CONTRAT SUIVI DE LIMOGEAGE : Le dossier Pape Thiaw vire au casse-tête Par Abdoulaye THIAM (Sud Quotidien)

La décision majeure issue de la longue réunion du Comité exécutif de la Fédération sénégalaise de football (FSF) tenue du samedi 11 juillet au dimanche 12 juillet concerne la séparation avec le sélectionneur national, Pape Bouna Thiaw ainsi que l’ensemble de son encadrement technique. Même si cette résolution devra être soumise à l’approbation de l’Etat du Sénégal qui est le tiers payeur. Si l’autorité entérine la décision fédérale, le vainqueur du Chan 2022 et de la CAN 2025 pourrait quitter son poste avec des indemnités évaluées à 1.080.000.000 de francs CFA. Un montant particulièrement élevé qui pourrait compliquer le processus, à l’image du précédent ayant conduit, en 2004 au maintien de Guy Stéphan, malgré la volonté du Comité directeur présidé alors, par feu Saïd Fakhry. Une autre hypothèse est aussi envisageable si la clause de rupture prévoyant le versement de huit mois de salaires (240 millions F CFA) est activée par la FSF.


Le limogeage de Pape Bouna Thiaw est la principale décision prise par le La Comité exécutif de la Fédération sénégalaise football (FSF). Toutefois, la nature même du contrat liant le technicien sénégalais, vainqueur du CHAN 2022 et de la CAN 2025, à l’instance fédérale, risque de rendre son exécution, particulièrement délicate. En effet, au Sénégal, les contrats des sélectionneurs sont conclus entre trois parties. Le premier signataire est l’entraîneur lui-même. Dans ce cas précis, Pape Bouna Thiaw. Le deuxième est la FSF en sa qualité d’employeur. Le troisième est l’Etat, tiers payeur, via le ministère des Sports. 
 
Au lendemain de sa brillantissime victoire face au Maroc le 18 janvier 2026 à Rabat, Pape Thiaw avait considérablement relevé ses exigences financières, au moment de négocier le renouvellement de son contrat arrivé à échéance le 28 février 2026. Il réclamait un salaire mensuel de 50 millions de francs CFA ainsi qu’une prime de signature comprise entre 240 millions et 1 milliard de francs CFA. L’ampleur des demandes avait entraîné un blocage des discussions au point de nécessiter l’intervention du président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye pour débloquer les négociations.
 
A l’issue de cette médiation, l’enfant de Niary Tally signe un contrat de trois (3) ans pour un salaire mensuel de 30 millions de francs CFA assortis de d’avantages complémentaires. L’accord prévoyait une prime de signature de 120 millions et l’attribution de 1 % des primes versées par la FIFA dans le cadre de la Coupe du monde. Autrement dit, si la FIFA venait à verser 7 milliards de F CFA à la FSF, Pape Bouna Thiaw percevrait une prime de 70 millions de francs CFA.
 
Soucieux de sécuriser ses intérêts, il s’est entouré de l’un des plus éminents spécialistes du droit du travail, en la personne de Me Guedel N’diaye. Mieux, son entourage est parvenu à obtenir qu’aucun objectif lié à une performance pour la Coupe du monde de football ne figure dans les clauses contractuelles. La question est désormais de savoir quelle position adoptera l’Etat du Sénégal qui s’était impliqué pour mettre un terme au différend ayant précédé la signature de ce contrat. 
 
Un air de déjà vu avec la jurisprudence Guy Stéphan
 
L’histoire de la FSF est jalonnée de plusieurs différends contractuels ayant opposé l’instance dirigeante à ses sélectionneurs. L’un remonte au limogeage de Amara Traoré, à l’issue de la Coupe d’Afrique des Nations disputée en 2012 à Bata en Guinée Équatoriale. Après trois matches conclus par autant de défaites, l’ancien international sénégalais avait été démis de ses fonctions. Cette décision avait donné lieu à un contentieux qui s’était traduit par le blocage des comptes de l’instance fédérale à l’initiative de son avocat. L’affaire s’était déroulée sous la présidence de Me Augustin Emmanuel Senghor. 
 
Bien avant cet épisode, la Fédération avait été confrontée à ce qui est encore aujourd’hui l’un des cas les plus emblématiques de son histoire. Il s’agit de la jurisprudence Guy Stéphan. 
Nommé sélectionneur des Lions pour conduire le Sénégal à la CAN en Tunisie (24 janvier au 14 février 2004), le technicien français avait vu l’équipe se perdre dans l’épais brouillard de Rades. Une élimination en quart de finale face au pays hôte, marquée par de nombreuses interrogations sur le comportement de certains joueurs mais aussi sur l’environnement de l’équipe. 
 
Après une longue réunion, le comité directeur de la Fédération sénégalaise de football avait décidé de mettre un terme à son contrat pour « insuffisance de résultats et objectifs non atteints ». Le président de la Fédération, Saïd Fakhry, avait publiquement justifié cette décision en expliquant qu’elle répondait à l’échec enregistré lors de cette campagne continentale.
 
Contre toute attente, Youssoupha N’diaye, alors ministre d’état, ministre des Sports s’était opposé à cette éviction. Il avait estimé que le versement d’une indemnité de 100 millions de francs CFA représentait un charge financière excessive pour l’Etat. Cette décision avait conduit au maintien de Guy Stéphan à son poste, malgré la volonté clairement exprimée par la Fédération.
 
