18 juillet 1910-18 juillet 2019 le Président Mamadou Dia aurait fêté ses 109 ans la semaine des funérailles du Président OTD. Quelle relecture de la politique éducative du Président Mamadou Dia face au défi mondial de l’Education en Afrique ?

« Xam xàmmee », (Savoir pour discerner)
« Xàmmee ràňňee », (discerner pour comprendre)
« Ràňňee jariňu », (comprendre pour l’utiliser)


18 juillet 1910-18 juillet 2019 le Président Mamadou Dia aurait fêté ses 109 ans la semaine des funérailles du Président OTD. Quelle relecture de la politique éducative du Président Mamadou Dia face au défi mondial de l’Education en Afrique ?

Cette pensée philosophique wolof  en épigramme résume à elle seule tout le cheminement de Mamadou Dia, l’élève, le maître, le syndicaliste, le député, l’économiste, le Sénateur,  le Chef de gouvernement et le Sage.

Mamadou Dia est né à Khombole  le 18 juillet 1910 dans une période coloniale difficile dominée par l’économie agricole. Dès son enfance, il est en prise avec les réalités du monde rural mais aussi celles de l’école française qui lui ouvre ses portes. Après l’Ecole Primaire Supérieure de Blanchot à Saint-Louis, il réussit avec brio le concours d’entrée à l’Ecole normale William Pont et devint instituteur.

Directeur d’école à Fatick, Mamadou Dia comprit que le système éducatif qui affranchira le Sénégal s’appuierait sur les réalités du monde paysan. La théorie du socialisme africain qu’il forgea avec Léopold Sédar Senghor en 1945 offrit au Sénégal les conditions d’accueil d’une éducation de base en Afrique Occidentale Française (AOF). Amadou-Mahtar Mbow, futur ministre de l’Education du Gouvernement de Mamadou Dia en dessina les contours dès 1953 ouvrant des écoles françaises à Darou Mousty et en Casamance.

Mamadou Dia, dans sa vision de l’école, levier de développement, s’entoura du Père Lebret, grand spécialiste du développement tout en allant chercher chez l’économiste François Perroux les bases conceptuelles d’un développement économique et social fortement ancré dans le tréfonds des réalités africaines.

C’est à travers l’animation rurale, cadre d’accueil du socialisme africain, que s’amorce le processus  de maturation d’une communauté éducative en rupture avec une école élitiste.

Il faut lire l’arrêt de ce processus à la lumière de la difficile cohabitation de deux personnalités politiques (Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia) que le socialisme africain rapproche sans les confondre. L’inapplication des recommandations issues du Rapport de la CINAM-SERESAcommandité par le Président du Conseil sur les perspectives de développement de l’éducation du Sénégal de juillet 1960 et le revirement opéré par le Président Léopold Sédar Senghor à partir de décembre 1962 dissipèrent les rêves du modèle éducatif auquel  Mamadou Dia était très attaché. Le socialisme africain dont ils furent les théoriciens dés 1945 pouvait-il donner des solutions efficaces à la nouvelle école sénégalaise sans une rupture manifeste avec le modèle éducatif hérité du colonialisme ?

La vision du système éducatif du Président Dia, réformiste, resurgira pourtant plus tard dans les solutions préconisées par l’UNESCO pour donner les gages d’une éducation de qualité pour tous à partir de l’année 2000.

L’Organisation internationale, sans le savoir, n’était-elle pas entrain de rendre hommage au Président Dia depuis le Rapport Apprendre à être de 1972 présidé par Edgar Faure qui ouvrit la voie à Amadou-Mahtar Mbow, futur Directeur Général de l’UNESCO ? 

Ainsi, s’amorce avec Mamadou Dia un mouvement du socialisme africain à la communauté éducative en gestation au Sénégal dès 1957.

