Biens communs au service de l'après covid : Quand la pandémie révèle, pour l'Afrique, les mécanismes porteurs de solidarité et de développement.

L'Étude sur le comportement de l'économie de l'Afrique dans ce contexte de crise sanitaire et même après, a abouti sur de larges découvertes, notamment les caractéristiques de chaque pays donné et ce qui doit être bien partagé entre eux. En effet, le regain d’intérêt rencontré à propos de la question des « Communs » est étroitement lié à la prise de conscience de la raréfaction des ressources naturelles. L’approche s’ouvre sur des options alternatives cherchant et promouvant un autre rapport aux autres et aux choses. Elle rencontre de multiples applications dans le contexte africain dans l’organisation des corridors transfrontières, la mise en valeur des bassins fluviaux ou la gestion des aires protégées. Ainsi, la crise pandémique actuelle offre l’opportunité pour promouvoir une gouvernance qui s’en inspire, fondée sur la responsabilité et la solidarité, et pour la construction des « autonomies fondamentales » (médicaments, éducation, eau, énergie) au mieux sur une base régionale. C'est ce qu'aura à décrire dans le rapport 'Policy Center' parcouru par Dakaractu et dans lequel on verra l'impératif pour certains pays africains de se regrouper autour d'un commun pour vaincre la pandémie de Covid-19 et ses effets qui commencent à etre catastrophiques pour le continent.


L’idéologie des bienfaits supposés de la mondialisation a explosé sous le choc d’un mal commun à toute la planète : la pandémie de la Covid-19. Et celle des Objectifs du développement durable, universellement adoptée à peine 5 ans auparavant, a été gravement mise à mal. Sous la violence du choc qui affecte tous les continents, et singulièrement toute l’Afrique, sont révélés les dégâts des politiques guidées par la promotion obstinée de la « concurrence libre et non faussée », du souci de rentabilité dans la gestion des biens communs essentiels oublieuse du principe de précaution et de la nécessité d’organiser la résilience face aux multiples alertes environnementales, sanitaires, sociales et sécuritaires.

 

Dans ce contexte, l’approche par les communs à l’échelle des régions est-elle une douce utopie pour l’Afrique ou un réel progrès ? Trouve-t-elle déjà des applications ? Est-elle, désormais, porteuse d’une nouvelle voie, d’une « décolonisation du développement » du continent ?

 

L'Afrique face à ses biens et maux communs

 

Le regain d’intérêt, rencontré depuis une trentaine d’années, à propos de la question des biens communs, ou des « Communs », est étroitement lié à la prise de conscience de la finitude de la Terre et de la raréfaction de ses ressources. En réponse aux craintes vitales qu’elles font naître, l’approche s’ouvre sur des options alternatives portées par des communautés humaines en rupture avec l’appropriation privative, cherchant et promouvant un autre rapport aux autres et aux choses, une autre gouvernance fondée sur la responsabilité et la solidarité. Cette approche n’est pas étroitement économique, elle a des répercussions politiques et culturelles : là où le marché oppose, le partage unit.

 

S’il existe des biens publics mondiaux dont les bénéfices sont universels, accessibles partout, ou presque, (naturels, comme les bassins transfrontaliers, les forêts ou les aires protégées ; intellectuels, comme les savoirs traditionnels ou les logiciels libres ; fabriqués, comme les vaccins et les médicaments), il existe également des maux publics mondiaux : épidémies, insécurité et terrorisme, réchauffement climatique, pollution de l’air, acidification des océans, invasion de criquets pèlerins… auxquels personne n’échappe. Avec la montée des périls pandémiques, la dégradation de l’environnement, la cyberpiraterie ou l’instabilité financière internationale, on assiste, dans les faits, plutôt à une surproduction de maux et à une surproduction des biens publics mondiaux.

 

La crise affecte des communs fondamentaux : la santé, l’alimentation et… la confiance

 

La santé est devenue une affaire « globale », depuis que les problèmes sanitaires transcendent les frontières nationales et qu’ils appellent des solutions collectives qui dépassent la seule capacité des États pris individuellement. Santé globale ne veut pas dire santé pour tous ! L’épidémie de la Covid-19 a montré à quel point l’accès aux communs de la médecine est différent selon qu’on soit riche ou pauvre, qu’on habite au Nord ou au Sud. L’Afrique dispose d’un médecin pour 5 000 habitants, soit 5 fois moins que la moyenne mondiale. Elle ne fabrique qu’une part infime – moins de 2 % - des médicaments consommés sur le continent. Elle ne bénéficie que de 1,3 % des ressources financières mondiales consacrées à la santé (OMS, 2018).

