CONTRIBUTION : ET S’IL N’Y AVAIT PAS LE PARRAINAGE ?


CONTRIBUTION : ET S’IL N’Y AVAIT PAS LE PARRAINAGE ?
La question du parrainage à l’élection présidentielle du 24 février 2019 continue de susciter encore beaucoup de passions au sein de la classe politique. Considéré comme un moyen d’écarter de la course à l’élection présidentielle certains candidats « gênants » pour le Président Macky Sall, le parrainage fait l’objet de toutes sortes d’interprétations. Le porte- parole de Yoonu askan wi, Madièye Mbodji, fait observer que le président Macky Sall, « est en train de continuer par la rétention des cartes et l’organisation d’un prétendu parrainage qui est fait dans le seul but de pouvoir éliminer des adversaires politiques et choisir lui- même ses propres adversaires. » (Le Quotidien, n° 4661 du lundi 03 septembre 2018).
Curieuse affirmation que celle-là !
L’honnêteté intellectuelle recommande de reconnaître que le Chef de l’Etat, n’a aucune responsabilité particulière dans la situation qui a conduit au vote de la loi 2018-22 du 04 juillet 2018 portant révision du Code électoral et instituant le parrainage à la présidentielle 2019. Ce sont les acteurs politiques qui ont été à la base d’une telle situation. Par conséquent, ils doivent tous assumer leur part de responsabilité, au lieu de s’acharner injustement sur le chef de la coalition BBY et son gouvernement.
Comme chacun le sait, tout est parti des élections législatives du 30 juillet 2017 qui ont enregistré, pour la première fois dans notre histoire politique, vieille de plus d’un siècle et demi de compétition électorale, la présence de 47 listes pour briguer les suffrages des Sénégalais. Une telle situation inédite, a engendré des conséquences extrêmement difficiles dans l’organisation du scrutin, qui, si on avait tenu rigoureusement compte des dispositions de notre Code électoral, n’allaient pas pu avoir lieu. N’eussent été les propositions de la Commission Electorale Nationale Autonome (CENA), permettant à chaque électeur de pouvoir prendre au moins 5 bulletins, le vote ne pourrait absolument pas se dérouler convenablement ou s’il se déroulait, seule une partie des électeurs allait pouvoir voter. Ce qui serait scandaleux.
En effet, les dispositions actuelles en vigueur dans notre droit électoral qui fixent le nombre d’électeurs, au plus, à 600 par bureau de vote dans les communes (article L. 66 du Code électoral) stipulent que « le scrutin ne dure qu’un seul jour et qu’il a lieu un dimanche » (article L. 63), montrent à l’évidence que le vote ne pourrait absolument pas se dérouler le 30 juillet 2017, (de 08 heures à 18 heures), avec 47 listes en compétition.
Or, l’atelier de simulation organisé le 19 juin 2017 à Dakar, par l’ONG 3D, et auquel étaient conviés l’ensemble des acteurs du jeu électoral, avait fait ressortir de façon incontestable et éclatante, que rien que pour le temps de vote, avec 47 bulletins, à raison de 4 minutes seulement par électeur, au strict minimum, dans un bureau de vote de 300 électeurs (au lieu de 600 comme prévu par le Code électoral), il faudrait 2O H pour que tout le monde puisse voter. Dans notre dispositif électoral actuel, cela équivaut à 02 jours de vote. Peut-on fermer les yeux devant une telle réalité et continuer d’accuser le Président Macky Sall et son gouvernement comme étant les seuls responsables de tous les dysfonctionnements constatés lors des législatives du 30 juillet 2017 ? Assurément, non !
La découverte surprenante par les Sénégalais, le lundi 27 août 2018, d’une liste de 87 coordinateurs ayant retirés les supports de parrainage pour la présidentielle 2019, a édifiée de nombreux citoyens et citoyennes, sur le fait que le Président Macky Sall a parfaitement raison sur tous ceux qui s’opposaient véhémentement à l’instauration du parrainage. Au moment où le tollé né des 47 listes aux législatives du 30 juillet 2017 ne s’est pas encore dissipé, constater l’existence de 87 déclarations de candidatures à la candidature à la présidentielle 2019, à cinq mois de la tenue de ce scrutin, dépasse l’entendement. C’est dire que d’ici la date de clôture du dépôt des listes des candidats auprès du Conseil constitutionnel vingt- neuf (29) jours avant le premier tour de scrutin, (article L.121) du Code électoral, le nombre de candidatures va considérablement augmenter, et même pourrait doubler.
 Si pour les 47 listes aux législatives du 30 juillet 2017, il était absolument impossible d’organiser le scrutin selon les dispositions actuelles du Code électoral, qu’en sera-t-il pour une élection aussi décisive que la présidentielle quand plus d’une centaine de candidatures déclarées seront sur la ligne de départ de la course à l’élection présidentielle du 24 février 2019 ? Comment organiser matériellement le scrutin dans ces conditions ? Cela signifierait qu’il faudrait une semaine pour que tous les électeurs puissent voter. C’est dire que le parrainage est devenu absolument incontournable, et qu’il s’impose comme un impératif politique majeur et une exigence démocratique indiscutable. Pourquoi ?
 Premièrement : Le champ de la compétition démocratique de notre pays est aujourd’hui extrêmement ouvert. Au début, seuls les partis politiques légalement constitués pouvaient concourir à l’expression des suffrages ; puis, on a élargi aux partis et aux coalitions ; puis par la suite, en 1991, on a élargi aux partis, aux coalitions et aux candidats indépendants pour certaines élections seulement,  et, à partir de  2016, le champ a été élargi aux partis politiques, aux coalitions de partis et aux candidats indépendants pour tous les types d’élections (présidentielle, législatives et locales.)  Si l’on sait que le « candidat indépendant », est défini par le Code électoral comme celui qui n’a jamais milité dans un parti politique ou qui a quitté son parti politique depuis au moins un (1) an avant l’élection considérée, on mesure l’extrême amplitude du champ de la compétition électorale, parce que l’écrasante majorité de la population sénégalaise ne milite pas dans des partis politiques, et par conséquent, pourrait se déclarer « candidat indépendant ».