I/ Du socialisme africain à la communauté éducative en gestation au Sénégal

Il ressort de la démarche de Mamadou Dia une originalité intellectuelle. Le Sénégal, n’est pas un jardin d’acclimatation des théories économiques et sociales venues d’ailleurs. Le socialisme, dont il est question, s’appuie non pas sur une classe ouvrière mais sur un monde paysan. L’animation rurale devient ainsi, pour le Président Dia, un moyen de remettre l’éducation au cœur des préoccupations du Sénégal. C’est là où repose le fondement de la pensée politique qui rapproche Mamadou Dia de Léopold Sédar Senghor, députés du Sénégal dès 1945.

A-Soubassement théorique de la politique éducative de Mamadou Dia

Le soubassement théorique de la politique éducative de Mamadou Dia se fissure par une ligne de fracture qui l’éloigne de Léopold Sédar Senghor, théoricien du Mouvement de la Négritude. Pendant que le poète-député se positionne comme le chantre de la Négritude, le syndicaliste-député plaide avant même d’être Chef du gouvernement de la Loi-cadre de 1956 pour un « enseignement de civilisation technique », symbiose de traditions locales et de nourritures cartésiennes…» Mais Mamadou Dia clarifie cette ligne de démarcation avec son ami Senghor lorsqu’il poursuit ses réflexions sur l’économie de l’Afrique Noire : « […] il faut avant tout toute une prise de position politique, un engagement rejetant une fois pour toutes l’impossible assimilation culturelle et adoptant d’emblée la seule solution possible : l’assimilation technique. En dehors de cette formule, il n’y a pas de solution de coopération en perspective, mais tout simplement l’assujettissement… »

Bien avant sa rencontre avec Mamadou Dia, Léopold Sédar Senghor, dans sa conférence à la Chambre de Commerce de Dakar en 1937 devant les jeunes intellectuels lébous (Amadou Assane Ndoye, Abass Guéye, Thierno Amath Mbengue…) parle pour la première fois de la nécessité d’introduire les langues africaines à l’école. Dans sa communication, le jeune agrégé de grammaire fait une distinction entre « assimiler » et « être assimilé ». « Assimiler » revient alors pour l’Africain à choisir librement alors qu’  « être assimilé » révèle l’état du colonisé qui subit à la hussarde l’ensemble des valeurs de civilisation du colon.

Au-delà de ce jeu de séduction sémantique, c’est dans d’autres productions intellectuelles de Léopold Sédar Senghor qu’il faudrait faire des prélèvements pour observer à l’œil nu ses points de divergence avec Mamadou Dia. Le Président Senghor donne sa définition de la Francophonie dans la revue Esprit en ces termes : « la Francophonie, c’est un humanisme intégral qui se tisse autour de la terre ! Cette symbiose des « énergies dormantes » de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à leur chaleur complémentaire » Cette vision onirique de la francophonie n’était pas partagée par Mamadou Dia bien que ce dernier gardât une loyauté certaine envers le français. Mais la rupture entre les deux hommes semble consommée deux ans après l’arrestation de Mamadou Dia. Léopold Sédar Senghor le confirme implicitement dans Liberté 1 en écrivant : « […] Eduquer signifie, au sens étymologique du mot « conduire hors de soi », hors de son milieu, transplanter. La vertu de l'éducation est de faire assimiler les richesses étrangères dont on se fait un sang nouveau. Ces richesses nous sont nourriture dans la mesure où elles nous sont d’abord étrangères. Les valeurs latines, françaises cartésiennes sont précisément à l’opposé des valeurs négro-africaines. De là, leur vertu… »

Cette position de Léopold Sédar Senghor nous amène à la question pertinente de Roland Colin sur le système éducatif qu’a voulu mettre en place le Président du Conseil Mamadou Dia : « peut-il y avoir de rupture d’un système de rapports sociaux sans rupture du système éducatif qui tend à reproduire ces mêmes rapports sociaux ? »

Le choix douloureux de l’école des Diallobés de Cheikh Hamidou Kâne n’est pas loin de ce questionnement. A défaut de pouvoir assurer un équilibre des forces culturelles pour cette école « française » dans laquelle les enfants apprendront en oubliant ce qui les attache à la terre de leurs ancêtres, il eut été difficile pour le Président Dia d’asseoir une base théorique solide de sa politique éducative. 