 

L’approche par la santé globale a, certes, donné des résultats significatifs dans la lutte contre certaines pathologies en Afrique, mais, dès son origine, elle a souffert d’un défaut : l’accent principalement porté sur les maladies menaçantes pour les pays du Nord, à l’instar du VIH-Sida, captant les financements et orientant la recherche des firmes pharmaceutiques. Des correctifs ont, depuis quelques années, été apportés avec un intérêt plus soutenu envers les maladies tropicales négligées ou, encore, vers la santé maternelle et infantile. Et l’effort considérable de recherche sur les traitements et les vaccins contre la Covid-19 devrait bénéficier, à terme, à toute la planète et  en particulier à l’Afrique qui a le mérite d’avoir déjà fait l’apprentissage de la lutte contre d’autres pandémies graves (paludisme et grippe aviaire sur tout le continent ; virus du Chikungunya dans l’Océan indien et l’Afrique de l’Est ; virus Zika, Fièvre de Lassa et virus Ebola en Afrique de l’Ouest).

 

Les inégalités d’accès aux services de santé évoluent parallèlement avec les disparités liées aux conditions de vie, à l’accès à l’alimentation et à la nutrition, à l’éducation et à la sécurité, vulnérabilisant d’autant plus les communautés les plus pauvres. Les données collectées auprès de plus de 45 800 personnes interrogées dans 34 pays africains lors de l’Afro-baromètre

 

Les épidémies mettent, aussi, en évidence comment la confiance accordée par la population à leur gouvernement est une ressource essentielle pour surmonter une crise. Les informations pour certains pays sont troublantes. Moins de la moitié (46 %) des citoyens fait confiance à leurs dirigeants élus (Mattes, 2019). Certains parmi les pays confrontés aux plus grandes vulnérabilités en matière de qualité du système de santé, notamment le Mozambique, la Sierra Leone et le Zimbabwe, jouissent de certains des niveaux de confiance les plus élevés envers le gouvernement, une ressource bienvenue. Et les analystes ont fréquemment noté que la confiance dans les autres dirigeants communautaires - en particulier les chefs traditionnels et religieux - est généralement la plus solide.

 

Construire les résiliences sanitaires

 

Il est clair, à présent, qu’il est indispensable que les États africains puissent avoir accès au matériel sanitaire nécessaire pour combattre une pandémie et soigner les personnes touchées, tout en assurant la continuité des soins essentiels (santé primaire, lutte contre les autres pathologies, santé reproductive, etc.). La tâche est d’une envergure considérable. Dans un contexte de doublement des populations tous les vingt ans, améliorer la couverture des besoins en santé, pour atteindre des niveaux permettant aux systèmes sanitaires de combler les retards accumulés depuis des décennies, suppose des efforts qu’on peine à croire à la portée de certains pays africains. Prenons l’exemple du Niger : couvrir l’intégralité des besoins supposerait de multiplier par 4 ou 5 le ratio de personnels médicaux et de lits d’hôpital par habitant d’ici 2030 ; cela signifie multiplier par les financements que le pays consacre au secteur. Les gouvernements africains vont, en toute vraisemblance, tenter d’adopter une stratégie, sinon continentale du moins régionale, d’harmonisation des normes et de mutualisation des ressources pour développer la fabrication locale de médicaments. Déjà, les entreprises locales innovent et reconvertissent les lignes de production et la prestation de leurs services, comme l’a démontré le leader panafricain du commerce électronique Jumia, qui, au Maghreb, a changé son réseau logistique pour combler les lacunes du dernier kilomètre dans la livraison de fournitures médicales et essentielles. 

