BTP à l’arrêt, cimenteries asphyxiées : quand la crise des chantiers fait perdre des milliards à l’État


La suspension prolongée des projets du Bâtiment et des travaux publics (BTP) entre 2024 et 2025 a provoqué un véritable séisme économique au Sénégal. Selon une enquête du quotidien L’Observateur, cette décision, motivée à l’origine par des impératifs de bonne gouvernance et de transparence dans l’attribution des marchés publics, a eu des conséquences financières lourdes, notamment pour l’industrie cimentière, l’un des piliers de l’économie nationale.
 
D’après les chiffres relayés par L’Observateur, la contribution des cimentiers aux recettes de l’État est passée de 109 milliards de FCFA à 104 milliards de FCFA en 2024, soit une baisse significative. Et l’année 2025 s’annonce encore plus préoccupante, avec plus de 6 milliards de FCFA de manque à gagner supplémentaires pour le Trésor public, essentiellement liés à la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et à la taxe sur le ciment. Au total, plus de 11 milliards de FCFA auraient échappé à l’État sur la période 2024-2025.
 
Un choc exogène pour un secteur stratégique
 
Pour Ousmane Mbaye, Directeur général de Dangote Cement Sénégal et président du Conseil d’administration de la Chambre des mines du Sénégal, l’arrêt brutal de nombreux chantiers publics a constitué un choc exogène majeur pour les cimenteries. « Le principal consommateur de notre production reste l’État, à travers les grands travaux », rappelle-t-il dans les colonnes de L’Observateur. Or, la suspension des projets, combinée aux retards de paiement de la dette intérieure, a profondément fragilisé l’ensemble de la chaîne.
 
Cette dette intérieure, estimée aujourd’hui à plus de 300 milliards de FCFA, pèse lourdement sur la trésorerie des entreprises du BTP. Incapables d’honorer leurs engagements, nombre d’entre elles ont réduit leurs activités, voire cessé leurs opérations, entraînant dans leur sillage les cimenteries, fournisseurs directs du secteur.
 
Consommation en berne et exportations en recul
 
Toujours selon L’Observateur, la consommation locale de ciment, qui progressait traditionnellement de 10 % par an, a marqué un net coup d’arrêt. Après une stagnation entre 2023 et 2024, elle a reculé de 1 % entre 2024 et 2025. Les exportations, longtemps dynamiques avec une croissance moyenne de 12 %, ont également fléchi : –5 % entre 2023 et 2024, puis une stagnation l’année suivante.
 
À ces difficultés s’ajoutent des facteurs extérieurs aggravants : la fermeture du marché gambien au ciment sénégalais après une hausse de plus de 500 % des droits de douane, ainsi que les défis sécuritaires persistants au Mali, qui perturbent les échanges commerciaux régionaux.
 
Des investissements lourds menacés
 
Malgré ce contexte morose, le secteur cimentier a continué d’investir massivement. D’après Ousmane Mbaye, plus de 600 milliards de FCFA ont été investis ces cinq dernières années, générant plus de 5 000 emplois directs. La Sococim, par exemple, a injecté 220 milliards de FCFA en quatre ans pour moderniser ses installations. Cimaf-Sénégal, dernier entrant sur le marché fin 2024, a investi plus de 160 milliards de FCFA, selon son directeur général Mohammed Bennis.
 
Mais ces efforts se heurtent aujourd’hui à une surcapacité structurelle : environ 15 millions de tonnes de capacités installées pour une demande locale estimée à 7 millions de tonnes. Résultat : des volumes en recul, des prix tirés vers le bas et une baisse du chiffre d’affaires, évaluée à près de 8 % entre 2024 et 2025 pour la Sococim. Une situation où, comme le souligne L’Observateur, « tout le monde y perd, y compris l’État ».
 
« On est dans l’incertitude… »
 
La principale inquiétude des industriels reste l’absence de visibilité. « On est dans l’incertitude », confie Ousmane Mbaye à L’Observateur, pointant les difficultés du Sénégal à finaliser un programme de financement avec le Fonds monétaire international (FMI). Sans règlement de la dette intérieure et sans relance des projets publics, la machine économique peine à redémarrer.
 
Pour 2026, les cimentiers appellent à une série de mesures urgentes : apurement intégral de la dette du BTP, levée des suspensions de chantiers, relance des investissements publics structurants et conclusion rapide d’un accord avec le FMI afin de restaurer la confiance des investisseurs. Autant de leviers jugés indispensables pour sauver un secteur stratégique, préserver les emplois et redonner de l’oxygène aux finances publiques.
Lundi 12 Janvier 2026
Dakaractu