Le socialisme africain, réinvesti par Mamadou Dia dans le champ social, pouvait-il laisser la chefferie traditionnelle à la porte de l’école ?

La rupture manifeste avec le modèle colonial français de l’éducation des élites, bien que préconisée dans le discours, n’était ni dans le Rapport CINAM-SERESA ni dans la politique éducative du premier gouvernement du Sénégal.

Nous sommes en vérité  dans une démarche de réformistes prudents, prolongement logique de l’expérimentation de l’éducation de base d’Amadou-Mahtar Mbow, Chef du service de l’Education de base de l’Afrique Occidentale Française (AOF) en 1953 à Darou Mousty et en Casamance.Les bases d’une implication des populations sont jetées sans le souci d’un décloisonnement des différents segments de l’enseignement.

L’animation rurale qui en est le premier jalon ramène Mamadou Dia à la terre qu’il a sillonnée de son poste d’instituteur à celui de Chef de gouvernement.

B-  L’animation rurale et la difficile gestation d’une communauté éducative au Sénégal

L’animation rurale et la difficile gestation d’une communauté éducative au Sénégal s’analysent dans les rapports entre les autorités publiques et les marabouts. Le poids des autorités religieuses, dépositaires du pouvoir d’éduquer et de gérer des parcelles de souveraineté, est à prendre en compte dans la mise en place de l’animation rurale.

L’animation rurale est devenue la marque de fabrique du Président Mamadou Dia. Son nom est attaché à cette organisation institutionnelle qui rapproche les gouvernants des gouvernés.

L’acclimatation du modèle de l’Institut de Recherches et d’Applications des Méthodes de développement (IRAM) dans les villages du Royaume chérifien de Mohamed V ne se fera pas sans la touche personnelle du Président Dia. La question urbaine est intégrée pour endiguer le flux de l’exode rural vers les grandes villes. La formation des animateurs de villages selon le modèle marocain assure certes une sédentarisation des populations mais laisse intacte la structuration des formes de sociabilité traditionnelles.

La réforme de la nouvelle politique éducative du Président Dia se fonde sur « des mythes directeurs ». Roland Colin en dégage les mots clés que sont : l’idée de progrès, le sens des responsabilités, l’appartenance à une communauté, l’appartenance à une nation.

Mais on peut interroger ces items pour analyser leur compatibilité avec la réforme éducative préconisée.

-L’idée de progrès se conçoit dans un « rôle nouveau où sont considérées comme valeurs des notions de changement et comme contre-valeur le fatalisme ». Le progrès chez Mamadou Dia n’est pas dans le mimétisme institutionnel de la France mais dans l’amélioration des conditions matérielles et spirituelles des populations ;

-le sens des responsabilités qui indique que « chaque individu et chaque groupe doit satisfaire lui-même ses propres besoins… ». Le socialisme africain dont il s’agit, s’appuyant sur les structures traditionnelles existantes, n’ouvre pas forcément les conditions d’épanouissement de l’individu absorbé par le collectif auquel il appartient ; 

-l’appartenance à une communauté se traduit par le fait que « chacun doit savoir que l’éducation qu’il reçoit est essentiellement un moyen de se mettre au service du groupe dont il fait partie et non pas un moyen pour échapper à ce groupe ou émerger de ce groupe ». Tout concourt dans cette approche du modèle éducatif du Président Dia à rompre avec le système élitiste de l’éducation. Mais en même temps le Rapport  CINAM-SERESA remplace une élite par une autre lorsqu’elle préconise « il faut que les idées passent, que le progrès les propage, qu’une élite active entraîne l’ensemble du pays…la découverte et la formation d’élite paysanne revient comme un leitmotiv dans l’ensemble des chapitres consacrés au développement rural… » ;

-l’appartenance à une nation. Le rapport pose la question de l’intérêt général au dessus des considérations individuelles. La nation se construit ici en agrégeant les différents groupes. Dans la dialectique Etat-Nation, la mortalité infantile qui frappe de plein fouet la Fédération du Mali montre la complexité de la construction de la nation, comme réceptacle social du modèle éducatif proposé par le Gouvernement de Mamadou Dia.