Deuxièmement : Aujourd’hui notre pays compte plus de 300 partis politiques légalement constitués (Le Soleil n ° 14358 du vendredi 6 avril 2018), sur qui, jusqu’ici ne pesait aucune contrainte sur les conditions de participation aux élections.   Les 4/5ème de ces partis n’ont jamais participé à des scrutins sous leur propre bannière, et se contentaient le plus souvent, de louer leur récépissé à des candidats indépendants qui préféraient s’abriter derrière ce subterfuge pour éviter la collecte de signatures de parrainage. Cela faussait considérablement le jeu électoral.
Troisièmement : Au Sénégal, de 1960 à nos jours, la tendance de l’évolution des candidatures à l’élection présidentielle est en hausse constante : 1er décembre 1963 : 1 candidat ; 25 février 1968 : 1 candidat ; 28 janvier 1973 : 1 candidat ; 26 février 1978 : 2 candidats ; 27 février 1983 : 5 candidats ; 28 février 1988 : 4 candidats ; 21 février 1993 : 8 candidats ; 20 février- 19 mars 2000 (1er tour) : 8 candidats ; 25 février 2007 : 15 candidats ;26 février- 25 mars 2012 (1er tour) : 14 candidats .
 NB. En perspective de la présidentielle du 24 février 2019 : 87 déclarations de candidatures à la candidature ont été enregistrées à la date du 27 août 2018.
 
