Un nouveau Premier ministre à Bissau : le poulain de Dakar est écarté (Par Babacar Justin Ndiaye)


Un nouveau Premier ministre à Bissau : le poulain de Dakar est écarté (Par Babacar Justin Ndiaye)
Le Président de la république de Guinée-Bissau, José Mario Vaz a crevé l’abcès qui  a installé, durant de longues semaines, une ankylose institutionnelle dans un pays  harassé et saturé de crises. Il y a quelques heures, le numéro trois du PAIGC, Baciro Dja, est officiellement chargé par le chef de l’Etat, de former un nouveau gouvernement sur les cendres de la défunte équipe de Domingo Simoes Pereira.   

L’abcès est crevé par décret. Mais est-il réellement vidé ? Entre la coupe (la décision du Président José Mario Vaz) et les lèvres (la posture des nombreux  députés du PAIGC) il y a la controverse née du chevauchement ou de la confusion entre ce que  les statuts du Parti majoritaire édictent et ce que dit la Constitution du pays. Pour les inconditionnels du Premier ministre limogé, la désignation de Baciro Dja est  un acte « inconstitutionnel et anti-statutaire ». Autant discuter du sexe des anges, tellement le méli-mélo est vraiment guinéen, avec son lot de luttes claniques que boostent ou corsent les interférences extérieures.

Les observateurs avertis savent que la Constitution n’est que l’écume qui masque les sensibilités politiques intra-PAIGC et les enjeux d’ordre géopolitique sur lesquels Dakaractu aura toute la latitude de revenir  plus amplement. Pour l’heure, il urge de faire un Gros Plan sur le nouveau Premier ministre dont l’odyssée politico-familiale fournit une bonne grille de lecture des options et des rapports de force qui alimentent la tension à Bissau.

Issu d’une famille géographiquement à cheval sur le Faladou sénégalais (région de Kolda) et la Gabou guinéen (les régions de Gabou et de Pirada) Baciro Dja est le fils d’un héros et d’une héroïne de la guerre de libération nationale (1963-1973) déclenchée par Amilcar Cabral, à la tête des guérilleros du PAIGC. Placé sous l’aile protectrice de feu Malan Beccaï Sanha, le père du nouveau Premier ministre est mort sous les balles de l’armée coloniale du Général (portugais) Antonio Spinola.  Quant à sa mère Mme Issa Barry, elle est une prestigieuse Colonelle (aujourd’hui retraitée) de l’armée nationale populaire de Guinée Bissau.    

Dans un pays où la légitimité historique – la famille a-t-elle oui ou non contribué au combat libérateur de la patrie ou collaboré avec le colonisateur? – surclasse la légitimité électoralle, le nouveau chef du gouvernement aligne des ascendants couverts de gloire.  Ce n’est donc guère étonnant ou surprenant que Baciro Dja appartienne à la fraction qui « bunkérise » le PAIGC par un nationalisme ombrageux ; nonobstant sa solide formation de jeune technocrate brillamment polyglotte : il parle portugais, français, espagnol et anglais.

Ancien directeur de campagne du candidat José Mario Vaz, le nouveau Premier ministre est évidemment membre de l’écurie politique que le richissime Carlos Gomez Junior adoube, finance et téléguide depuis Lisbonne. Dans cette écurie-là, il côtoie le Colonel Zamora Induta dont les faits d’armes contre le Sénégal sont mémorables, au cours de l’opération Gabou décidée par le Président Abdou Diouf, entre 1998 et 1999. En effet, le capitaine de vaisseau Zamora Induta était le planificateur des opérations militaires (contre les Diambars) auprès du Général Ansoumana Mané, dans le PC des mutins situé sur l’aéroport de Bissalanka.  A ce titre, il servait de correspondant à la frégate de la marine portugaise qui faisait de la radiogoniométrie (écoute des transmissions de l’armée sénégalaise) au profit des mutins. Le retour de l’exilé Zamora Induta, en provenance du Portugal, n’est pas étranger à la crise entre le Président Vaz et l’ex-Premier ministre Pereira.    

Visiblement, le Sénégal cherche, sans fin et sans succès, ses marques et ses amis à Bissau. Durant l’ère socialiste, le cheval de Troie de Dakar était Paulo Gomez, longtemps haut-fonctionnaire à la Banque mondiale. Lors de la présidentielle de mai 2014, le « sénégalophile » Paulo Gomez a mordu la poussière. Preuve que nos gouvernements doivent peaufiner la dimension prospective de notre politique de voisinage. A cet égard, le sommet tripartite Macky Sall (Président en exercice de la CEDEAO) Alpha Condé (médiateur de l’Afrique de l’Ouest) et José Mario Vaz (Président de la Guinée Bissau) est instructif. Malgré les efforts du Sénégal – avion de commandement dépêché à Bissau, kérosène payé et conseils prodigués – les arrière-pensées stratégiques ont triomphé des baratins diplomatiques. Dès son retour à Bissau, José Mario Vaz a fusillé son ex-PM catalogué ou rangé parmi les amis du Sénégal. 

PS : Pour la petite histoire, le Premier ministre de Guinée Bissau, Baciro Dja, est le cousin du député Mamadou Lamine Diallo du mouvement Tekki. Tous les deux (le chef du gouvernement et le député) ont pour oncle le marabout Siradiou Barry, l’un des Imams les plus en vue de Bissau.

(Par Babacar Justin Ndiaye)     
Jeudi 20 Août 2015
Dakaractu




1.Posté par Babacar Justin Ndiaye le 21/08/2015 00:53
Une erreur m'a fait écrire Paulo Corréa. En fait, il s'agit de Paulo Gomez. Je rectifie donc : Paulo Gomez.

2.Posté par kumax le 21/08/2015 10:23
Babacar Justin, vous êtes très dangereux.
Pourquoi demander au Sénégal d'affiner sa diplomatie pour faire nommer un poulain à la tête du gouvernement d'un pays souverain ? Dans cette affaire, nos intérêts passent-ils avant ceux des Bissau Guinéens ? J'espère qui vous applaudirez si la Mauritanie réussit, en peaufinant "la dimension prospective de [sa] politique de voisinage" à faire élire son poulain à la tête de l'Etat du Sénégal.
Tout l'argumentaire consiste à vouloir montrer que le nouveau premier ministre n'est pas ami du Sénégal même si dans le texte surnage quelques éléments qui montrent les liens de parentés avec notre pays.
Votre volonté de démontrer que le nouveau premier ministre est ennemie du Sénégal vous pousse à convoquer l'opération Gabou et le Colonel Zamora Induta. Lorsque le Sénégal intervenait dans cette affaire les insurgés ne pouvaient pas faire de cadeaux à nos Diambars. Votre raccourcis me semble trop maladroit.
Dites-nous ce que le Premier ministre peut apporter au peuple frère de Guinée !
Votre analyse me déçois.



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