Ainsi, l’objectif de cette réforme qui prétendait, entre autres, « réunifier l’enseignement général et l’enseignement technique » bute sur les survivances d’un système éducatif élitiste qui prévaut aussi bien dans l’école formelle que dans l’école coranique.

Cet objectif, correspondant aux besoins actuels de la demande scolaire, aurait dû se traduire dés l’indépendance en actes posés par Mamadou Dia pour faire fléchir les lignes traditionnelles.

Mais encore fallait-il prendre conscience que le milieu rural n’était pas suffisamment préparé pour s’approprier le modèle de l’animation rurale ? Il faut au moins deux générations pour changer les mentalités écrit Joseph Stiglitz dans la Grande désillusion.

L’actualité du modèle du Président Dia de l’école rurale renvoie ainsi de nos jours aux Ecoles Communautaires de Base (ECB) créées en 1992 au Sénégal.

La prise en charge des problèmes éducatifs par une communauté éducative autonome à travers des activités génératrices de revenus apparaissait déjà en filigrane dans les propositions du Rapport CINAM-SERESA de 1960.

La filière « passerelle » que propose l’ECB pour consolider son pont avec l’éducation formelle est loin d’être une solution hardie par rapport au rôle de visionnaire qu’a joué le Président Dia avec les collèges ruraux. Dans les villes, les modèles classiques d’enseignement allaient intégrer de façon significative des modules de formation professionnelle. 

Mais la question qui se pose de nos jours est le décalage entre le diagnostic sans complaisance du Rapport CINAM-SERESA et le maintien du statu quo de la politique éducative héritée du système colonial par le Président Léopold Sédar Senghor.

Le 18 décembre 1962 sonne comme une symphonie inachevée dans la politique voulue par le Président Dia. Et ce fut le retour du système éducatif reproduisant fidèlement le modèle français avec toutes les crises profondes qui ont secoué durement l’école sénégalaise.

Les Etats Généraux de l’Education et de la Formation, organisés sous le magistère du Président Abdou Diouf en 1981, mettent au banc des accusés 20 ans de politique éducative d’un régime politique qui a tourné le dos aux réalités profondes du Sénégal.

Après les politiques d’ajustement structurel des années 1980-1990, l’horizon 2000 s’imposa comme le moment crucial pour la communauté internationale de se mettre au chevet de l’école. Ainsi furent signés les Accords de Dakar de 2000 sur l’Education pour Tous 10 ans après la Déclaration de Jomtien de 1990.

L’histoire donne raison à Mamadou Dia dans ce laboratoire in vitro qu’il a su créer dés l’aube des indépendances avec le Père Lebret pour faire de l’éducation un tout qui ne saurait se réduire à l’instruction d’une élite locale. C’est ce que Mamadou Dia apporte au débat de la  communauté internationale pour une meilleure prise en charge des problèmes éducatifs par les populations concernées.

II/ Ce que Mamadou Dia apporte au débat sur l’Education Pour Tous en Afrique

Ce que Mamadou Dia apporte au débat sur l’Education pour Tous se lit dans la tension entre le passé et le présent ;  une vieille querelle entre les gardiens des traditions et les organisateurs de l’avenir. Le modèle éducatif de Mamadou Dia est une anticipation rationnelle de ce qui, aujourd’hui, alimente la recherche de solutions pertinentes pour la crise mondiale de l’éducation.

L’éducation cesse d’être celle des élites lorsqu’elle s’évertue àgarantir l’accès à tous.Elle s’appuie sur les réalités du milieu par la remise en cause du système éducatif hérité du système colonial en Afrique. C’est parce que l’éducation se veut inclusive qu’elle rejoint ce que Mamadou Dia recherchait à travers l’animation rurale pour un enseignement post-primaire intégrant le développement des compétences professionnelles.