 

Construire les sécurités alimentaires et nutritionnelles

 

L’Afrique traverse sa troisième crise alimentaire en 12 ans. La crise du Covid-19 révèle les failles des chaînes alimentaires, chose certaine. Le continent peine à nourrir une population urbaine paupérisée qui ne cesse de croître. Ici et là, le spectre de la faim ressurgit. Les perturbations provoquées par la Covid-19 mettent de nouveau en évidence la fragilité des systèmes alimentaires aux niveaux local, national et régional. Elles soulignent la nécessité d’un renforcement de la coordination régionale pour assurer le bon fonctionnement des chaînes d’approvisionnement alimentaire et la gestion des stocks de sécurité. Désormais, la priorité sera vraisemblablement donnée au renforcement des filières locales et régionales. Des concepts tels que les « bassins alimentaires » ou, encore, les « systèmes alimentaires ville-région » qui ciblent le renforcement des liens entre zones rurales et urbaines, peuvent aider à cartographier  la structure des systèmes alimentaires et éclairer l’élaboration des politiques. Si la crise pandémique pose des défis démesurés aux gouvernements, elle peut aussi servir de catalyseur pour mobiliser le maximum d’acteurs autour de la nécessité d’une approche territoriale en faveur de systèmes alimentaires plus résilients.

 

Une gestion corridors transfrontières

 

Les voies régionales ne sont plus seulement vouées à l’acheminement des marchandises et des services, mais elles sont aussi supposées servir à stimuler le développement économique des zones avoisinantes, par la création d’infrastructures industrielles et sociales aux côtés des infrastructures de transport (Jacquemot, 2018). La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) a été la première à reprendre à son compte le concept sud-africain de Spatial Development Initiative (SDI), en adoptant un programme prévoyant la consolidation du corridor terrestre Trans-Kalahari entre Walvis Bay (Namibie) et Pretoria, avec une prolongation vers Maputo, reliant ainsi la côte atlantique et celle de l’océan Indien. Le corridor est maintenant connecté à des destinations internationales par des liaisons maritimes directes. Ce concept de « corridor de développement » connaît un certain engouement. 

 

On peut citer les couloirs qui sont tracés de la côte vers l’intérieur des terres dans les parties centrales, orientales et australes occidentales du continent (corridor multimodal Beira-Nacala, corridor côtier Abidjan-Lagos, corridor Le Caire, Gaborone-Le Cap, Highway Lagos-Dakar...) et de nombreux autres projets. Cependant, pour l’instant, peu de ces SDI transfrontalières ont abouti à des progrès suffisamment significatifs. Cela tient, en partie, à ce que l’établissement de liens entre la planification des infrastructures et les activités voisines n’a pas partout rencontré des politiques adéquates et inscrites dans le temps long du développement.

 

La mise en valeur du Sénégal

 

Le continent compte certains des plus grands cours d’eau au monde – le Congo, le Niger, la Volta et le Zambèze. Le Nil, qui coule sur quelque 6 000 kilomètres, est une source d’approvisionnement en eau et en électricité, essentielle pour une dizaine de pays d’Afrique de l’Est. Le Soudan et l’Égypte, en aval du fleuve, craignent que l’immense barrage de la Renaissance en Ethiopie de 145 mètres de haut ne restreigne leur accès à l’eau, lorsque le réservoir commencera à être rempli en 2021. La rivalité autour de la ressource ne peut être gérée que par la gestion partagée. Telle est la vocation des agences de bassin (il en existe par exemple 9 au Maroc). L’Organisation pour la Mise en valeur du Sénégal (OMVS), créée en 1972, l’agence transfrontière, constitue certainement l’un des exemples les plus aboutis de gestion partagée d’un commun fluvial surtout dans ce contexte de covid-19. Malgré les découpages issus de l’histoire, le bassin du fleuve Sénégal est marqué par la présence des mêmes populations, des mêmes activités économiques et par l’intensité des échanges transfrontaliers de part et d’autre des rives du fleuve et de ses affluents. Il constitue, à ce titre, un bassin de vie réparti sur 4 États : la Guinée, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal.

 

Par ailleurs, l’OMVS a développé un programme d’infrastructures régionales avec la construction, dans le haut bassin malien, d’un barrage régulateur assorti d’une centrale hydroélectrique (Manantali) et avec la construction, dans le delta, d’un barrage qui empêche la remontée de la mer salée en amont (Diama). Sur la base de règles précises adoptées par les quatre États, la gestion partagée permet, aujourd’hui, de faire un arbitrage intelligent entre les diverses utilités du Fleuve :

 

1/ fournir les débits nécessaires à l’irrigation sur les deux rives du Sénégal 

 

2/ améliorer les conditions de remplissage des lacs alimentés par le Fleuve Sénégal, indispensables pour SaintLouis, Dakar et Nouakchott 

 

3/ écrêter les crues naturelles et réduire les impacts des inondations sur les cultures

 

4/ approvisionner en eau potable les communes rurales et les centres urbains

 

 

Certaines priorités motivées par la recherche du commun pour le développement de l'Afrique

 

1) Le changement climatique fera système en Afrique. La préservation et la restauration des patrimoines de la biodiversité se feront par le choix systématique d’options écologiquement fondées, tout en considérant que les impératifs environnementaux ne peuvent pas fonctionner en roue libre, au risque de l’impuissance et de l’approfondissement des fractures sociales.

