Dès la matinée du 30 juillet 2026, alors que des dizaines de jeunes, en majorité marocains, risquent leur vie pour franchir illégalement la frontière avec l’Espagne, des appels à une nouvelle traversée massive le 15 août émergent déjà sur Instagram et Facebook.
Le choix de cette date ne doit rien au hasard. Une rumeur mensongère affirme, en effet, que « le poste frontière de Ceuta sera exceptionnellement ouvert » car il s’agit « d’un jour férié en Espagne ». Cette fausse information, vue des millions de fois sur les réseaux sociaux, vise à susciter l’espoir et à rassembler des candidats à la migration pour engendrer un mouvement populaire.
Dans les faits, le gouvernement espagnol et les autorités marocaines ont, au contraire, renforcé leur dispositif policier et militaire sur place. Le message de la Guardia Civil, diffusé sur Instagram mardi 11 août, est clair : « La frontière avec l’Espagne est fermée et elle ne s’ouvrira pas. De nouvelles barrières de sécurité ont été installées. Si tu les franchis, tu seras renvoyé. Ne te laisse pas tromper ». Cette infox n’est qu’un exemple parmi d’autres qui démontrent comment ces rumeurs du 15 août sont instrumentalisées sur les réseaux sociaux.
Des faux comptes à la manœuvre
S’il est impossible de déterminer avec certitude l’origine exacte de cet appel à la traversée, l’analyse de la diffusion des contenus en référence au 15 août nous a permis de révéler différents comportements factices. Sur Instagram, nous avons ainsi identifié une dizaine de comptes douteux ayant activement relayé la rumeur.
Ces profils ont, pour la plupart, été créés récemment, parfois en juillet, voire en août 2026. Leur nom, photo de profil et biographie sont impersonnels. Ils ne comptent que très peu d’abonnés et ne suivent presque personne. Certains cumulent au moins trois changements d’identifiants. Leurs publications évoquent parfois exclusivement la date du 15 août et cumulent plusieurs millions de vues.
Tous ces indicateurs prouvent que ces comptes ont été créés spécifiquement pour l’occasion afin de rendre viral ce nouvel appel à la traversée. La visibilité soudaine de certaines vidéos laisse également penser que des vues ont été achetées pour gonfler la tendance. Les recherches en sources ouvertes ne nous ont pas permis de déterminer qui en est précisément à l’origine, ni s’il s’agit d’un ou plusieurs acteurs.
La fabrique d’une illusion de masse
Autre élément troublant, certaines publications comportent des légendes en japonais, sans aucun rapport avec l’Espagne ou le Maroc. Cette description fait référence au Vogue World 2025, un événement autour de la mode qui a réuni plusieurs stars mondiales en octobre 2025. Plusieurs stars comme le boys band sud-coréen BTS, ou la rappeuse américaine Doja Cat sont cités.
Initialement publié en anglais par le compte Instagram de Vogue, ce texte avait dépassé les 766 000 likes et les 11 millions de vues. Par opportunisme, certains l’ont copié-collé et traduit, avec l’espoir que les algorithmes de recommandations poussent leur contenu suite au succès de la publication de Vogue. Il s’agit là d’un autre exemple de manipulation.
Si des personnes réelles ont bien commenté cet appel du 15 août qui cumule plusieurs dizaines de millions de vues sur les réseaux, tout porte à croire que le mouvement a été victime d’astroturfing. Cette technique de manipulation consiste à fabriquer un mouvement citoyen de toutes pièces en ayant recours à différentes techniques d’amplification artificielle. Le détournement et l’utilisation répétée de certains hashtags (« haraga », « spanish ») en est également la preuve.
L’usage du terme « haraga » ne relève pas du tout du hasard selon Mehdi Alioua, sociologue et professeur associé à l'université internationale de Rabat : « Les harragas, ce sont les brûleurs. D'abord les brûleurs de papiers, parce que lorsque les Marocains rentraient sans autorisation à Ceuta ou Melilla, ils étaient refoulés à chaud. Et donc les brûleurs sont devenus par extension les brûleurs de frontières », explique-t-il avant de compléter : « On est forcément dans une irrationalité de part et d'autre, un manque de politique migratoire et l'espoir fou que, en brûlant les frontières, on puisse renaître et avoir une vie meilleure ».
