Allocution du Recteur Ibrahima Thioub, élevé au grade de Docteur honoris causa de Sciences Po/Paris


Allocution du Recteur Ibrahima Thioub, élevé au grade de Docteur honoris causa de Sciences Po/Paris
(…) Notre joie est grande, notre bonheur incommensurable, d’être accueilli et honoré à Sciences Po Paris. J’y compte des amis et des collègues dont j’apprécie hautement l’excellence des travaux souvent pionniers dans l’ouverture des chemins de la pensée, mais aussi et surtout la puissance de leurs engagements en faveur d’un monde toujours plus humain.
Ma fierté de recevoir cette distinction tient aussi au prestige qui s’attache à votre institution dont le seul nom, Sciences Po., renvoie à d’illustres personnalités qui y ont fait leurs classes, mais aussi à la contribution de ses chercheurs à penser le monde contemporain. Je voudrais vous exprimer ma gratitude, ma reconnaissance et mon engagement à toujours agir pour mériter le titre que vous venez de me conférer.
(..) A l’époque, jeune historien d’une innocente naïveté, je m’aventurais sur le sujet à partir d’une tentative d’analyse critique des lectures africaines des traites esclavagistes et de l’esclavage que je prenais pour un objet de réflexion comme un autre sans en mesurer toute la charge mémorielle et donc émotionnelle. Je soutenais que les élites politiques et marchandes africaines et leurs Etats africains n’avaient pas subi en victimes amorphes la traite atlantique. J’avançais qu’ils avaient eu leur propre agenda en prenant part à la mise en œuvre du système de violence producteur des captifs exportés sur les Amériques. Il me semblait dévalorisant pour l’Afrique et contraire à la vérité historique de penser que les Européens sont venus pour ainsi dire razzier les captifs dans les villages sans la participation active de certains segments de la société. La vente aux enchères de migrants subsahariens en Libye et les prises de position qu’elle a suscitées, suite à sa forte médiatisation, m’ont décidé à vous dire un mot sur les lectures africaines des traites
esclavagistes, terrain sur lequel s’affrontent lectures mémorielles et critiques historiennes.
Je vais l’examiner à partir de l’expérience de la connexion atlantique des Continents africains, européens et américains, entre le XVe et le XIXe siècle. La quasi-totalité des mémoires de cette séquence temporelle s’accorde sur l’identification des acteurs à partir de la couleur de leur peau. Ce que j’appelle le triomphe de l’identité chromatique.
(…) Dans des circonstances historiques particulières, la construction d’une identité basée sur des critères phénotypiques rend compte d’un vécu social, politique, historiquement déterminé, répondant à un dispositif de pouvoirs auxquels ceux qui y ont recours ne peuvent échapper. Aimé Césaire exprime cette historicité de façon anecdotique en déclarant des protestataires canadiens blancs s’identifiant comme des « nègres blancs » étaient les seuls à avoir bien compris la Négritude.
Cela est d’autant plus important à souligner que ce critère se combine toujours à d’autres dans la construction identitaire des individus.
Les initiateurs des traites exportatrices, atlantiques, sahariennes ou océan-indiennes ont trouvé, dans le critère chromatique, l’instrument le plus efficace de production d’une altérité des captifs, la plus radicale possible. L’usage généralisé de la catégorie raciale se référant à la couleur de la peau a fini par établir une similarité entre les vocables de Noir, Nègre et Sudan d’une part et esclave de l’autre, jusqu’à faire oublier que dans la plupart des langues européennes et pour les mêmes raisons de naturalisation des pratiques esclavagistes, le mot esclave dérive du nom des peuples soumis à ce type de domination, les Slaves. Le vocable de Sudan issu de la langue arabe remplit les mêmes fonctions dans la traite transsaharienne.
 (…) L’usage banalisé du facteur pigmentaire dans la construction des identités africaines a fini par influencer négativement les lectures historiennes des traites esclavagistes. Il a servi à occulter la pluralité des positions des Africains qui, dans le système de la traite esclavagiste, ne furent pas tous également exposés à l’éventualité d’une mise en servitude et d’une vente sur la côte en vue de l’exportation. De même, tous les Africains ne sont pas aujourd’hui également exposés à se retrouver sur les routes du désert ou dans les pirogues qui prennent
d’assaut l’océan.
(…) Décrypter cette complexité c’est en même temps établir le lien entre le comportement des élites d’hier comme celles d’aujourd’hui. Tout en insistant sur le rôle décisif joué par les besoins de l’accumulation capitaliste au bénéfice de l’Europe, dans la traite atlantique des esclaves, l’historien sénégalais Abdoulaye Ly expose en termes crus cette connivence :
« [...] la satisfaction de l’amour du lucre et celle des vices des souverains et chefs locaux, corrompus jusqu’à l’os, comme ceux d’aujourd’hui, par la consommation des tentantes marchandises produites par les manufactures européennes ou acquises … sur d’autres marchés exotiques, parties dans la connexion universelle des continents… indignes et cruelles monarchies esclavagistes dont le pouvoir reposait en dernière analyse, sur leurs coupables relations d’échanges avec l’Europe capitaliste… ».