A- Les bases d’une éducation inclusive de la Conférence Internationale sur l’Education de Genève 2008

Les bases d’une éducation inclusive de la Conférence Internationale sur l’Education de Genève 2008 posées par l’UNESCO définissent «  l’éducation inclusive comme un processus qui vise à prendre en compte la diversité des besoins de tous les apprenants par une participation accrue à l’apprentissage et une réduction du nombre de ceux qui sont exclus de l’éducation ou exclus au sein même de l’éducation » L’éducation inclusive pose la question de l’équité et de la performance comme un défi de société. Huit ans après les Accords de Dakar de 2000 sur l’EPT, la communauté internationale rend actuel le Rapport CINAM-SERESA commandité par le Président Dia depuis 1960.

En effet, dans le débat des idées Mamadou Dia a voulu rompre avec la vision monolithique de l’école française dont il est le produit. Diversifiant les contenus des enseignements suivant les besoins économiques et sociaux des populations, le premier Chef du Gouvernement sénégalais a porté la réalité de l’EPT avant le concept. L’éducation inclusive qui en est le moteur de nos jours participe de la garantie de l’accès et de l’équité à l’éducation.

Les principales causes d’exclusion du système éducatif que sont la pauvreté, l’inégalité entre les sexes n’ont pas échappé au Président Dia.

Toutefois, il est regrettable qu’il n’ait pas intégré l’apprentissage des langues nationales dans le débat des idées sur la reconstruction du Sénégal indépendant. Car le fait de faire du français l’unique médium d’enseignement exclut à l’intérieur même de l’école les enfants et les adultes qui ne le pratiquent pas dans leur environnement immédiat. Pourtant, Cheikh Anta Diop, l’auteur de « Nations nègres et cultures »était dans les parages.

Au demeurant, la vision de Mamadou Dia garde toute sa pertinence.

La prise en compte de la dimension genre dans l’éducation et la formation dans un pays qui venait d’accéder à la souveraineté internationale est à mettre à l’actif du Président du Conseil du Sénégal. En effet, les cours d’enseignement technique féminin aussi bien dans le milieu rural que dans les villes rattachés aux Maisons des Jeunes participent des enjeux de l’Education Pour Tous et des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD).

« Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes », Objectif 3 des OMD apparaît déjà en filigrane dans la lutte menée par Mamadou Dia à travers le Rapport CINAM-SERESA de 1960.

L’incidence favorable du niveau d’éducation des filles sur la croissance économique  est posée aujourd’hui par l’UNESCO comme une réalité tangible. « […] Une des raisons probables de l’incidence de l’éducation des femmes sur la croissance dans ces pays tient à ses effets positifs sur le niveau de la productivité agricole. Cette relation est bien établie depuis de nombreuses années (Jamison et Lau, 1982), mais on commence à disposer d’indications plus récentes sur les effets bénéfiques induits sur la productivité des hommes et sur celles des femmes dans l’agriculture [Smith et Haddad, 1999 ; Quisimbing, 1996] »

Il suffit d’examiner les différentes étapes de l’animation rurale initiées par Mamadou Dia pour se rendre compte de l’avance qu’avait le Sénégal pour faire de la dimension genre un levier de son développement économique et social.

Du plan quadriennal de Développement du Sénégal de 1961-1964, il ressort également que « Le but à atteindre sera de scolariser en 1964 plus de 50 % des enfants d’âge scolaire dans une école primaire capable d’assurer la sélection d’éléments valables pour la constitution d’’une élite, en même temps qu’une préparation à la vie, dans le milieu urbain et rural. » On peut retenir de ce programme, né du Gouvernement de Mamadou Dia, que le Sénégal recherchait l’excellence aussi bien dans les villes que dans le milieu rural.

Le rôle d’avant-garde qu’il convient de reconnaître à cette politique éducative est de préparer très tôt tous les enfants à l’initiation aux métiers manuels. La légitimité des métiers manuels dévalorisés des « Wàcc raxasu »se gagne en introduisant des activités productives pédagogiques dans les programmes scolaires de l’éducation formelle. Mamadou Dia l’avait prévu dans le Plan quadriennal de 1961-1964 « […] des études seront entreprises et des essais seront faits en vue de la mise au point des programmes et des méthodes qui éveillent l’intérêt et la capacité des jeunes élèves pour les tâches manuelles et techniques notamment dans le monde rural »

Cette préoccupation qui n’a pas été suivie d’effet, notamment dans la diversification

des contenus des enseignements, revient de nos jours comme un leitmotiv dans les recommandations de l’UNESCO pour relever les défis mondiaux de l’éducation.

