Ansar Beit al-Maqdis ou la première « Wilaya » étrangère de l’État Islamique.


Le califat a été proclamé le 29 juin 2014 par Abou Mohamed al-Adnani à la frontière syro-irakienne. Quelques mois après, le proto-État djihadiste qui ambitionne de supplanter Al Qaida enregistre déjà des adhésions. Le premier groupe étranger qui a voué allégeance à l’EI s’appelle Ansar Beit al-Maqdis (ABM) (les partisans de Jérusalem).

 

Le 10 novembre 2014, ce groupe qui se trouve au Sinaï, une péninsule égyptienne de 60 000 km2 coincée entre la Mer Rouge et la Méditerranée, rejoint officiellement l’EI. Mais sa naissance remonte à 2011. « De manière quasi parallèle avec la chute de Hosni Moubarak », contextualise Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste des mouvements djihadistes.

Au pouvoir depuis 1981, Moubarak est emporté par un soulèvement encouragé par le printemps arabe parti de la Tunisie en décembre 2010 et qui a également eu raison du règne sans partage de Zine el Abidine El Ali.

 

« Elle a vu le jour quand un groupe djihadiste égyptien, Ansar Beit al-Maqdis, apparu en janvier 2011 pour combattre l’État égyptien, donc bien avant l’État Islamique et le développement de l’État Islamique à la faveur du conflit syrien, a prêté allégeance à Abou Bakr al Baghdadi le 10 novembre », ajoute Matteo Puxton plus connu sous le pseudonyme de Historicoblog4  sur Twitter.

 

La Péninsule des frustrés

 

En réalité, l’histoire de l’insurrection n’est pas aussi simple. Elle est tout aussi mouvementée que celle de la Péninsule où elle a vu le jour. Le rappel historique qu’en fait Samuel Forey dans son étude « Les dynamiques socio-économiques et les ressorts des réseaux de la Wilayat Sinaï », nous semble exhaustif. «  La péninsule est rattachée à l’Egypte pendant 60 ans. Israël s’en empare dans sa totalité à la faveur de la guerre des Six jours de 1967. En 1973, les Egyptiens forcent les défenses d’Israël, qui contre-attaquent. Washington et Moscou mettent fin aux hostilités. Suite à cette guerre sans vrai vainqueur, l’administration Carter tente de construire une paix solide. Le sort du Sinaï est scellé par les accords de Camp David, en 1978 : la province revient en totalité à l’Egypte. Elle est divisée en quatre zones. Dans les zones A – qui longe le Canal de Suez – et B, les Egyptiens peuvent déployer des troupes en nombre limité. Dans la zone C, le long de la frontière israélienne, l’armée égyptienne ne peut se déployer – seule la police peut opérer. Dans la zone D, côté Israël, l’armée israélienne est limitée en nombre et en moyens. Le tout est contrôlé par une force d’interposition ad hoc, Multinational Force and Observers », fait observer le journaliste. 

 

Les accords de Camp David conclus par Anouar el Sadate et le Premier ministre israélien Menahem Begin sont considérés comme une trahison par les populations du Sinaï. Ces ressentis rejoints par d’autres liés à l’isolement des locaux à travers des politiques publiques discriminatoires entre le nord et le sud seront utilisés par les islamistes radicaux.

 

Proche d’Al Qaida, al Tawhid wal Jihad créé vers le début des années 2000 par un bedouin Sawarka mène des attaques contre des touristes en 2004 et 2005. «  Perpétrés par des natifs de la région, les attentats signent l’échec de l’intégration de ce territoire et de sa population, restée largement en marge du spectaculaire développement touristique du sud de la péninsule, et ont pu être interprétés, à l’instar des attentats qui touchèrent le sud de l’Egypte dans les années 90, comme une forme de « revanche régionale » contre la pauvreté et l’injustice », soutient Samuel Forey dans son étude.

 

C’est des flancs de Tawhid wal Jihad qui s’est réfugié à Gaza qu’Ansar Beit al Maqdis est né. Un élève de Moussaed, Tawfiq Mohamed Freij profite des évènements de 2011 pour former un nouveau groupe.

 

Compte tenu de la position radicale d’ABM contre Israël, matérialisée par la destruction de pipelines alimentant l’État hébreux en gaz, celui-ci s’est allié avec l’Égypte pour éliminer ses commandants. Israël n’a pas hésité à utiliser des drones pour mener des frappes au Sinaï, avec l’autorisation du Caire. La situation s’est aggravée avec la destruction de localités proches de Gaza par l’armée égyptienne dont le déploiement au Sinaï s’est intensifiée avec l’arrivée au pouvoir de l’ancien directeur des services de renseignement militaires sous Hosni Moubarak.

