« Pour une école sénégalaise inclusive, où la réussite des filles et celle des garçons participent d’une même ambition nationale »
L’éducation demeure le fondement de toute société aspirant à la prospérité, à la justice sociale et à la souveraineté intellectuelle. Depuis plusieurs décennies, la promotion de la scolarisation des filles (SCOFI), portée par les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), puis les Objectifs de développement durable (ODD), a permis de corriger d’importantes disparités historiques. Toutefois, ces avancées incontestables soulèvent désormais une interrogation fondamentale : comment consolider les acquis éducatifs féminins tout en prévenant les vulnérabilités scolaires émergentes chez les garçons ?
Cette problématique appelle une réflexion dépassionnée, affranchie des oppositions artificielles entre les sexes. Car l’équité éducative ne saurait se réduire à une compétition statistique ; elle exige une appréciation objective des obstacles qui entravent les parcours individuels.
Au Sénégal, les mutations socioculturelles reconfigurent profondément les aspirations juvéniles. Le phénomène métaphoriquement désigné par « LMD », pour Lutte, Musique et Danse, illustre l’attractivité de certaines trajectoires de réussite immédiate, parfois privilégiées au détriment de la formation scolaire. À cette dynamique s’ajoutent l’expansion des activités économiques informelles, notamment les mototaxis « Jakarta », l’insuffisance d’encadrement extrascolaire et les usages numériques peu maîtrisés.
Il ne s’agit aucunement de stigmatiser les activités sportives, culturelles ou entrepreneuriales, mais d’interroger les conditions dans lesquelles elles peuvent concurrencer prématurément l’apprentissage. Dès lors, l’enjeu réside moins dans leur existence que dans l’absence éventuelle de mécanismes d’accompagnement permettant de concilier aspirations personnelles et continuité éducative.
Parallèlement, les initiatives ALPHA, PAPF, les dispositifs d’enseignement technique féminin et les concours Miss Mathématiques et Miss Sciences témoignent des efforts consentis pour renforcer l’émancipation éducative des filles. Ces acquis doivent être consolidés. Néanmoins, leur légitimité ne dispense pas les décideurs d’identifier les difficultés spécifiques rencontrées par certains garçons.L’équité ne consiste pas à déplacer les inégalités, mais à empêcher qu’elles se reproduisent sous des formes nouvelles.
Une étude exploratoire menée dans la région de Kaolack, portant sur trois écoles élémentaires, six collèges et sept lycées, apporte un éclairage territorial particulièrement instructif. Les données recueillies révèlent une prédominance féminine dans les établissements examinés. Ainsi, les filles représentent 65,73 % des effectifs de l’école Elhadj Ibrahima Niass, tandis que leur proportion oscille entre 55 % et 60,5 % dans les collèges étudiés. Au lycée Valdiodio Ndiaye de Kaolack, elles atteignent 61,75 %. Les résultats du BFEM 2024, cités dans l’étude, font également état de 42 839 filles admises contre 31 112 garçons, avec des taux de réussite respectifs de 39,35 % et 38,98 %.
Ces observations, quoique révélatrices de disparités locales, ne suffisent pas à établir une marginalisation masculine généralisée. Elles invitent néanmoins à approfondir les investigations, notamment sur les déterminants du décrochage, les disparités territoriales et les trajectoires scolaires différenciées.
C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit la SCOGA, ou scolarisation des garçons, envisagée non comme une politique préférentielle, mais comme un dispositif complémentaire de prévention des vulnérabilités éducatives.
Sa pertinence repose sur une approche intégrée associant accompagnement familial, prévention du décrochage, orientation professionnelle, éducation numérique et renforcement des mécanismes de suivi-évaluation. À cet égard, la disponibilité de données désagrégées et l’évaluation régulière des interventions constituent des impératifs de gouvernance.
Au-delà des performances scolaires, cette réflexion engage la qualité du capital humain, l’insertion socioprofessionnelle et la cohésion nationale. Une jeunesse durablement éloignée de l’apprentissage représente un potentiel productif insuffisamment valorisé et un défi majeur pour les politiques publiques.
Dans la perspective de Sénégal 2050, l’articulation entre SCOFI et SCOGA pourrait ainsi constituer un instrument stratégique de transformation éducative, fondé sur l’anticipation, la territorialisation des réponses et l’égalité substantielle des chances.
En définitive, promouvoir la réussite des garçons ne signifie nullement relativiser les conquêtes éducatives des filles. Ces deux ambitions procèdent d’une même responsabilité collective, qui garantità chaque enfant les moyens de développer pleinement ses capacités.
Tout compte fait, la SCOFI a contribué à réparer les injustices d’hier ; la SCOGA pourrait prévenir les vulnérabilités de demain. Car la grandeur d’une nation ne réside pas dans la réussite séparée de ses filles et de ses garçons, mais dans sa capacité à faire de leur élévation commune le fondement de son destin.
Monsieur Élimane Mandiaye Diop
Professeur de Mathématiques et des Sciences de la vie et de la Terre (SVT)
Lycée mixte de Ngane Alassane - Kaoalck