Traite de personnes en Arabie Saoudite : Les convoyeurs des 54 candidates en route pour 5 ans de prison

Le tribunal correctionnel de Dakar a jugé hier Mouhamadou Makhtar Fall et Alioune Diop (en fuite) pour association de malfaiteurs, traite de personnes en Arabie Saoudite et escroquerie. Le parquet a requis la peine de 10 ans dont 5 ans ferme contre les prévenus. Le 6 juillet prochain, date du délibéré.


Traite de personnes en Arabie Saoudite : Les convoyeurs des 54 candidates en route pour 5 ans de prison
La traite de personnes en Arabie Saoudite avait défrayé la chronique au Sénégal. L’éclatement de cette affaire avait même occasionné des troubles à l’ordre public. Tout a commencé par une correspondance d’un certain Khalifa Ndiaye, datée du 22 mai 2012 et adressée au ministère de l’Intérieur. Elle faisait état de l’existence d’un vaste réseau de trafic de filles. L’enquête confiée à la Division des Investigations criminelles (Dic) a révélé que les femmes envoyées au Royaume d’Arabie Saoudite sont âgées entre 18 et 35 ans. Entendu, Khalifa Ndiaye explique que l’information lui a été donnée par deux de ses cousines établies en Arabie Saoudite. Ces dernières lui ont suggéré de rallier le territoire saoudien pour faire le constat de la « situation difficile » voire « inhumaine » dans lesquelles elles sont confrontées au quotidien.
Mis au courant de ces faits, à travers les médias, Bara Sèye, domicilié à Touba, se signale. Face aux enquêteurs de la Dic, il déclare que sa fille Khady Diawara a été approchée par le président du Gie « Sen Khitma », Mouhamadou Makhtar Fall, qui lui a proposé un travail de restauratrice en Arabie Saoudite. Mais une fois au royaume chérifien, son téléphone et son passeport ont été confisqués par son guide saoudien. Par la suite, elle a été emmenée dans une grande maison où elle devait travailler comme femme de ménage. « Je me réveillais tous les jours très tôt, pour finir le travail à 2 heures du matin. Je dormais dans les couloirs de la maison. Je ne mangeais pas à ma fin. L’argent que j’envoyais à mes parents n’est jamais passé entre mes mains. Je n’avais pas le droit de parler au téléphone », a déclaré la victime.  Sur ce, Bara Sèye a décidé d’ester en justice contre le convoyeur, en 2012. La perquisition faite dans les locaux du Gie « Sen Khitma » aux Hlm a permis de découvrir 59 passeports sénégalais, 54 dossiers déjà traités et 129 demandes en instance de traitement, sans compter les formulaires vierges et la somme de 250 000 F CFA. Étant seul sur les lieux, le professeur d’arabe Alioune Diop a été appréhendé.
« Une femme de ménage pour une villa R+3 ou 4, tous les jours, jusqu’à 2 heures du matin »
Pour le retour de Khady Diawara au Sénégal, le président du Gie « Sen Khitma », Mouhamadou Makhtar Fall, avait posé une condition, à  savoir le paiement de la somme d’un million de F CFA. Et l’appât du gain a fait qu’il est tombé. Pour le ferrer, Bara Sèye, en complicité avec les policiers, lui a fait croire qu’il allait lui verser un acompte de 500 000 F CFA. C’est sur ces entrefaites que le convoyeur a été arrêté puis placé sous mandat de dépôt, le 24 août 2012, pour association de malfaiteurs, traite de personnes et escroquerie. Mais 6 mois après, il a bénéficié d’une liberté provisoire. Ce qui n’a pas freiné les ardeurs du patron de « Sen Khitma ». Selon le Substitut du procureur, le prévenu a continué « ses activités délictuelles » de plus belle, en réclamant de fortes sommes d’argent aux candidates pour le voyage. Car, indique-t-il, il a de nouveau été interpellé en 2016 pour les mêmes faits.
En effet, les filles devaient payer entre 200 et 450 000 F CFA pour aller en Arabie Saoudite. Mais pour rentrer au bercail, on leur demandait la somme d’un million de F CFA. Selon Aly Ciré Ndiaye, cette affaire n’était que « mensonge et tromperie», dans la mesure où les prévenus n’ont jamais édifié les candidates sur la nature du travail qu’elles devaient faire dans ce pays. A l’en croire, l’objectif recherché, c’était l’esclavage ou le travail assimilé, avec l’enseignant Alioune Diop comme apporteur d’affaires. « Les filles ont été envoyées à l’aventure avec des personnes qui les utilisaient comme des bons à rien. Une seule femme de ménage était chargé de nettoyer une vila R+3 ou R+4. Elles étaient même obligées de gratter les carreaux de bout en bout. On les empêchait de faire tout mouvement. Ce sont des personnes qui ont été vendues aux Saoudiens », fulmine le représentant parquet. Qui ajoute : « Lorsque les candidates ne peuvent plus supporter ce supplice, Makhtar Fall leur demande 1 million de F CFA pour rentrer au Sénégal. Cette somme, c’est racheter le montant qui lui a été versé par ses partenaires arabes ».
Arguant que le prévenu ne s’est pas amendé, il a requis la peine de 10 ans dont 5 ans ferme. Aly Ciré Ndiaye a demandé au juge de décerner un mandat de dépôt pour Mouhamadou Makhar Fall (il a comparu libre) et un mandat d’arrêt à Alioune Diop, le recruteur, qui a brillé par son absence hier, devant le tribunal correctionnel de Dakar.
Makhtar Fall : « Les Arabes me donnaient une commission de 200 000 à 1 million de F CFA par personne »
A la barre, le principal prévenu a tenté de se tirer d’affaire. Makhtar Fall a affirmé qu’il a été à l’Inspection du travail pour régulariser les documents. Il a expliqué que les contrats étaient écrits en français au recto et au verso en arabe. « On m’a dit que c’était impossible. Que cela devait se faire en Arabie Saoudite. J’ai emmené 54 personnes sur des bases claires. Ceux qui ne savent pas lire, on leur explique. Je n’ai pas reçu d’argent de la part des candidates. Il y a d’autres personnes qui se faisaient passer pour moi pour les escroquer. Néanmoins, les Arabes me donnaient une commission de 200 000 à 1 million de F CFA par personne », a-t-il avoué. Ses partenaires lui remettaient aussi de quoi acheter les billets d’avion et assurer les frais de voyage.  Sur la confiscation des bagages des victimes, il renseigne que la loi saoudienne exige que leurs papiers, portables et autres soient saisis à leur arrivée. « Mais le téléphone portable leur est toujours rendu, après le boulot », a-t-il précisé.
 
Avocat de la défense, Me Massokhna Kane a plaidé la relaxe pure et simple. D’après lui, il n’y a pas un seul fait délictuel qu’on peut imputer à son client. « C’est une procédure régulière qui a abouti à l’octroi des visas. Makhtar Fall est un agréé dans ce domaine. Il fait les dossiers et les soumet à l’ambassade de l’Arabie Saoudite. Il fait dans la légalité. Les filles ont unanimement déclaré à l’enquête qu’elles n’ont pas subi de sévices corporels’’. Le délibéré est attendu le 6 juillet prochain. Par ailleurs, la partie civile, Bara Sèye, n’a pas réclamé de dommages et intérêts. »’Ma fille a dit qu’elle laisse tout entre les mains de Dieu », a-t-il déclaré au juge.
 
EnQuête
Vendredi 2 Juin 2017
Dakar actu



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