Une lecture du rapport Doing Business 2018 : succès du Sénégal et perspectives


Le Sénégal vient de gagner sept (7) places dans le classement général de la quinzième édition de Doing Business (DB) de 2018 comparativement au rapport DB 2017 passant de la place 147 à 140 sur 190 ; ce qui est une avancée certaine. Conclusion : on a avancé, nettement. Il y a des efforts énormes du Gouvernement à saluer avec les réformes majeures introduites dans l’environnement des affaires au Sénégal depuis 2016. Cependant, on ne devrait plus pragmatique et tirer les conclusions pour avancer beaucoup plus les années à venir.
Comme rappelé dans mes précédents articles, Doing Business utilise des indicateurs quantitatifs très pertinents pour comparer les pays notamment par rapport aux réformes et règlementations qui facilitent ou entravent l’environnement des affaires pour les petites et moyennes entreprises domestiques. Les reformes et réglementations analysées couvrent essentiellement onze domaines : le lancement des affaires, les démarches de permis de construire, l’accès à l’électricité, l’enregistrement de la propriété, l’accès au crédit, la protection des investisseurs minoritaires, le paiement des taxes, le commerce transfrontalier, l’exécution des contrats, la gestion de l’insolvabilité et le marché du travail.
Aussi, même si le classement global est très important surtout pour les besoins de comparaisons et benchmarks au niveau international, il l’est moins quand on regarde le DB de l’intérieur de nos frontières. Ce qui devrait nous interpeller le plus pour mieux tirer profit du rapport, c’est d’analyser notre position par rapport à chacun des critères établis pour comparer surtout avec nos voisins de la sous-région afin de jauger et améliorer notre performance. Et pour cela, le projet DB a mis en place des indicateurs très accessibles pour la comparaison et surtout facile à interpréter. Ces indicateurs établissent des benchmarks qui mesurent le niveau de chaque pays par rapport aux onze critères sur une échelle de 0 (le niveau le plus bas) à 100 (niveau le plus élevée, ou niveau optimal). Cette échelle nous donne une idée claire de la distance à parcourir pour atteindre le maximum visé dans chacun des critères. Les scores dans les onze critères sont agrégés pour donner une appréciation globale des efforts à faire sur une même échelle de 0 à 100.
Alors que dans le rapport DB 2017, le Sénégal avait eu un score global de 50,68 (à mi-chemin de la situation optimale de l’environnement des affaires, appelée score maximum 100), et n’avait gagné qu’un pas de 0,73/100 vers la bonne direction comparativement au classement DB 2016, dans le rapport 2018, le Sénégal présente un score de 53,06/100, ce qui représente une avancée de significative +3,75 comparativement à 2016. C’est une excellente avancée, et c’est surtout là qu’il faut se féliciter des performances réalisées grâce aux réformes introduites progressivement dans l’environnement des affaires.
En regardant ce score global, le Sénégal vient se passer de quatrième (derrière le Ghana, le Mali et la Côte d’Ivoire) en DB 2017 à la troisième place des pays de la CEDEAO devant le Mali et derrière le Ghana, le Mali et la Côte d’Ivoire. Ce qui est à noter ici, c’est que le Sénégal est passé devant son voisin le Mali et a enregistré une très bonne performance dans ce critère. Le Sénégal reste maintenant largement au-dessus de la moyenne des pays africain au sud du Sahara, même si la tendance globale est haussière (score moyen 49,51/100 en DB 2017 et 50,43 en DB 2018).
Généralement, les pays d’Afrique au sud du Sahara présentent des performances notables et progressives quand on regarde le critère relatif au lancement des affaires (score moyen 75,33/100 en DB 2017 et 76,82 en DB 2018, une progression de l’Afrique au sud du Sahara de 1.49 points en 1 an). La Côte d’Ivoire (91,38/100 en 2017 et 91,72 en 2018) et le Sénégal (86,07/100 en 2017 et 89,70 en 2018) viennent largement en tête sur les conditions favorables de création et de lancement des affaires pour les petites et moyennes entreprises domestiques. Le Sénégal a mis le paquet pour faire un saut très significatif vers la frontière de 3,63 points, pour réduire son écart avec la Côte d’Ivoire qui est tête de file.
Pour les facilités de construction et démarches de permis de construire, l’Afrique au sud du Sahara a connu une baisse de performance comparativement à 2017, passant d’un score moyen de 57,75/100 a 56,91/100 en 2018. Le Sénégal a perdu sa deuxième place en Afrique au Sud du Sahara en 2018 (61,47/100 en 2017 derrière le Ghana uniquement) pour passer troisième en 2018 derrière le Ghana et le Cameroun, enregistrant du même coup une baisse de performance (59,11/100 avec une perte énorme de 2,36 points). Ce recul devrait bien être étudié par le Gouvernement pour en trouver les causes et procéder aux réparations. Un critère qui avait connu un bond positif les dernières années et qui connait une baisse importante soudaine doit tirer plus que attention des autorités. 
Par rapport à l’accès à l’électricité des petites et moyennes entreprises domestiques, c’est une des grandes faiblesses de notre région. L’Afrique au sud du Sahara présente une moyenne de qui stagne à 45,62/100 en 2017 et 45,91/100 en 2018. Cependant, le Sénégal qui était sous la moyenne dans ce domaine avec 44,51/100 en 2017, derrière même la Guinée, le Mali, le Togo et la Côte d’Ivoire, vient d’enregistrer une performance exceptionnelle pour se retrouver à la première place devant les pays de l’Afrique au sud du Sahara. Les reformes et mesures prises par le gouvernement dans le secteur de l’Energie commencent à donner leurs fruits. Il y eu de grands changements dans la gouvernance de la SENELEC et dans les volumes d’investissements pour l’augmentation de la capacité de production et la maintenance des centrales. A cela s’ajoute la réduction drastique du coût de l’électricité en 2017. Le Sénégal saute de 44,51/100 à 60,76/100, ce qui représente un gain de 16,25 points en une année. Bravo !!!