Le Programme de l’Education de Base en Afrique (BEAP), programme africain financé par l’UNESCO, fruit d’une collaboration étroite entre le Bureau Régional de l’Education en Afrique (BREDA) et le Bureau International de l’Education (BIE) depuis 2006, recommande aux Etats « d’incorporer à la conception du curriculum des initiatives et des recherches actualisées axées sur le curriculum-par exemple, sur l’enseignement de l’entreprenariat, en insistant sur l’apprentissage, les compétences nécessaires à la vie, les maths, l’enseignement des sciences et des technologies ainsi que les conseils d’orientation professionnelle »

La communauté internationale est consciente de la nécessité de réformer l’éducation de base pour une garantie de la qualité, de l’équité et de l’inclusion dans l’éducation. Amadou-Mahtar Mbow, premier ministre de l’Education du Gouvernement de Mamadou Dia, y avait pensé il y a un plus d’un demi-siècle. Et l’état des lieux du Rapport CINAM-SERESA faisait déjà ressortir la faiblesse d’un système éducatif sénégalais dont le primaire, le secondaire, le supérieur et l’école coranique étaient restés cloisonnés. Entre-temps, les esprits se sont décloisonnés au niveau international pour proposer un enseignement post-primaire et une éducation non formelle intégrant le développement des compétences professionnelles en Afrique.

B- Un enseignement post-primaire et une éducation non formelle intégrant le développement des compétences professionnelles en Afrique

Un enseignement post-primaire et une éducation non formelle, intégrant le développement des compétences professionnelles en Afrique, était posée dès 1953 par Amadou-Mahtar Mbow, alors chef du Service de l’Education de base de l’Afrique Occidentale Française.

On ne cessera jamais de penser à l’homme dont il fut le Ministre de l’éducation en 1957 dans les périodes de doutes et de recherche de solutions efficaces pour l’éducation en Afrique. En effet, lorsque tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il n’y a de salut pour l’éducation que dans une approche holistique, l’histoire donne raison à Mamadou Dia qui n’a jamais accepté une école en vase clos au Sénégal.

De l’éclatement de la Fédération du Mali, le Président Modibo Keita a laissé à son pays le cycle fondamental réunissant le primaire et le secondaire moyen appelé cycle fondamental.

Aujourd’hui, lorsque la communauté des chercheurs et pédagogues vantent les mérites de la pédagogie convergente au Mali intégrant les pratiques pédagogiques productives, on oublie souvent qu’à l’origine, il y avait les Présidents Mamadou Dia et Modibo Keita, deux « produits » du corps enseignant. Leur attachement à l’enseignement technique professionnel n’est pas spontané. Il procède en réalité de leur vision de l’Afrique de demain. En 1939 fut ouverte à Bamako une Ecole Technique Supérieure des adjoints qualifiés pour les Travaux Publics. D’autres écoles professionnelles furent créées à Dakar, à Abidjan, à Cotonou, à Niamey et à Ouagadougou.

L’Enseignement et la Formation Technique Professionnelle (EFTP) a été développée par les Frères Ploërmel dés 1848 au Sénégal. Le premier atelier de forge et de menuiserie vit le jour à Saint-Louis du Sénégal. A côté de ces formations professionnelles structurées, existaient d’autres formes d’apprentissage de métiers manuels liés aux charges familiales.

Et le grand mérite du Président Mamadou Dia est d’avoir envisagé d’introduire ces métiers dans le champ de l’école pour la conquête de leur légitimité. Toutefois, les limites de son système sont perceptibles dans le cloisonnement entre l’EFTP et le collège d’enseignement général qui, de nos jours, montrent l’inadéquation entre l’offre d’éducation et la demande du marché de l’emploi en Afrique.

