Acquis et contraintes de la lutte contre la traite des personnes en Afrique de l’Ouest : le Sénégal, bon ou piètre élève ?


Devant une grande surface, trois garnements assis sur une glissière de sécurité font le guet. Discutant de tout et de rien sous un soleil clément, leurs yeux n’en restent pas déployés sur les portes de l’enseigne française qui fait face à la place du Souvenir africain. Ils ne veulent pas rater la sortie de potentiels donateurs. Une femme sort de la grande boutique, les mains tenant difficilement plusieurs sacs remplis de provisions, interrompt la discussion des jeunes mendiants qui l’assaillent au pas de charge. Ça frise le harcèlement. Mais ils n’en ont cure. Pour ces enfants dont le plus âgé n’a pas 12 ans, la fin justifie les moyens. 

Leur cible l’apprendra à ses dépens. Pour sortir de leurs « griffes », la dame qui se dirige vers  son véhicule leur jette un billet de 500 francs qu’ils doivent se partager. Sourire aux lèvres, ils jubilent en revenant occuper leur poste telles des sentinelles. Moment choisi pour les approcher. Un peu méfiants, ils ne s’ouvrent pas facilement aux curieux. Après quelques hésitations, Sékou, le plus âgé du groupe, prend son courage et accepte de répondre à notre salutation. Mis en confiance, le jeune mendiant nous confie qu’il est venu au Sénégal récemment en provenance d’un pays de la sous-région et qu’il quitte chaque jour la banlieue pour rallier son « lieu de travail » qui se trouve à Fann. Fusillés du regard par ses camarades comme pour lui dire d’écourter cette séance de question-réponse, il obtempère. Nous ne saurons pas plus de Sékou dont le sort ressemble à celui de plusieurs milliers d’enfants jetés dans la rue par des adultes à la recherche de gain facile. Une activité qui s’apparente à la traite des personnes telle que le décrit El Hadji Malick Sow. 
« La traite des êtres humains ou l’esclavage des temps modernes constitue un phénomène important lié à la misère et aux mouvements de populations qui en résultent. Elle prend en Afrique de l’Ouest de multiples formes, dont les plus courants sont l’exploitation par la mendicité d’autrui, l’exploitation sexuelle commerciale des femmes, la vente de bébés, l’exploitation par le travail et les servitudes domestiques, ainsi que le trafic d’organes », liste-t-il dans l’ouvrage « Justice et esclavage » paru en 2021. 

À travers son rapport 2015-2017, la Cellule nationale de lutte contre la traite des personnes présente ce fléau comme « la troisième activité criminelle la plus fructueuse après le trafic de drogue et le trafic d'armes ».
Les enfants et les femmes sont les plus vulnérables 

Comme plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest, le Sénégal n’échappe pas à ce fléau et sa déclinaison sous nos tropiques revêt plusieurs formes. Le département d’État américain en fait cas dans son rapport 2021 sur la traite. Le ministère des affaires étrangères des Etats-Unis d’Amérique rapporte qu’ « au cours des cinq dernières années, les trafiquants d’êtres humains exploitent des victimes nationales et étrangères au Sénégal », de même que des victimes sénégalaises sont exploitées à l’étranger. Selon les américains, « la mendicité est la forme de traite la plus répandue ». Le département d’État américain cite une ONG qui a estimé à 100 000 le nombre d’enfants vivant dans les daara et contraints de mendier. « Cette même ONG a estimé que les trafiquants contraignent près de 30 000 enfants à mendier dans la seule ville de Dakar…», ajoute le rapport américain.

En 2017, la Cellule nationale de lutte contre la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants a cartographié les daara et est arrivé à la conclusion selon laquelle 30 160 enfants mendient dans les rues à Dakar. Sur ce nombre 91% font entre 1 heure et 5 heures de mendicité par jour. 

De la manière dont ces enfants sont recrutés, le département d’État américain dit que c’est fait de manière frauduleuse et sous le prétexte de pratiques traditionnelles appelées « parrainage » selon lesquelles les parents envoient leurs enfants vivre dans leur famille ou chez des connaissances afin qu’il ait un meilleur accès à l’éducation et aux opportunités économiques. Si le trafic interne reste le plus répandu, le trafic international n’en demeure pas moins important et concerne des enfants de la Gambie, de Guinée, de la Guinée Bissau et du Mali. Certains d’entre eux sont contraints de travailler dans les mines d’or artisanales au Sénégal, dans la région de Kédougou. 

Président des orpailleurs de Kédougou, Mamadou Dramé confie à Dakaractu qu’il  y a 84 sites artisanaux pour 13 couloirs dans cette région du sud-est du Sénégal où sont exploitées sexuellement aussi des femmes sénégalaises et de la sous-région. « Quand on parle de trafic ou de traite, c’est les étrangers qui sont concernés. Depuis 5 ans, avec l’apparition de l’or à Kédougou, nous avons accueilli beaucoup d’étrangers de plusieurs nationalités de la sous-région. Ce sont pour la plupart des gens qui quittent un pays avec des promesses d’un avenir meilleur mais une fois dans la zone, ils réalisent qu’ils ont été trompés car en lieu et place des activités qui leur ont été annoncées au départ, ils auront comme seule activité la prostitution », campe Mandiaye Diaw, chef de service département de l’action sociale et point focal du Comité départemental de protection de l’enfant. 

