Une cohabitation politique au Sénégal : entre fantasme et chimère


Une cohabitation politique au Sénégal : entre fantasme et chimère
Depuis un certain temps l’opposition agite avec passion l’idée d’une cohabitation politique au Sénégal. En effet, la cohabitation désigne une dualité au sommet de l’exécutif entre un Premier ministre issu de l’opposition, majoritaire au parlement, et un  président de la République. Cette situation est-elle constitutionnellement réaliste ou opérationnelle au Sénégal ?  Les acteurs qui composent la scène politique nationale seraient-ils capables de gérer un tel scénario ?
Pour analyser la possibilité d’une cohabitation au Sénégal, il me semble nécessaire de rappeler les schémas vécus en France. En effet, la constitution du Sénégal s’est fondamentalement inspirée de la Ve  République française. Les acteurs politiques sénégalais ont tendance à reproduire la même configuration politique qu’en France, en ignorant parfois des détails importants qui opposent les deux pays.
La France a connu à trois reprises la cohabitation :
  • La cohabitation de 1986-1988, dite tribunicienne puisque marquée par le verbe et une campagne électorale sans fin ;
  • La cohabitation de 1993-1995, qualifiée de « cohabitation de velours » en raison du consensus de façade qui prévalait ;
  • La cohabitation de 1997-2002, appelée «cohabitation surprise» car « elle n'était pas attendue, donc pas préparée par les principaux acteurs, contrairement aux précédentes» (La documentation française, 2002).
Si cette dyarchie installée trois fois par les électeurs français a pu résister, malgré les frictions et les tensions, elle est due, en partie, à une constitution qui règle clairement les responsabilités et les pouvoirs des uns et  des autres. Une constitution, en effet, favorable à une cohabitation.
En France, la constitution de la Ve République dit clairement en son article 20, que « le Gouvernement, dirigé par le Premier ministre, détermine et conduit la politique de la nation». Ici, le verbe «déterminer» démontre que le Gouvernement garde les pouvoirs de définition des orientations politiques de la nation devant le président de la République.
La France a dû surmonter beaucoup de difficultés comme le montrent les qualificatifs donnés à chacune des trois cohabitations. Pour réduire les probabilités d’une cohabitation, le quinquennat a fait son retour en 2000, à partir du référendum organisé par le Président Jaques Chirac. Il s’agissait de faire coïncider le mandat du président de la République avec celui du parlement.
L’opposition sénégalaise agite une éventuelle cohabitation à l’issue des élections législatives du 30 juillet 2017, en ignorant ou du moins en ne regardant pas bien un détail très important qui différencie  la constitution de la France de celle du Sénégal.
Au Sénégal, l’Article 42 de la Constitution adoptée par référendum en 2016, stipule que le « président de la République détermine la politique de la nation ». L’Article 53 dit que «le Gouvernement conduit et coordonne la politique de la Nation sous la direction du Premier ministre». Alors qu’en France c’est le Gouvernement qui détermine et conduit la politique de la nation.
L’enseignement que nous pouvons tirer de cela est que, le Sénégal a «un régime présidentiel pur et dur». Le président de la République reste la clé de voûte des institutions. C’est cela la réalité constitutionnelle adoptée par le peuple sénégalais. Un premier ministre issu d’une opposition parlementaire n’aura qu’à «conduire et coordonner» les orientations politiques définies par le président de la République. Un Premier ministre de l’opposition est-il prêt à mettre en œuvre un programme politique de son adversaire, président de la République ? La réponse est probablement non.
Une bonne lecture de la constitution  sénégalaise permet de ressortir la disposition peu favorable à une cohabitation. Quand le Premier ministre tire sa substance d’un président de la République plénipotentiaire, parler de cohabitation est un non-sens.
Au-delà des entraves constitutionnelles, les limites inhérentes à la maturité démocratique des acteurs politiques sont à souligner. Dès lors, vu les expériences difficiles en France, la cohabitation n’est pas à encourager dans nos démocraties en construction.
L’autre obstacle à une éventuelle cohabitation est relatif à un contexte politique qui donne plus d’atouts à la coalition au pouvoir pour les prochaines élections législatives. Si Benno Bokk Yaakar arrive à gérer les enjeux et défis des investitures, remporter les législatives ne serait pas difficile face à l’opposition. En plus, en dépit de quelques difficultés et problèmes, le bilan du Président Macky SALL reste globalement satisfaisant pour ses cinq ans au pouvoir.
 
C’est pourquoi, l’idée d’une cohabitation politique dans le contexte actuel du Sénégal n’est que fantasme et chimère.
Momath Talla NDAO
Adresse : Kaffrine
E-mail : momathtalla@yahoo.fr
                                                 
Mercredi 17 Mai 2017
Dakaractu




Dans la même rubrique :