 

2) En milieu rural, le soutien des agriculteurs familiaux fait écho aux avantages démontrés de l’agroécologie, de la sécurisation foncière, de la promotion des chaînes de valeur locales et du commerce régional. Se posera le double problème de la productivité du travail et de la terre, et celui de l’accès aux marchés locaux et régionaux, avec des potentialités importantes de croissance en termes de conquêtes des marchés urbains.

 

3) En milieu urbain, l’accompagnement d’une économie inclusive et créatrice d’emplois pour les jeunes valorisant les dynamiques des diverses activités de l’économie populaire fait partie des priorités. Souvent, elles pallient la carence des services publics : transports urbains, ramassage des ordures ménagères, gardiennage des lieux publics, approvisionnement en eau et en combustibles. Elles trouvent et diffusent par capillarité des technologies appropriées dans leur confrontation permanente aux besoins essentiels des pauvres.

 

4) L’ambition sera de créer des emplois « riches en développement ». Il faudra favoriser l’éclosion d’activités à fort contenu en emplois utiles économiquement mais aussi socialement, accroissant les revenus mais aussi densifiant les interconnexions territoriales et sectorielles de toutes sortes. On pense aux activités de liaison de l’agriculture paysanne aux marchés locaux et régionaux (transformation, stockage, commerce), aux activités de l’économie sociale et solidaire, aux actions de protection de l’environnement et d’adaptation au dérèglement climatique (emplois verts). Sans ignorer les activités de confortation de la citoyenneté, de la cohésion sociale, et de l’autonomie des femmes, artistiques et culturelles.

 

5) La valorisation des actions portant sur l’amélioration de la maîtrise de la production de valeurs (accès au crédit, accès au foncier, accès à l’énergie, accès aux technologies appropriées).

 

6) L’égalité entre les femmes et les hommes est un impératif éthique et politique, un objectif de développement à part. Avec le temps, la société patriarcale sera ébranlée ; les femmes conquerront des pouvoirs croissants, elles accéderont à la ville avec davantage de liberté, la contraception se diffusera, l’âge moyen du mariage reculera, la fécondité aussi, comme les tendances le laissent présager.

 

7) La création d’un socle de protection sociale, garanti par des prises en charge des handicapés, des retraités, des allocations familiales, des garanties liées à l’emploi ou, encore, des services pour les chômeurs. La création de mécanismes de protection sociale est une priorité, alors que trop peu d’Africains disposent encore de l’accès à la Sécurité sociale ou a minima à des filets de protection sociale.

 

8) Sans équivoque, les mobilités transfrontières sont à considérer comme à la fois une ressource et un facteur de développement pour les territoires qui sont concernés, ici comme là-bas. Les migrants sont des acteurs à part entière du développement en y contribuant par leurs apports, intellectuels, financiers, techniques et culturels.

 

9) L’expression plus libre et plus directe des populations sur leurs droits, sur leurs besoins et sur les moyens qui leur sont donnés de s’organiser et d’exercer un droit de regard et de contrôle sur les actions de l’État, comme sur les programmes de coopération mis en œuvre.

 

10) L’Afrique mobilise, et de plus en plus, ses ressources domestiques. Le processus d’« endogénéisation financière » était en cours avant la crise de la Covid-19, pas seulement dans les économies rentières, mais également dans d’autres, hormis les plus fragiles. Rien ne saurait remplacer l’effort d’accumulation sur la base de l’épargne intérieure, avant toute chose. La mobilisation des ressources financières passe par des modalités innovantes, lesquelles sont en partie connues. Déjà, les fintechs construisent un écosystème financier à moindre coût, adapté au contexte local. La valeur des transactions africaines en mobile money devrait exploser. Reste un problème d’envergure : ni les banques locales ni le marché financier ne peuvent encore assurer dans de bonnes conditions de coût, le financement à long terme...

Dimanche 3 Janvier 2021
Dakaractu




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