Dans la perspective de l’EPT, les systèmes éducatifs francophones ont fait une prise de conscience. Evaluant leur politique, ils tirent la conclusion qu’il y a lieu de remettre en cause la séparation étanche entre le primaire, le secondaire et les autres cycles d’enseignement. Ils en arrivent à accepter que l’éducation non formelle demeure une partie intégrante du système éducatif et non un réservoir de déscolarisés et d’enfants qui n’ont pas eu accès à l’éducation formelle.

La Biennale de l’Association pour le Développement de l’Education en Afrique (ADEA) de Maputo du 5 au 9 mai 2008 « au-delà de l’éducation primaire : défis et approches pour étendue les opportunités d’apprentissage »illustre cette prise en compte des nouveaux enjeux de l’éducation en Afrique. La distinction, établie lors de cette rencontre entre une éducation de base étendue, qui comprend l’enseignement du premier cycle du secondaire des autres formations postérieures qui lui sont postérieures, remet la question de la formation des enseignants proposée par Mamadou Dia au cœur des réformes des systèmes éducatifs. 

En effet, pour jeter les bases de l’animation rurale, des animateurs de villages ont été formés dés 1959 par l’IRAM selon une procédure qui laisse aux villageois l’autonomie dans le choix des formateurs appelés à travailler avec eux. Cette approche du système éducatif,  impliquant ces villageois dans la gestion des établissements scolaires, est déjà présente chez Mamadou Dia. Les collèges ruraux qu’il a proposés dans le rapport CINAM-SERESA se rapprochent des moniteurs d’alphabétisation et des facilitateurs, dénomination donnée au corps enseignant dans l’éducation non-formelle par l’UNESCO.

Au moment où la Décennie des Nations Unies pour l’Alphabétisation (2003-2012) est loin derrière nous, l’honnêteté intellectuelle nous renvoie à la parole de Mamadou Dia dans son discours du 4 avril 1959 à destination de l’IRAM « il faudra, dès maintenant, former des animateurs de village selon la méthode efficace mise au point par l’IRAM au Maroc : formule démocratique par laquelle chaque village désigne lui-même son successeur qui suivra des stages et prendra en charge les problèmes de modernisation de son village, sans rupture avec le terroir. ».

Sur le thème « l’alphabétisation, source de liberté », lancé en 2003 par l’UNESCO, chef de file de la Décennie de l’Alphabétisation, on retrouve le modèle éducatif de Mamadou Dia sur les contenus et les matériels d’enseignement, les approches pédagogiques appropriées, la formation des formateurs et la lutte contre la pauvreté qu’ont portés les OMD et les Objectifs du Développement Durable (ODD). Somme toute, c’est le combat pour la qualité, l’équité et l’accès à l’éducation qui rapproche Mamadou Dia du système des Nations Unies au moment où il était peut-être prématuré de soulever les problèmes mûris par le premier Chef du Gouvernement du Sénégal à l’aube des indépendances. Le PAQUET (Programme d’Amélioration de la Qualité, de l’Equité et de la Transparence-Secteur Education-Formation) du Sénégal est dans cette dynamique pour la période 2013-2025.

Conclusion 

N’inscrivant pas sa vie d’Homme d’Etat dans une symphonie inachevée, le Président Dia n’a jamais renoncé au combat pour la justice et l’égalité. Son rêve pour le Sénégal et l’Afrique a été interrompu par douze ans de cauchemar pour ceux qui l’ont aimé. De cette période sombre, il en fit un temps de grâce riche d’un travail d’introspection spirituelle.

Le privilège que j’ai eu en l’accompagnant à l’Aéroport Roissy Charles de Gaulle avec Babacar Sall et son épouse Mame Oulimata Bâ, trois mois avant son décès, me conforte à l’idée que le Président Dia était un homme investi d’une mission noble.

Le poids de l’âge avait laissé intacte la vivacité d’esprit du Mawdo. L’actualité de sa pensée réconcilie les classiques et les modernes d’un système éducatif sénégalais qui s’est trouvé embourbé pendant une décennie dans le tourbillon des innovations pédagogiques malheureuses à compter de l’année 2000.