Rencontré à Dakar en marge de la cérémonie de lancement d’un projet de recherche sur l’exploitation sexuelle à Kédougou, Mamadou Dramé qui préside l’association des orpailleurs de cette région présente le mal sous la même forme. « La majeure partie de ceux qui s’adonnent à ce genre de pratique ne sont pas des autochtones », accuse-t-il. En sa qualité de présidente des « Badiénou gox » de la région, Mariama Diallo affirme avoir constaté « dernièrement l’arrivée d’une centaine de femmes dont des mineures ». « C’est triste de voir toutes ces personnes flouées dès le départ qui, arrivées à Kédougou, sont obligées de marchander ce qu’elles ont de plus cher pour survivre », regrette-t-elle. Pourtant les trafiquants s’exposent à des sanctions sévères.

Les mesures prises par le Sénégal pour lutter contre la traite des personnes.

Le Sénégal a légiféré depuis 2005 sur la traite des personnes et des pratiques assimilées. L’article 1 de cette loi adoptée au mois de mai 2005 dispose que « le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement, l’accueil de personnes par menace ou recours à la violence, enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou de situation de vulnérabilité ou par l’offre ou l’acceptation de paiement d’avantages pour obtenir le consentement d’une personne ayant l’autorité sur une autre, aux fins d’exploitation sexuelle, de travail ou de services forcés, d’esclavage ou de pratiques analogues à l’esclavage, de servitude est puni d’un emprisonnement de 5 à 10 ans et d’une amende de 5 à 20 millions de francs ». 

La même disposition punit « le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil » d’un mineur « même si aucune des moyens énumérés à l’alinéa précédent n’est utilisé. « la détention criminelle de 10 à 30 ans est encourue lorsque l’infraction est commise en recourant à des actes de torture ou de barbarie ou en vue de prélèvement d’organes humains ou qu’elle expose la victime à un risque immédiat de mort ou de blessures à entrainer une infirmité permanente », martèle l’aliné3. La loi comporte 4 chapitres et 17 articles. 

A côté de cette loi, un comité national de lutte contre la traite des personnes a été créé. Cette structure rattachée administrativement au ministère de la Justice a bénéficié selon le département d’Etat américain de 60 millions de francs en 2020 dans le cadre de sa mission. C’est une augmentation significative comparativement aux 16 millions alloués en 2019, indique la diplomatie américaine. La CNTLP a produit des rapports pour aider à cartographier l’ampleur des dégâts pour des réponses efficientes. Mais le mal persiste.

Les limites d’une réponse.

Les Etats-Unis trouvent que le gouvernement du Sénégal ne « satisfait pas entièrement aux normes minimales pour l’élimination de la traite, mais il fait des efforts ». Ces remontrances sont dues à l’absence de poursuites judiciaires contre les trafiquants qui exploitent les enfants dans la mendicité forcée, conformément à la loi de 2005. L’administration Biden est aussi d’avis que les autorités sénégalais n’ont pas pris de mesures contre les fonctionnaires qui ont refusé d'enquêter sur ces cas au cours de la période considérée. Ce qui vaut au Sénégal de rester au niveau  2 de la liste de surveillance pour la deuxième année consécutive. 

Ce manque de performance dans la lutte contre la traite des personnes n’est pas une particularité sénégalaise. C’est ouest-africain et il est lié à des facteurs internes et externes, explique Sadikh Niass, dans son rapport réalisé sur « la traite des personnes en Afrique de l’Ouest : analyse du cadre juridique et politique de la protection des victimes ». Les facteurs internes ont trait avec les pesanteurs socio-culturelles, l’extrême pauvreté dans les communautés d’origine et la vulnérabilité émanant des catastrophes, des conflits et des maladies sexuellement transmissibles. Quant aux facteurs externes, Mr Niasse les relie au contexte de mobilité, à la porosité des frontières et à la liberté de circulation des personnes garantie par les instruments régionaux et internationaux, la mondialisation des moyens de communication moderne et la prolifération des réseaux transnationaux de crime organisé difficile à contenir à l’échelle des pays de la CEDEAO.

Le plaidoyer de Kédougou.

Face à ces contraintes, la sensibilisation pourrait être un outil solide. C’est ce que préconisent différents acteurs de Kédougou. « Localement, nous nous investissons beaucoup dans la sensibilisation, mais aussi dans le renforcement de capacité afin de tenir les communautés locales informées des risques liées à ce genre de pratique », soutient Mandiaye Diao. Même son de cloche chez Mariama Diallo. Le numéro 1 des « Badienou Gox » de la région aurifère assure que les discussions avec les femmes est l’une de ses priorités pour éviter une contagion. Sauf que ce travail ne peut se faire qu’avec un accompagnement conséquent. « Nous demandons l’appui du gouvernement pour que les jeunes filles qui sont victimes puissent être repêchées dans les meilleurs délais », implore-t-elle les autorités. Son appel va aussi à l’intention des ambassadeurs des pays dont les ressortissants sont exploités pour qu’ « ils organisent leur rapatriement ». Le chef du service départemental de l’action sociale plaide pour l’érection de centres d'accueil pour accueillir les victimes dont certaines peuplent la maison d’arrêt de la région dans le plus grand dénuement. Comme quoi, l’heure est grave !

Cet article a été écrit avec le soutien d’Article 19 et l’UNESCO, dans le cadre du projet « Autonomiser les jeunes en Afrique à travers les médias et la communication », financé par l’Agence Italienne pour la Coopération au Développement (AICS), via le « Fonds Afrique » du Ministère des Affaires Étrangères et de la Coopération Internationale (MAECI) ».


 
Jeudi 28 Avril 2022
Dakaractu



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