A la lumière de ce tableau, il est évident que si des mesures appropriées ne sont pas prises, non dans le but d’éliminer des candidatures, comme le prétendent certains hommes politiques, mais pour les rationaliser, c’est l’organisation elle-même des scrutins qui va être extrêmement difficile, sinon impossible.
L’opposition regroupée dans le FRN (Front de Résistance Nationale) conteste le principe même du parrainage, sous quelque forme que ce soit. Elle a organisé un sit-in le mardi 04 septembre 2018 devant le ministère de l’Intérieur, pour protester contre le parrainage. C’est facile de protester contre le parrainage, mais il faudrait que l’opposition fasse des propositions concrètes sur la façon dont les élections vont se dérouler avec une centaine de candidatures à la présidentielle. Certes, l’opposition n’est pas responsable de l’organisation matérielle des élections, mais lorsqu’il y a des couacs et des dysfonctionnements dans l’organisation des scrutins, elle est la première à bondir sur l’occasion et à critiquer sévèrement ceux qui ont en charge l’organisation du scrutin. Une telle attitude est indéfendable en démocratie, parce que refuser de dialoguer quand on vous convie à la table de discussion sur des problèmes qui interpellent la marche de notre démocratie, et attendre que ceux qui ont accepté de se parler parviennent à des consensus et compromis, pour venir remettre en cause les conclusions auxquelles ils sont parvenus, est absolument inacceptable.
Notre pays se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins et l’opposition doit mesurer et assumer sa part de responsabilité dans la situation actuelle. Certes, il ne fait l’ombre d’aucun doute que la mise en œuvre des modalités d’application du parrainage ne manquera pas de souffrir d’insuffisances et de lacunes, car tout projet d’envergure de ce genre se construit de façon progressive. Mais force est de reconnaître que les partis et coalitions regroupés dans le FRN et qui sont les plus farouchement opposés à tout parrainage, sont ceux qui ont délibérément choisi de boycotter les rencontres initiées par le Président Macky Sall dans le cadre du dialogue politique et toutes les concertations organisées par le ministère de l’Intérieur et les acteurs politiques sur le processus électoral : CCPE (Cadre de Concertation sur le Processus Electoral) ; Mission d’Audit du fichier électoral ; Comité de Suivi du processus électoral ; etc…
Si l’opposition qui est constituée de partis majeurs ayant une riche expérience des questions électorales, avait effectivement accepté de participer activement aux discussions sur le bilan du processus électoral, avec les autres acteurs du jeu politique, cela aurait certainement contribué à amélioré le bilan des législatives du 30 juillet 2017, pour corriger et améliorer tout ce qui pouvait et devait l’être, avant la présidentielle 2019. Mais, malheureusement, elle a choisi délibérément de boycotter tous les cadres de concertations en posant des conditionnalités tels que le retour de Karim Wade ou la libération du maire Khalifa Sall, entre autres.
 L’opposition sait très bien que le temps qui nous sépare des prochaines échéances électorales de 2019 est très court et que les différentes phases du processus sont tellement nombreuses et complexes que tout retard dans le management du processus aura des répercussions fâcheuses sur toute la chaîne des opérations électorales. Mais attendre la fin de toutes les concertations sur le processus électoral, le vote et la promulgation de la loi sur le parrainage, la définition des modalités de mise en œuvre du parrainage et la descente sur le terrain de tous les acteurs politiques pour la collecte des signatures, pour demander la réouverture de nouvelles concertations sur le parrainage, est absolument inacceptable.
Si l’opposition ne veut pas de parrainage pour la présidentielle 2019, il faut qu’elle dise concrètement au peuple sénégalais, devant la centaine de candidatures en présence, comment le scrutin va se dérouler : temps de vote ? Coût des documents électoraux (bulletins de vote, affiches, couleurs, couverture médiatique, couverture sécuritaire, etc.) ? Représentation et disposition des mandataires des candidats dans les bureaux de vote ? Gestion des temps d’antenne durant la campagne ? Coût de la centaine de candidats pour le contribuable sénégalais, si l’on sait qu’avant la première alternance politique intervenue en l’an 2000, le coût d’un candidat à la présidentielle était évalué par les services du ministère de l’Intérieur, entre 200 et 250 millions ?  Vingt (20) ans plus tard, suite au renchérissement du coût de la vie, ce montant va certainement doubler et pourrait être estimé autour de cinq cents (500) millions de F. CFA.
L’opposition doit revenir à la raison et comprendre que l’élection présidentielle est d’une extrême sensibilité du fait qu’elle porte sur un homme qui est élu par toute la nation, par conséquent il n’est pas juste de dire que tous ceux qui veulent être candidat doivent pouvoir se présenter. Dans tous les pays du monde il y a des filtres pour les candidatures à l’élection présidentielle. Au Sénégal, ce filtre est aujourd’hui le parrainage et rien d’autre. Certes il peut être insuffisant, présenter des difficultés réelles, être incompris, mais il est indispensable parce que l’élection présidentielle en raison de ses enjeux offre un espace privilégié de marketing politique pour des candidats fantaisistes, farfelues, de simples témoignages, sans envergure politique ni surface sociale. Comme le fait observer le Pr. Ismaila Madior Fall, Garde des sceaux, ministre de la Justice : « La compétition présidentielle est trop sérieuse pour être ouverte sans limite. Avec le parrainage citoyen, il appartiendra désormais aux citoyens de décider de qui est apte à briguer leurs suffrages. Le critère décisif est ainsi l’habilitation citoyenne à candidater à la présidentielle » (Le Soleil du mercredi 28 mars 2018).
 La liste des 87 candidatures déjà déclarées à quatre (04) mois de la présidentielle 2019 doit absolument nous servir de leçons sur ce qui risque d’arriver avec ce scrutin qui va déterminer de façon décisive le cours politique dans notre pays pendant le quinquennat à venir, si des filtres tels que le parrainage ne sont pas opérés pour limiter la floraison des candidatures qui se bousculent déjà à la porte de la République, pour prendre en mains les destinées du pays.
Ce n’est pas parce qu’elle est convaincue d’avance qu’elle sera battue à plate couture par le Président Macky Sall et la coalition BBY au soir du 24 février 2019, que l’opposition cherche à créer à tout prix une tension politique permanente artificielle, une situation d’instabilité, de chaos et de désordre dans le pays, en bravant et en défiant les lois de la république.

Dakar le 08 Septembre 2018.
Ousmane BADIANE
Chargé des Elections de la LD
Plénipotentiaire de la coalition BBY.
ousmanebadiane1@gmail.com
        
 
  
 
 
 
 
Jeudi 13 Septembre 2018
Dakar actu




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