 

Auteur du coup d’État qui a chassé le frère musulman Mohamed Morsi du pouvoir en 2013, Abdel Fatah al Sissi est élu président en mai 2014 avec un score de 96,1%. Mais la guerre au Sinaï est réellement déclenchée le 10 août 2013 suite à une excursion de l’armée égyptienne dans le nord de la péninsule, sur les villages d’Al Toumah et d’Al Moqatta. Les insurgés déplacent la violence dans la capitale et tentent vainement de tuer le ministre de l’Intérieur Mohamed Ibrahim en septembre 2013. 

 

Une bombe a explosé au passage de son véhicule sans l’atteindre. Un mois plus tard, c’est un immeuble de la Direction de la sécurité qui se trouve au sud du Sinaï qui est ciblé. En novembre, le bureau de la sécurité militaire de la province d’Ismaïlia, dans le nord-est, est dynamité par les islamistes. La réponse sera impitoyable. Comme d’habitude.

 

Amplifier des conflits préexistants

 

Dans ce contexte, la proclamation de l’État Islamique par des transfuges d’Al Qaïda ressemble à du pain béni pour les radicaux du Sinaï.  Surtout que le groupe rebaptisé « Province du Sinaï » aurait bénéficié de l’appui et de l’expertise de l’EI pour affiner ses stratégies. « On sait que des combattants égyptiens sont partis se battre avec l'EI en Syrie et en Irak et certains sont revenus dans leur pays d'origine, ce qui a probablement favorisé le développement des liens avec le commandement central de l'EI. 

 

Ces combattants ont probablement, aussi, ramené leur expérience militaire avec eux », informe Matteo Puxton qui étudie depuis quelques années la stratégie militaire de l’organisation État Islamique. Le bénéfice n’est pas que militaire. « Par ailleurs la branche médiatique de la province du Sinaï s'est rapidement alignée sur les productions standards de l'EI, preuve de l'influence du groupe central », renchérit Historicoblog4.

Sous l’influence de l’État Islamique, les djihadistes égyptiens multiplient les attaques contre les cibles militaires et civiles. 

 

« Une des conséquences les plus visibles de l’allégeance, c’est l’augmentation des attaques contre les chrétiens », constate Wassim Nasr qui précise cependant que « le problème est antérieur ». « Ça fait partie des problématiques sur lesquels l’État Islamique essaie de capitaliser mais qui lui sont antérieurs », clarifie le journaliste-spécialiste qui rappelle l’assassinat le 18 avril d’un Copte de 62 ans accusé de collaborer avec l’armée égyptienne. Ce n’est pas qu’en Égypte que l’État Islamique cible les membres d’autres groupes religieux. 

 

En Libye, l’une des opérations d’envergure de l’organisation terroriste s’est révélée être le massacre de plusieurs Coptes sur la plage de Syrte.

 

En outre, la province du Sinaï cible les membres de la population qui collaborent avec les forces de sécurité. « Que ce soit ceux de l’Union des tribus du Sinaï (un regroupement de tribus armées par le gouvernement pour combattre les djihadistes) ou ceux qui renseignent les militaires ou les policiers », indique Matteo Puxton.

 

Les Palestiniens au sein de la Wilaya Sinaï

 

« Les attaques prennent des formes variées, typiques de l'insurrection menée par l'EI : pose d'engins explosifs improvisés pour viser des véhicules ou des patrouilles à pied, tirs de snipers sur des checkpoints, tir de mortier sur des positions fixes, parfois des raids sur de petits postes de l'armée ou de miliciens, enlèvement et exécution de personnes bien ciblées, et de manière plus rare mais encore présente au Sinaï, emploi de combattants inghimasiyyoun (avec ceintures d'explosifs) ou de véhicule kamikaze », développe le connaisseur des stratégies militaires de l’EI. 

 

Cette expertise en terme de confection d’explosifs, la wilaya du Sinaï le doit en partie à ces membres venus de la Palestine voisine. Wassim Nasr a relevé un apport significatif de Gazouis qui se sont spécialisés dans la fabrication d’engins explosifs improvisés (IED) et de roquettes artisanales. Ces adhésions ont eu pour déclic la destruction d’une partie de Rafah par l’armée égyptienne et l’arrêt du trafic de tout genre vers Gaza. Il faut aussi compter parmi ces recrues des déçus du Hamas et de sa campagne contre les djihadistes.

 

Cette présence de Palestiniens apparaît dans la communication de l’État Islamique. Le 25 janvier 2020, la mort de deux d’entre eux dans les rangs de l’EI Sinaï est rapportée. L’implication de ces Palestiniens dans l’explosion du vol russe Metrojet Flight 9268 revendiquée par l’État Islamique en 2015 n’est pas prouvée. Pour arriver à leur fin, les auteurs ont mis une canette dans la soute de l’avion. Mais toujours est-il que la wilaya Sinaï a continué d’agir même si l’activité est confinée dans le nord entre les villes de Sheikh Zuweid, de Rafah et d’Al Arish. 