Pour l’enregistrement de la propriété, l’Afrique au sud du Sahara présente des performances stables par rapport à 2017 passant d’une moyenne de 51,12/100 à un score de 51,71/100. Le droit de propriété est une dimension essentielle dans toutes les affaires pour assurer le développement de la propriété intellectuelle et l’innovation dans les activités économiques qui impactent positivement les plans d’affaires des PME. Le Sénégal qui était sous la moyenne avec 49,6/100 en 2017, derrière la Guinée, le Mali et la Côte d’Ivoire a aussi enregistré un bond de performance très important en 2018, passant à 55,41/100 avec un gain de 5,81. Des efforts énormes ont été faits dans ce domaine, mais le cap doit être maintenu par le Gouvernement dans la facilitation de l’enregistrement de la propriété et de la propriété intellectuelle en général pour développer l’innovation dans les affaires.
Une des plus grandes béquilles dans l’environnement des affaires pour les PME, c’est l’accès au crédit. A part le Ghana (65/100), les pays de l’Afrique au sud du Sahara sont très en rade, avec une moyenne 40,73/100 en DB 2018. Il faut cependant noter que la région a fait un bond qualitatif important par rapport à DB 2017 (37,5/100) avec un gain de performance de 3,23 points. Tous les pays de l’UEMOA sont encore au-dessous de cette moyenne (30/100 en DB 2018) qui est du reste très faible. A quoi servent la BCEAO et le franc CFA si cette institution ne peut pas aider les Gouvernements à mettre en place des politiques, reformes et surtout des moyens pour faciliter l’accès au crédit aux PME dans notre union monétaire ? L’accès au crédit est une condition nécessaire pour le développement des affaires et le développement tout court, et doit être assuré pour garantir que les PME se développent sur des routes qui assurent de meilleures conditions de notre émergence économique. 
En guise de conclusion sur les performances du Sénégal, il faut se féliciter des avancées notoires du pays en Doing Business et tirer le chapeau au Gouvernement pour les reformes et mesures importantes prises en 2017 pour assurer cette place honorable dans la région. Cependant, il y a encore beaucoup d’analyses qui peuvent découler du rapport DB 2018 (http://www.doingbusiness.org/~/media/WBG/DoingBusiness/Documents/Profiles/Country/SEN.pdf) qui est une mine d’information intarissable qui peut alimenter les processus de prise de décisions sur les politiques économiques dans notre pays et la région Afrique. 
Ce rapport doit être utilisé avec beaucoup de sérieux par nos décideurs. Pour en tirer profit, il faudrait faire dépasser le contenu du rapport simplement en termes d’information, mais le transformer en connaissances actionnables à partir de plateformes d’échanges et d’apprentissage efficaces pour déboucher sur des plans d’action tangibles et réalisables. Beaucoup de rapports pertinents sont produits par les institutions de développement et même par les Gouvernements, mais restent généralement dans les tiroirs ou meublent les bibliothèques « d’arrière-plan de salon » de pseudo-intellectuels. On doit apprendre à les discuter, les utiliser, les opérationnaliser pour assurer un meilleur processus de prise de décision en présence de risques pour renforcer nos capacités d’atteindre les objectifs de développement.
Le rapport DB n’est pas quand même une bible et présente des limites certaines qui pourraient être comblées lors de ces séances d’apprentissage et de partage que je suggère. Il y a des aspects très importants que le DB ne prend pas en compte. Les indicateurs DB ne prennent pas en compte la stabilité macro-économique qui est quand même une dimension importante pour le développement des affaires. Notre pays enregistre une série de croissance économique annuelle importante qui tend vers 7% en 2018, ce qui est à considérer. Cependant, la maitrise de la dette publique est essentielle pour que cette croissance soit durable. Le développement du système financier n’est pas aussi pris en compte par le DB alors que c’est une de nos grandes faiblesses due à l’inactivitivisme actif de la BCEAO. 
Le DB n’a pas pris en compte la qualité de la force de travail qui est essentiel pour une main-d’œuvre qualifiée et des PME performantes. Le DB ne prend pas en compte les facteurs liés à la corruption qui font encore beaucoup de dégâts chez nous. Aussi, et plus important, le DB ne prend pas en compte la taille des marchés qui est une dimension essentielle du développement des affaires. Le manque de sécurité n’est pas aussi pris en compte, ce qui regrettable surtout dans le contexte de l’immigration clandestine et de terrorisme rampant. 
Une autre limite très importante du DB, surtout pour le Sénégal qui mise sur le développement de l’agrobusiness considéré comme un pilier central du Plan Sénégal Emergent (PSE), est que les indicateurs sont mesurés uniquement avec des PME situés dans les grandes villes. Tout le monde sait qu’il y a une dynamique importante des PME en zones rurales et au niveau des villes secondaires dans les chaines de valeurs agricoles qui ont été exclues des échantillons.
Bref, le DB est un rapport riche qui présente beaucoup d’avantages s’il est très bien utilisé par nos décideurs à travers des processus d’apprentissage et de partage efficaces qui discutent en détails de ses implications mais surtout de ses limites.


Dr. Abdourahmane BA
Ingénieur Statisticien
Docteur en Management
Expert en Evaluation des politiques développement
Abdourahmaneba12@yahoo.fr 
Mercredi 1 Novembre 2017
Dakaractu



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