la nation, mais aussi en période de crise. Sur le plan historique, les chefs religieux ont toujours joué un rôle préventif, mais aussi curatif face aux problèmes qui surviennent entre différents groupes belligérants et surtout entre l’État et les acteurs politiques et sociaux. Dans le Sénégal précolonial, les acteurs religieux ont contribué à arbitrer et à modérer les conflits (rôle de kadi ou de guide spirituel) d’où les concessions foncières qui leur étaient souvent accordées. Avant les indépendances, Seydi El Hadj Malick Sy a joué plusieurs missions de bons offices entre l’État colonial et les populations. On se rappelle de l’histoire du refus des guet-ndariens de se vacciner contre la fièvre jaune et l’ordre donné par le Gouverneur de brûler le quartier. Son intervention a été décisive dans le dénouement de cette crise. De manière plus large, l’histoire de notre pays est jalonnée d’exemples de l’intervention des religieux de toutes obédiences pour réguler la société à titre préventif, mais aussi pour arriver à bout des crises ouvertes entre partis politiques, syndicats, etc... N’oublions pas, également, que les chefs religieux ont depuis toujours conseillé et soutenu les hommes politiques sénégalais, contribuant à construire cette démocratie relativement apaisée que nous connaissons. 
En lançant un appel au dialogue national, le Chef de l’État invite implicitement les religieux dont le rôle dans la régulation sociale est reconnu et légitimé par les populations qui se reconnaissent en eux et les suivent. Vous pouvez constater qu’à chaque fois que le pays traverse des moments difficiles, les populations demandent l’intervention des religieux (Serigne si nagnou thi wakh). Toutefois, la participation des chefs religieux dans le débat public les expose souvent à des critiques qui peuvent nuire à leur image et produire l’effet contraire de la régulation recherchée, d’où la nécessité de repenser leur implication dans le jeu social face à une société en pleine mutation. En effet, de nouveaux systèmes de valeurs et des supports de communication plus performants et moins maitrisés que les supports classiques peuvent élargir les distances entre l’élite religieuse et la base sociale. 
Le Cadre Unitaire se positionne en sentinelle de la préservation des acquis de notre nation qui font que l’exception sénégalaise continue d’épater et d’inspirer à travers le monde. 
Comment le Cadre Unitaire compte-t-il participer à ce dialogue national ?
Nous avons déjà proposé nos services à l’État pour participer activement au processus de dialogue en notre qualité d’unique plateforme de concertation qui englobe tout ce que le Sénégal compte comme sensibilités religieuses. Nous retrouvons autour de la table les représentants de toutes les communautés d’obédience soufi comme le Rawdou Rayahine à Touba, la Cellule Zawiya Tidiane de Tivaouane, le Comité scientifique Layène, le Comité scientifique des Qadr de Ndiassane, etc...) mais aussi les Présidents des associations islamiques réformistes comme le Jamaatou Ibadou Rahmane, les Chiites, le Rassemblement Islamique du Sénégal, etc... Cette diversité donne au Cadre une légitimité religieuse, sociale et intellectuelle lui permettant de jouer un rôle de premier plan dans le dialogue national. Sans vouloir nous substituer aux Khalifes Généraux dont le rôle, même symbolique, revêt une importance capitale dans la préservation de la paix sociale, le Cadre qui regroupe en son sein d’éminents universitaires, dispose d’atouts importants pouvant servir de relais entre les acteurs du dialogue et nos Guides religieux. Ces derniers doivent se positionner au-dessus de la mêlée afin d’être préservées d’attaques de personnes dont souvent le but inavoué est de vouloir décrédibiliser les religieux, ce qui pourrait saper les bases de notre concorde nationale. 
Sur le plan opérationnel, quels sont les domaines d’intervention où le Cadre pourrait contribuer au dialogue ?
Le Cadre Unitaire n’a pas attendu le Dialogue national pour travailler dans la concertation nationale. Il a déjà élaboré et déroule depuis deux ans un plan d’action opérationnel qui touche des domaines stratégiques de la vie de la Nation. 
La refonte de notre système éducatif est au cœur de nos préoccupations pour une prise en compte du religieux et de notre patrimoine intellectuel et culturel dans l’enseignement général. À ce titre, le Cadre est en train de concevoir un recueil sur les enseignements de nos grandes figures religieuses. Ce recueil sera proposé comme une base de travail à l’élaboration de manuel scolaire destiné à l’enseignement général et l’enseignement religieux.