La réconciliation de circonstance ne produira pas les résultats espérés. Stéphan n’arrivera pas à faire composter le ticket du Sénégal pour le Mondial 2006 en Allemagne après un match nul (2-2) concédé face au Togo, sur la pelouse du stade Léopold Sédar Senghor. Les Lions termineront troisièmes du groupe 1 à deux points du Togo, alors qu’il ne restait plus que deux journées à disputer.
 
Face à la vive contestation populaire, Me Abdoulaye Wade, alors président de la République décidera de limoger en l’espace de 72 heures, le sélectionneur et son staff technique. Youssoupha Ndiaye sera lui aussi relevé de ses fonctions. 
 
« C'est le Premier ministre et ministre des Sports, Macky Sall, qui me l'appris. Son employeur, l'Etat du Sénégal, a rompu le contrat" de M. Stephan », expliquera alors Saïd Fakhry, précisant que la Fédération n’était pas intervenue dans cette décision de limogeage du sélectionneur français.
 
A l'issue d'une audience avec le Premier ministre, Guy Stephan évoquera pour sa part, "une rupture à l'amiable". « Il n'y a pas eu de marchandage, ni dans un camp, ni dans l'autre », a-t-il ajouté, avouant sa "déception par rapport à une énergie, à un staff". La veille, de cette rencontre, le ministre d’Etat, ministre des Sports, Youssoupha N’diaye, avait été remplacé à titre intérimaire par le Premier ministre, Macky Sall. 
 
Aliou Cissé un autre cas d’école
 
Parmi les limogeages des sélectionneurs des équipes nationales du Sénégal, le départ d’Aliou Cissé est l’un des plus significatifs. Contrairement aux usages, cette séparation était intervenue contre la volonté de son employeur, la FSF, qui souhaitait prolonger l’aventure avec le technicien sénégalais.
 
A la suite de l’élimination prématurée des Lions, par les Eléphants, à la CAN 2023 disputée en Côte d’Ivoire et conclue par une défaite aux des tirs au but, la FSF avait choisi de renouveler sa confiance à l’ancien capitaine des Lions nommé sélectionneur en mars 2015. Bien que son contrat fût arrivé à terme, Aliou Cissé avait poursuivi son travail comme Pape Thiaw. Il avait dirigé l’équipe lors des rencontres comptant pour les éliminatoires de la Coupe du monde 2026. Les Lions avaient alors obtenu un match nul face à la RD Congo (1-1) à Diamniadio avant de s’imposer en déplacement contre la Mauritanie (0-1). 
 
Mais la situation connaitra un brusque revirement. 48 heures seulement avant la publication de la liste des joueurs appelés à affronter le Malawi dans le cadre des 3e et 4e journées des éliminatoires de la Coupe d'Afrique des Nations 2025, l’Etat du Sénégal décidera de mettre fin à ses fonctions, en dépit de la volonté de la Fédération de poursuivre la collaboration, mais qui précisera alors que son adjoint Pape Thiaw assurera l'intérim pour la participation de l'équipe à la phase de qualification à la « CAN 2025 » , compte tenu du caractère urgent de la situation.
 
Pour justifier sa décision, l’Etat avait évoqué les éléments suivants : Objectifs non atteints : La CAN 2023 n’a pas été remportée, et l’équipe n’a pas atteint les quarts de finale de la Coupe du Monde 2022, comme stipulé dans le contrat. 
Régression dans le classement FIFA : L’équipe a subi une baisse notable, ce qui a alarmé les autorités. 
Risque de désaffection : Il a été constaté une perte d’enthousiasme du public sénégalais envers la sélection.
 
 
Consciente de ses limites financières et juridiques, la FSF se résoudra à entériner la décision de l’Etat. Pape Bouna Thiaw sera confirmé dans ses fonctions de sélectionneur tandis que Mayacine Mar, alors Directeur technique national est appelé à l’appuyer. 
 
D’intérimaire à coach principal
 
L’enfant de Niary Tally profite de l’opportunité qui lui est offerte et réalise un grand chelem. Face à ses résultats, la FSF le confirme comme sélectionneur. L’Etat valide non sans lui fixer ses objectifs aux allures des 12 travaux d’Hercule : une qualification à la Coupe du monde alors que les Lions occupaient la 3ème place dernière le Soudan et la RD Congo (avec un déplacement périlleux à Kinshasa) et le titre continental à Rabat. 
 
Pape Bouna Thiaw relève pourtant ces deux défis avec succès. Il qualifie les Lions pour la phase finale de la Coupe du monde avant d'offrir au Sénégal un nouveau sacre continental. Celui que certains présentaient quelques mois plus tôt comme un simple entraîneur de transition, voire comme un technicien « incapable », fait taire les critiques grâce à ses résultats et s'impose comme l'un des artisans des récents succès du football sénégalais.
 
Fort de tous ces atouts, il demande un pont en or. L’Etat accepte 30 millions et une prime de signature de 120 millions sans occulter une prime de 1% sur les recettes de la FIFA. Ses avocats s’organisent désormais pour défendre leur client. Quant au peuple, il est suspendu à la décision de l'État qui validera ou non la volonté exprimée par la Fédération sénégalaise de football de mettre un terme au contrat.
Lundi 13 Juillet 2026
Dakaractu