Somme toute, la modernité du modèle éducatif du Président Dia à ses anticipations rationnelles sur les pratiques éducatives innovantes qui fédèrent de nos jours les 194 pays membres de l’UNESCO. Et Joseph Poth de rappeler en épigramme, telle une balise sur les chemins de l’éducation, dans son ouvrage qui fait autorité au sein de l’UNESCO, la pensée philosophique wolof qui fait corps avec l’esprit de Mamadou Dia :

 « Xam xàmmee », (Savoir pour discerner)

« Xàmmee ràňňee », (discerner pour comprendre)

 « Ràňňee jariňu », (comprendre pour l’utiliser)

Comme Tierno Bokar le Sage de Bandiagara, de Mamadou Dia le Mawdo,  on peut dire que : « Tout en lui était enseignement : sa parole, ses actes, le moindre de ses gestes et jusqu’à ses silences que nous aimions partager, tant ils étaient paisibles. »Daouda Ndiaye,Juriste,Docteur en Sciences de l’Education,Secrétaire général de la l’Association des Cadres lébou Le Péey Lébu

Bibliographie :

Bâ, A-H, Vie et enseignement de Tierno Bokar Le Sage de Bandiagara, Editions du Seuil, Paris, p. 11

CINAM-SERESA,  CINAM (Compagnie d’Etudes industrielles et d’Aménagement du Territoire), SERESA (Société d’Etudes et de Réalisations Economiques et Sociales dans l’Agriculture), Comité d’études économiques de la Présidence du Conseil du Sénégal, Rapport sur les perspectives de développement du Sénégal, Rapport général, Dakar juillet 1960, pagin ? multipl., ronéoté.

Cissé, B-M., (1962), L’animation des masses, condition d’un socialisme authentique. In : Sénégal an II par lui-même. N° spécial de développement et civilisation, décembre 1962 ., p. 44.

Colin, R, (1980), « Systèmes d’Education et Mutations sociales Continuité et discontinuité dans les dynamiques socio-éducatives, le cas du Sénégal » Tome II, Thèse de doctorat d’Etat, Tome II Paris V, Atelier de Reproduction des thèses de l’Université de Lille II, Diffusion Librairie Honoré Champion, Paris, 997 p.

Dia, M., (1961), Réflexions sur l’économie de l’Afrique Noire, Présence Africaine, p. 82, Paris.

Diop, C-A., (1954), Nations nègres et culture, Présence Africaine, Paris, 564 p.

Kâne, C-H, (1962), L’aventure ambigüe, Julliard, Paris, 191p.

Mbow, A-M, (1953), « Mission d’éducation de base de Darou-Mousti » Education de base en AOF, Education 

Africaine, n° spécial, n° 20-21.

Ndiaye, D., (2011), Amadou-Mahtar Mbow, le pédagogue bâtisseur, plus de 50 ans au service de la communauté éducative internationale, communication présentée à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar le 12 mai 2011 pour les 90 ans d’Amadou-Mahtar Mbow.

Poth, J., (1984), Langues nationales et formation des maîtresGuide méthodologique n° 2- UNESCO, Paris.

République du Sénégal, (1960)., Plan quadriennal de développement. 1961-1964,  p. 131

Senghor, L-S, (1937), « Le problème culturel de l’AOF », Conférence de Léopold Sédar Senghor à la Chambre de commerce de Dakar dans Paris-Dakar du 7 septembre 1937 ; pp. 1et 2.

Senghor, L-S., (1962), « Le français, langue de culture », Esprit, n°11, novembre 1962

UNESCO, Rapport mondial de suivi sur l’EPT 2003/4, Genre et Education Pour Tous Le pari de l’égalité, UNESCO, Paris.

UNESCO., (2009), Programme pour l’Education de Base en Afrique, répondre aux exigences en matière d’accès, de qualité et d’équité, UNESCO, Dakar.

www.ciep.fr/bibliographie/Professionnalisation_enseignants.pdf

Lundi 22 Juillet 2019
Dakaractu



Nouveau commentaire :
Facebook Twitter



Dans la même rubrique :