TORTURE : Le régime de Bachar al-Assad devant la justice française

Grâce au concours d'un ex-photographe de la police militaire syrienne, le Quai d'Orsay a ouvert une enquête pour «crimes de guerre».


Publiés il y a quelques années, les rapports minutieux d’Amnesty International et de Human Rights Watch avaient montré à quel point le régime syrien pratiquait la torture de la façon la plus systématique, la plus organisée et la plus effroyable. Ce n’était d’ailleurs nullement une surprise : on savait, notamment par la lecture des écrivains exilés et par des témoignages de survivants, combien elle hantait l’inconscient collectif syrien. Mais cette cruauté absolue, un homme allait la dévoiler, la montrer au grand jour : un ex-photographe de la police militaire syrienne qui s’était enfui de Syrie en juillet 2013, en emportant 54 000 photographies de corps broyés et mutilés (Libération du 14 mars 2014).

«Bureaucratie de l’horreur»

C’est cet homme, dont le pseudonyme est César, qui a permis de dire l’indicible sous la forme d’images qu’il a lui-même prises lorsqu’il travaillait dans l’un des 24 centres de tortures de Damas et de sa région. Les 54 000 clichés qu’il a emportés dans une carte mémoire sont ceux de 11 000 détenus morts sous la torture et les privations. Des clichés qui témoignent d’une telle cruauté que David Crane, l’ex-procureur général du tribunal spécial pour la Sierra Leone et aujourd’hui principal enquêteur d’un rapport sur la torture en Syrie, avait déclaré qu’ils nous obligeaient «à croire l’incroyable». C’est notamment sur la base de ce témoignage que le parquet de Paris vient d’ouvrir une enquête préliminaire pour «crimes de guerre» visant le régime de Bachar al-Assad, pour des actes perpétrés en Syrie entre 2011 et 2013. Le Quai d’Orsay en est à l’initiative au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, qui oblige toute autorité publique à transmettre à la justice les informations qu’elle possède si elle a connaissance d’un crime ou d’un délit quel qu’il soit. «Face à ces crimes qui heurtent la conscience humaine, à cette bureaucratie de l’horreur, face à cette négation des valeurs d’humanité, il est de notre responsabilité d’agir contre l’impunité de ces assassins», a insisté le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, dans une déclaration transmise à l’AFP.

Epée de Damoclès.

Si César a pu prendre ces 54 000 photos de victimes, c’est qu’elles sont, pour le régime, l’équivalent d’un certificat de décès. Et s’il ne craint pas de montrer ces corps effroyablement brisés, affamés et déchirés par les tortures, la chair brûlée, les yeux crevés, c’est que, soulignait aussi David Crane, «à aucun moment, le régime a pensé qu’on allait lui demander des comptes». Pendant deux ans, César a donc pu détourner, via la carte mémoire de son appareil, des milliers de clichés jusqu’au moment où les soupçons ont commencé à naître. Il a pu alors être exfiltré par l’opposition.

Néanmoins, l’instruction pénale intervient bien tard — quatre ans et demi après le début de la féroce répression des révoltes contre Bachar al-Assad. Et elle semble venir à l’appui de l’offensive diplomatique que mène actuellement Paris contre le régime Assad et militaire contre l’Etat islamique en Syrie, dont Damas a facilité l’émergence. «C’est vrai que la procédure judiciaire est intégrée dans la politique française, souligne Patrick Baudouin, président d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), mais il faut remarquer qu’elle bénéficie de matériaux exceptionnels en matière de preuves d’exactions. Peut-être que ce rapport [celui de César, ndlr], qui est d’une précision absolue, permettra des audiences à l’extérieur de la Syrie et peut-être que l’on trouvera, grâce aux photos, une victime qui a la double nationalité, française et syrienne, Il faut donc avant tout se féliciter de cette enquête.» «Dans les mois et les années qui viennent, elle est une épée de Damoclès au-dessus de la tête de Bachar al-Assad et de son régime», ajoute-t-il.

Libération

Mercredi 30 Septembre 2015




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