La question des daaras est encore pendante malgré les efforts de l’État depuis quelques années avec notamment le bac arabe, la loi sur le statut des daaras qui a déjà été votée par l’Assemblée Nationale, la construction de daaras modernes. Le cadre peut jouer un rôle de facilitateur dans l’adaptation de la loi et son acceptation par les acteurs religieux. Ce sera peut-être l’occasion de jeter les bases d’un enseignement unifié prenant en compte aussi bien les aspirations religieuses des sénégalais de toutes confessions que les exigences du laïcat qui est à la base de notre République.
La question de la mendicité des enfants est un corollaire au problème de prise en charge des écoles coraniques. Cela fait partie d’un des axes de réflexion stratégique du Cadre qui pourra conduire les négociations et aider à l’identification des véritables acteurs de l’enseignement religieux traditionnel au lieu d’aller dans une stratégie de modernisation des daaras non partagée avec les bénéficiaires. 
Une autre question importante concerne les divisions notées dans la célébration des fêtes religieuses. Nous avons déjà entamé sous l’égide du Ministre de l’intérieur Aly Ngouille Ndiaye, une concertation avec les différentes Commissions chargées de scruter le croissant lunaire afin d’harmoniser leur position. Là encore, nous sommes bien avancés sur le dialogue et c’est nous qui sollicitons, cette fois-ci, l’implication de l’État dans l’organisation matérielle du processus de scrutation du croissant et de valider en dernier ressort les résultats issus du travail des différentes commissions.      
Le Cadre pourrait-il s’impliquer dans la médiation politique ?
Nous l’avons déjà fait avant et durant l’élection présidentielle passée, en prévenant sur les risques qu’une « confrérisation » du vote pourrait avoir sur la concorde nationale. Nous avions lancé un appel aux acteurs politiques à plus de responsabilité afin de ne pas utiliser les symboles religieux à des fins de propagande politique. 
Même si la politique n’est pas notre domaine de prédilection en terme de plan d’action, nous sommes disposés à participer, si nécessaire, au dialogue politique afin d’harmoniser les positions ou pour éclairer les lanternes de nos guides religieux sur certaines questions politiques afin de les appuyer dans le processus de médiation en cas de besoin.
Nous nous refusons par contre de prendre des positions de principe sur des divergences entre acteurs politiques. Notre rôle est surtout d’intervenir en tant que facilitateur des échanges et de prévention des risques de conflits.
Votre dernier mot ?
Nous réitérons notre plus profond désir de participer à la consolidation du vivre ensemble et notre volonté de participer activement au processus d’un dialogue inclusif et sincère entre les acteurs religieux, politiques et sociaux. Nous considérons que le dialogue doit être permanent et sans a priori. On ne vient pas dans un dialogue pour imposer un point de vue, mais plutôt pour rapprocher ses positions avec celles des autres. Cela demande des concessions de part et d’autre. Le dialogue doit aussi être exhaustif, ne laissant aucun pan de la vie de notre société.
À ce titre, il faut souligner que le dialogue doit permettre d’aborder des enjeux qui déterminent l’avenir de notre nation et de son progrès dans tous les domaines. On pense trop souvent à la prochaine élection et non à la prochaine génération. Le Président Macky Sall a eu le mérite de lancer le PSE qui, si le dialogue est sincère et productif, peut transcender les mandats électoraux avec une vision prospective claire. Il est important que le dialogue national nous aide à la renégociation de notre contrat social dont certaines clauses ont été imposées depuis l’époque coloniale. Le Cadre Unitaire est un instrument de l’État pour aider à mettre du contenu dans ces relations avec les religieux.
Les religieux ont un rôle important à jouer dans ce nouveau paradigme en posant les bases d’une réforme au sein de leurs communautés respectives, mais aussi et surtout, dans les relations entre nos différentes communautés. Le code de la famille, le système éducatif, la laïcité sont autant de sujets sur lesquels il est important de rechercher le consensus le plus large en parfaite harmonie avec les aspirations profondes des sénégalais. Le problème que nous vivons actuellement avec l’institut Jeanne d’Arc sur l’interdiction du voile montre également que notre vivre ensemble doit être surveillé et renforcé et que nous avons également besoin de mécanismes permanents de dialogue entre toutes les communautés qui se conjuguent pour faire nation. 
 
Samedi 25 Mai 2019
Dakaractu



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