L’idée selon laquelle ces souverains ne pouvaient faire autrement que de s’impliquer dans la traite est contredite par la résistance acharnée opposée à la prédation esclavagiste, de siècle en siècle. Il suffit pour s’en convaincre, de relire le témoignage du militant abolitionniste Thomas Clackson sur Abdoul Qadir Kan, l’Imam de l’Etat théocratique
des « nègres blancs » étaient les seuls à avoir bien compris la Négritude. Maran l’exprime, dans une verve littéraire inégalable par sa crudité : « Civilisation, civilisation, orgueil des Européens, et leur charnier d’innocents, suite aux ravages vindicatifs de leurs agents, il est certainement plus digne de respect que tous les souverains de l'Europe. Car il a fait un sacrifice beaucoup plus noble qu’eux, et il a fait bien plus pour les causes de l’humanité, la justice, la liberté et la religion ».
(…) Cela est d’autant plus important à souligner que ce critère se combine toujours à d’autres dans la construction identitaire des individus.
Les initiateurs des traites exportatrices, atlantiques, sahariennes ou océan-indiennes ont trouvé, dans le critère chromatique, l’instrument le plus efficace de production d’une altérité des captifs, la plus radicale possible. L’usage généralisé de la catégorie raciale se référant à la couleur de la peau a fini par établir une similarité entre les vocables de Noir, Nègre et Sudan d’une part et esclave de l’autre, jusqu’à faire oublier que dans la plupart des langues européennes et pour les mêmes raisons de naturalisation des pratiques esclavagistes, le mot esclave dérive du nom des peuples soumis à ce type de domination, les Slaves. Le vocable de Sudan issu de la langue arabe remplit les mêmes fonctions dans la traite transsaharienne.
 (…) L’usage banalisé du facteur pigmentaire dans la construction des identités africaines a fini par influencer négativement les lectures historiennes des traites esclavagistes. Il a servi à occulter la pluralité des positions des Africains qui, dans le système de la traite esclavagiste, ne furent pas tous également exposés à l’éventualité d’une mise en servitude et d’une vente sur la côte en vue de l’exportation. De même, tous les Africains ne sont pas aujourd’hui également exposés à se retrouver sur les routes du désert ou dans les pirogues qui prennent
d’assaut l’océan.
(…) Décrypter cette complexité c’est en même temps établir le lien entre le comportement des élites d’hier comme celles d’aujourd’hui. Tout en insistant sur le rôle décisif joué par les besoins de l’accumulation capitaliste au bénéfice de l’Europe, dans la traite atlantique des esclaves, l’historien sénégalais Abdoulaye Ly expose en termes crus cette connivence :
« [...] la satisfaction de l’amour du lucre et celle des vices des souverains et chefs locaux, corrompus jusqu’à l’os, comme ceux d’aujourd’hui, par la consommation des tentantes marchandises produites par les manufactures européennes ou acquises … sur d’autres marchés exotiques, parties dans la connexion universelle des continents… indignes et cruelles monarchies esclavagistes dont le pouvoir reposait en dernière analyse, sur leurs coupables relations d’échanges avec l’Europe capitaliste… ».
L’idée selon laquelle ces souverains ne pouvaient faire autrement que de s’impliquer dans la traite est contredite par la résistance acharnée opposée à la prédation esclavagiste, de siècle en siècle. Il suffit pour s’en convaincre, de relire le témoignage du militant abolitionniste Thomas Clackson sur Abdoul Qadir Kan, l’Imam de l’Etat théocratique du Fouta Toro (Sénégal), issu de la révolution musulmane de 1776 et radicalement opposé à la traite atlantique : « Aux souverains d'Europe, le sage et vertueux Almamy ... [est un] illustre exemple par son extirpation du commerce dans la race humaine.
Et quand nous considérons que cet homme aimable a été formé dans un pays d'esclavage, et qu’il a eu dans l’imposition d'une telle révolution tous les préjugés de l’éducation et de la coutume à opposer ; quand on considère encore qu’il sacrifia une partie de ses revenus, qu’il refusa les présents des Européens, et qu’il s’exposa par la suite aux ravages vindicatifs de leurs agents, il est certainement plus digne de respect que tous les souverains de l'Europe. Car il a fait un sacrifice beaucoup plus noble qu’eux, et il a fait bien plus pour les causes de l’humanité, la justice, la liberté et la religion ».
Ce propos entre en résonance avec le discours du leader du premier mouvement Ce propos entre en résonance avec le discours du leader du premier mouvement. (…) de résistance à la traite, initié par un jeune d’une trentaine d’années, Nasr al-Diin, qui défait les pouvoirs prédateurs dans le Nord de la Sénégambie.
En 1673, il mobilise autour d’un discours radicalement opposé à la traite : « Dieu ne permet point aux rois de piller, tuer, ni faire captifs leurs peuples, qu’il les a au contraire donnés pour les maintenir et garder de leurs ennemis, les peuples n’étant point faits pour les rois, mais les rois pour les peuples ». 

. C’est Louis Moreau de Chambonneau, le directeur de la Compagnie du Sénégal, partisan actif du commerce des captifs et particulièrement hostile au mouvement, qui nous rapporte ces propos. 

Professeur Ibrahima Thioub, historien, recteur de l’Ucad de Dakar.
Jeudi 21 Décembre 2017
Dakaractu




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