Seynabou Dieng, doyenne d’âge de l’Assemblée nationale, militante socialiste fidèle, livre sa part d’histoire… politique du Sénégal. Entourée de toute sa famille, l’honorable députée vous raconte dans cet entretien sa trajectoire et ses ambitions malgré son âge avancé. Mémoires d’une mémé.
A quelle année remonte votre militantisme politique ?
Je devais avoir 17 ans à cette époque. Durant cette période, c’était le Bds (Bloc démocratique sénégalais) et la Sfio (Section française de l’internationale ouvrière) de Lamine Guèye. Nous étions avec le Président Senghor. Mon militantisme dans le parti socialiste remonte à longtemps. Je milite dans ce parti du temps du Président Senghor. A l’époque, j’étais encore très jeune, la carte de membre coûtait 25 francs. Je n’ai jamais eu de concurrents dans cette localité. Personne ne s’est levé pour s’opposer à moi. A chaque fois, c’est notre parti qui remportait largement les élections.
A l’époque, il fallait avoir sa carte de membre par devers lui pour montrer fièrement son appartenance politique. A défaut de la carte, il faut nouer un ruban blanc autour de ses reins. On distinguait les plus âgées avec des foulards verts enveloppés sur la tête. J’ai connu Mamadou Dia qu’on appelait «Dia 1er ». C’est un homme bien et qui aime son pays. On a allumé l’éclairage public pour la première fois quand il est venu à Kébémer. En ce moment, Alioune Diop était le maire. Il est venu de Touba en passant par Darou Mousty. On a allumé les lumières. Les gens disaient que Mamadou Dia est venu avec la lumière. C’est dommage pour notre pays.
On dit que si lui et Senghor avaient continué leur compagnonnage plus longtemps, le pays aurait dépassé son niveau de développement actuel ?
Oui ! C’est un homme qui aime son pays. Après, ils ont connu une divergence, mais ils s’entendaient très bien. Senghor l’appelait «mon esclave.» Une fois, il est venu à Louga et a demandé après lui. Il a dit «lui c’est mon esclave il peut rester où il est». J’ai vécu tout ça en politique.
Qu’est-ce qui explique cette puissance du Ps dans la ville de Kébémer ?
C’est peut-être lié à ma façon de vivre avec les populations. Je suis toujours à leurs côtés pour les épauler. Ma politique est basée sur le développement, je réponds à leurs occupations. C’est sûrement pour cela qu’elles nous ont toujours fait confiance.
Comptez-vous un membre de votre famille qui a fait la politique ?
Notre famille a toujours milité dans le Parti socialiste depuis la Sfio, Bds. C’est grâce à moi que tous les autres membres de ma famille sont entrés dans la politique. Pourtant, je n’ai jamais eu d’ambitions dans ce domaine. Les Législa-tives de cette année ont coïncidé avec la parité. C’est pour cette raison qu’on m’a choisie après que l’Alliance pour la République (Apr) a désigné un homme pour le département de Kébémer. Ousmane Tanor Dieng devait impérativement choisir une femme. C’est grâce à cette loi que je suis devenue députée pour la première fois.
Depuis que vous militez au Ps, c’est la première fois que vous accédez à une fonction élective ?
Oui ! Et mon investiture a été acceptée par tous. Personne n’a émis un avis contraire. Je n’ai jamais postulé pour un poste, même pas pour être une conseillère. En fin de compte, tout le monde a approuvé mon investiture. Tout ça, on ne peut pas l’oublier pour des questions d’argent. Ce ne serait pas honorable. Même si je n’étais pas devenue députée, je serais restée dans le parti jusqu’à ma mort ou jusqu’à ce que je ne puisse plus diriger la coordination. Je l’aurais alors donnée à quelqu’un d’autre. Et je continuerai à militer.
Présidente de l’Union départementale socialiste, votre statut et votre longévité vous auraient pourtant permis d’accéder à certains postes.
Je n’ai jamais voulu me disputer pour occuper tel ou tel poste. Ce n’est pas mon caractère. Aujourd’hui, je suis devenue députée alors que je ne m’y attendais même pas. C’est un honneur que les gens m’ont fait en disant que ce poste vous revient de droit. Et un honneur ne se refuse pas. Mais aussi il y a les circonstances, liées à la parité. Je vais faire de mon mieux pour répondre à leurs attentes.