 

« Le 1er juillet 2015, plus d’une centaine de djihadistes avaient investi la ville de Sheikh Zuweid bien que l’armée égyptienne les ait chassés en 24 heures », rapporte Matteo Puxton soulignant par ailleurs que cette « opération avait montré les capacités du groupe. »

 

En plus des gazaouis, la province du Sinaï a accueilli en son sein d’anciens officiers de l’armée égyptienne. Le 15 novembre 2018, Wassim Nasr décrypte une vidéo de l’État Islamique mettant en exergue quatre officiers qui ont fui l’armée et un ancien membre des forces spéciales.

 

Se fondre dans l’État Islamique donne une visibilité aux djihadistes égyptiens qui vont, au-delà des locaux et des Gazouis, attirer d’autres nationalités. En avril 2019, un ressortissant russe utilisé comme « inghimassi » meurt en s’attaquant à un checkpoint. « Quelques mois plus tôt, en février 2019, le numéro 169 d’al Naba faisait l’éloge posthume d’Abdul Malick al Dagestani, un combattant caucasien tué par une frappe de l’armée égyptienne », renseigne Historicoblog4.

 

Dans cette guerre, l’armée égyptienne a toujours réussi à éliminer les chefs de la wilaya Sinaï.  Courant août 2016, l’armée annonce avoir neutralisé Abou Doua al Ansari présenté comme le chef de la branche locale de l’EI. En novembre 2018, c’est l’organisation djihadiste qui a reconnu la mort du Wali de la wilaya, Abu Ousama al Masri.

 

Opération militaire et plan de développement local

 

En revanche, venir à bout de l’insurrection semble être une autre paire de manches pour l’État égyptien. « Les raisons sont multiples. Le fait que l’armée ne soit pas assez sensibilisée au combat contre-insurrectionnel ne doit pas être perdu de vue. Il faut aussi tenir compte du fait que les djihadistes sont des enfants de cette terre qu’ils maitrisent », explicite Wassim Nasr. Il n’empêche, l’Égypte multiplie les initiatives pour réduire à sa plus simple expression l’insurrection à défaut de l’enrayer complètement de la péninsule. 

 

Par exemple, après le massacre de la mosquée al-Rawda de Bir el Abd en novembre 2017, l’Égypte a réagi en lançant en février 2018 l’opération « Sinaï 2018 ». « L'armée a multiplié les opérations de ratissage et l'aviation les frappes aériennes. Un certain nombre de djihadistes ont été tués, dont le wali (gouverneur) de la province, Abu Ousama al-Masri, qui a été remplacé depuis, et des déserteurs de la police ou des forces spéciales qui avaient servi d'instructeurs », admet Matteo Puxton. 

 

Il poursuit : « La province du Sinaï a été bousculée par l'opération, ses circuits d'approvisionnement ont été entravés (elle avait même saisi des cargaisons d'armes iraniennes destinées au Hamas, ce qui désormais n'arrive plus). Géographiquement, elle ne parvient plus comme auparavant à opérer à l'intérieur de la ville d'al-Arish, la grande agglomération du Nord-Sinaï, même si elle montre régulièrement qu'elle peut frapper les checkpoints en périphérie. De la même façon, il est difficile pour elle d'évoluer dans les villes de Rafah ou de Sheikh Zuweid, mais elle arrive à se maintenir en périphérie ».

 

Pour le spécialiste de la propagande de l’État Islamique, l’opération Sinaï 2018 a surtout eu pour résultat de repousser l’EI vers le sud, en direction du centre Sinaï (Jabal al Magharah) et vers l’ouest autour de Bir al Abd où il a pris quatre villages à l’été 2020 avant de céder. C’est dire que l’insurrection a baissé d’intensité sans être vaincue. « Actuellement, la Wilaya Sinaï continue de mener une guérilla de faible intensité, même si depuis le début de l’année, elle fournit moins d’images globalement à la propagande de l’EI. Toutefois elle a produit 2 des 5 vidéos longues diffusées depuis janvier », note Matteo Puxton.

 

Cette timidité des opérations s’est fait ressentir à l’occasion du ramadan à l’occasion duquel la wilaya Sinaï n’a revendiqué que 5 attaques sur les 343 commises par l’EI, selon des chiffres rendus publics par l’analyste Mr Q.. L’année dernière, elle était responsable de 13 attaques au cours de la même période. Du 1er avril 2020 au 31 mai 2021, l’État Islamique a revendiqué 812 actions terroristes en Afrique. Si la branche égyptienne est incluse, elle n’est responsable que de 187 alors que les djihadistes d’Afrique de l’Ouest et Centrale sont dans une dynamique ascendante.

 

Ce semblant de recul n’endort pas l’État égyptien qui veut maintenir la pression même si son armée est souvent accusée de violations des droits humains.

 

À côté des opérations militaires, un programme de développement est en cours d’exécution dans le Sinaï pour redonner l’espoir aux populations de la péninsule qui se sont toujours considérées comme des laissés pour compte. Entre 2021 et 2022, il est prévu d’injecter 900 millions de dollars pour développer le gouvernorat du nord du Sinaï.




Mercredi 11 Août 2021
Dakaractu



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