L’implication de comptes influents
Une fois lancé, l’appel à passer la frontière le 15 août a été repris par de vrais comptes, parfois suivis par plus de 100 000 personnes. C’est le cas de ce jeune vidéaste qui propose de s’abonner sur ses différentes plateformes pour profiter d’un trajet en bus complètement gratuit, à destination de l’Espagne. Il est impossible de savoir s’il a été rémunéré pour diffuser ce message.
L’espoir d’une vie meilleure
Mais alors pourquoi ces appels du 15 août cumulent-ils des millions de vues sur les réseaux sociaux alors que la rumeur d’ouverture de la frontière paraît grossière ? Pour Mehdi Alioua, le phénomène s’explique en deux parties : « Le premier élément, c'est une crise sociale au Maroc qui ne dit pas son nom parce qu'on a du mal à en parler, mais dont on a des indicateurs depuis au moins vingt ans à travers la multiplication de mouvements sociaux essentiellement portés par les jeunes, qui crient leur désarroi et parfois même leur désespoir, et dont la réponse de l'État marocain est en demi-teinte. De l’autre, une connaissance du fait que, en Europe, on a toujours besoin de métiers bassement qualifiés et que si on a le courage de tenir longtemps, on finira par avoir une vie meilleure ».
Quand bien même le Maroc se développe activement (4,9% de croissance en 2025 selon le Haut-commissariat au plan), les répercussions sont moins perceptibles chez les jeunes, parfois mis de côté selon Mehdi Alioua : « Au delà du chômage, même les gens qui travaillent sont non seulement mal payés, mais surtout sans aucune garantie de droit du travail, de retraite et de sécurité sociale ».
Même son de cloche pour Mohamed Ali Lahlou, expert sur les questions migratoires et membre de l’Association marocaine d’études et de recherches sur les migrations (AMERM). Le manque de perspectives d’une partie de la jeunesse marocaine reste l’un des défis majeurs du Royaume : « Ce qui se joue autour du 15 août dépasse, à mon sens, la seule question sécuritaire. Les chiffres racontent une histoire complexe et parfois contradictoire. On est face à un taux de chômage officiel au Maroc présenté à la baisse par le Haut-commissariat au plan la semaine dernière. Mais l’indicateur de sous utilisation de la main d'œuvre reste massif chez les jeunes, autour de 45% ».
Virtuel vs réalité
Démontrer la manipulation et l'amplification numérique d’un appel à la traversée ne permet pas de savoir ce qu’il se passera réellement le 15 août prochain, à proximité de Ceuta ou Melilla.
Pour essayer de mesurer la popularité réelle de ce mouvement, nous avons infiltré plusieurs groupes privés sur la plateforme WhatsApp mis en avant dans certaines publications virales. Le plus populaire cumule près de 800 membres, dont nous ne pouvons pas vérifier l’authenticité. Cette audience réelle est conséquente, mais en décalage avec les plus de 20 millions de vues cumulées par cet appel, notamment sur Instagram.
Dans ces groupes, où les discussions sont souvent éloignées du sujet du franchissement de la frontière, la quasi-totalité des membres sont des hommes marocains qui profitent souvent de cette audience pour vendre leur service (entretien, lavage automobile). Passé quelques heures, les numéros commençant par un indicatif autre que +212 (Maroc) sont supprimés par les administrateurs, notamment les utilisateurs espagnols et algériens présents en nombre non négligeable lors de la création du groupe.
Entre volonté et curiosité
Que peut-on y lire ? Outre les très nombreux messages qui n’ont rien à voir avec notre sujet, des fausses informations circulent sur la possibilité de passage le 15 août. Certains utilisateurs ne se cachent pas et expriment leur envie de quitter le Maroc à la nage. Autre possibilité sur ces groupes privés : être mis en relation avec des contacts proches de Ceuta qui peuvent aider à la traversée.
Nous avons pu contacter certains membres de ces groupes privés qui ont souhaité garder l’anonymat. Toutes ces personnes partagent un point commun : elles ont répondu à un effet de groupe directement sur la plateforme WhatsApp en recevant un lien d’invitation.
Quant à leur véritable motivation à entrer dans ce type de groupes ? La curiosité pour la plupart. Certains membres nous ont assuré n’avoir jamais voulu essayer de franchir la frontière de Ceuta ou Melilla le 15 août et resteront « au chaud à la maison ».
La viralité sur les réseaux sociaux peut-elle, à elle seule, participer à l’organisation d’un mouvement migratoire de grande envergure ? Pas tout à fait selon Mohamed Ali Lahlou : « Les réseaux sociaux peuvent être un accélérateur. Ce n’est pas la cause. Un appel viral, aussi bien relayé soit-il, ne produit un mouvement de plusieurs milliers de personnes que s'il rencontre un terreau social déjà favorable ».
D’autant que, selon l'expert en questions migratoires, cette situation n’est pas inédite : « Les réseaux sociaux donnent une date et un mode d'emploi, le désir de partir, lui, préexiste largement, je dirais, aux réseaux sociaux, dans l'histoire. Ce qu’il s’est passé lors de la crise de 2021 [10 000 migrants avaient alors franchi la frontière de Ceuta, NDLR] peut être comparé à ça. Il y a eu aussi des informations qui circulaient sur les réseaux sociaux ».
Conséquences dans le réel
Quelle que soit la part de faux dans ce mouvement, force est de constater qu’il a bien eu un impact dans le réel. Le renforcement du dispositif militaire et policier des deux côtés en est la preuve.
Les autorités marocaines ont affirmé avoir « détecté ces derniers jours la circulation de publications et de messages anonymes sur certains réseaux sociaux incitant à l'organisation de tentatives de passage collectif et illégal vers Ceuta et Melilla ». Un groupe d’individus en lien avec ce mouvement aurait été arrêté.
Selon Mohamed Ali Lahlou, le renforcement de la sécurité autour des deux enclaves réduisent drastiquement le risque de revivre, deux semaines après, une nouvelle crise migratoire : « Suis-je inquiet ? Non. Mais en tout cas, ça montre qu'il y a quelque chose qui est de plus en plus organisé. On n’est plus dans la spontanéité comme ça a été le cas fin juillet. Aujourd'hui, on commence à organiser les choses de manière plus structurée à travers ces réseaux qui profitent de la situation ».
Si les probabilités de franchissement des frontières sont quasiment nulles, pour Mehdi Alioua ce phénomène numérique de masse doit être aussi interprété comme un symbole : « Ce qui est important, c'est la réception qu'en font une partie des jeunes. C'est pour se donner des forces. Il y a là une sorte de mise en scène. Je pense que la plupart voient cela comme une sorte de défouloir, ils veulent y croire, mais pas complètement. Ils veulent juste montrer qu'ils sont prêts à tout et qu'aucun grillage ne pourra les empêcher d'être à la recherche d'une vie digne ».
« Ce type d’appel va continuer »
Pour le sociologue, ces appels viraux sur les réseaux sociaux n’ont pas vocation à s’interrompre à l’avenir : « Malheureusement, la solution n'est ni dans les grillages, ni dans la répression. La solution, elle est dans des voies légales de migration d'un côté et de l'autre et une coopération internationale pour aider les pays comme le Maroc à avoir enfin un état social digne de ce nom tel que le demande la jeunesse ».
« Ce type d'appel, celui du 15 août ou même une autre date, va continuer de trouver un écho, quelle que soit l'efficacité du contrôle aux frontières », confirme Mohammed Ali Lahlou.
Lors du dernier franchissement massif de la frontière vers Ceuta, fin juillet, plus de 141 personnes ont perdu la vie, selon des ONG marocaines.
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