Combien de mandats comptez-vous faire à l’Assemblée nationale ?
Tout dépend de la volonté divine. Je n’ai aucun problème sur le nombre de mandats. Le jour où mon mandat expirera, je vais rentrer tranquillement chez moi. Je n’ai plus peur de l’avenir.
Au sein de l’Assemblée nationale, vous avez été choisie pour faire partie du bureau d’âge. En principe, vous deviez présider la séance…
C’est Doudou Issa Niasse, qui suit après moi. Et c’est lui qui m’a remplacée pour présider la séance. Comme il est instruit contrairement à moi, qui suis analphabète, il a présidé la séance.
Qu’avez-vous ressenti en franchissant le seuil de l’Assemblée nationale ce jour-là ?
Rien de spécial. Sinon, nous devons défendre les intérêts du Peuple. C’est ce dernier qui nous a mandatés ; nous devons le satisfaire. Nous devons porter ses préoccupations.
Comment pouvez-vous représenter dignement le Peuple à l’Assemblée nationale alors que vous n’êtes pas instruite ?
J’ai mes enfants qui sont instruits. Ils seront mes assistants, ils vont m’aider à lire. C’est moi qui prendrai toutes les décisions.
Quelles lois comptez-vous proposer à l’Assemblée nationale ?
Je suis membre de la Commission développement de l’Assemblée nationale. Nous devons améliorer la situation des femmes dans nos campagnes. Il faut trouver des solutions à la santé et combattre la faim. Nous allons demander à Macky Sall de diminuer les prix des denrées de première nécessité.
Avez-vous pris part à la campagne électorale des Législatives ?
Je n’ai pas pris part à la campagne électorale. Ce sont mes enfants qui ont fait campagne à ma place.
Allez-vous faire la navette entre Dakar et Kébémer quand les travaux vont démarrer à l’Assemblée ?
Oui ! Je vais faire la navette même si j’ai une chambre à Dakar. En plus, j’ai un fils qui vit à Dakar. Quand je suis venue lors de l’installation du bureau, c’est lui qui m’a hébergée. Mais, je ne compte pas vivre à Dakar. Depuis que Pape Mor Dieng (son petit frère) est directeur d’école, député et maire, il n’a jamais quitté cette maison. Quand il a été élu maire, il n’a jamais passé la nuit à Dakar.
Avez-vous essayé de «recruter» des adversaires comme Dame Gaye (tête de liste du Pds dans le département de Kébémer) pour massifier votre parti ?
Non ! Nous n’avons pas besoin de les «recruter» pour massifier notre parti. C’est à eux de situer leurs intérêts avant de faire leur choix. Cependant, ils peuvent venir travailler avec nous. Je n’ai jamais cherché à les «recruter», mais nous entretenons des relations très cordiales. Notre porte est grandement ouverte.
Le nouveau pouvoir est en place depuis quatre mois. Que pensez-vous de ces premières décisions ?
On ne peut pas encore juger ses premières décisions. Le nouveau pouvoir n’a pas le temps nécessaire pour travailler. Ils disent qu’il n’y a pas d’argent, ils n’ont rien trouvé dans les caisses de l’Etat (sic). Maintenant, nous allons leur accorder du temps pour voir les actes qu’ils vont encore poser. Comme nous sommes des députés, nous attendons la déclaration de politique générale du Premier ministre pour connaître leur orientation politique. Pour le moment, on ne peut pas juger objectivement le gouvernement même si les populations attendent encore de grandes décisions.
N’est-il pas le temps de tenir un congrès du Parti socialiste ?
Nous sommes dans une coalition. La personne, avec qui nous y étions (Tanor), a décidé de continuer le compagnonnage dans Benno bokk yaakaar. Notre patron n’a aucun problème. A l’Assemblée nationale, il nous a demandé de voter carrément Moustapha Niasse. C’est un homme de paix qui ne cherche aucun poste : seul le Sénégal l’intéresse.
Connaissez-vous personnellement Moustapha Niasse ?
Oui ! Nous nous connaissions très bien. Moustapha Niasse venait régulièrement chez moi pour rendre visite à mon frère (ex-maire de Kébémer). Depuis qu’il a quitté le Ps, on ne se fréquente plus. Moi, je n’ai pas varié dans ma ligne de conduite : Seul le Parti socialiste m’intéresse.
Au-delà de la politique, quelles autres activités menez-vous dans votre vie ?
En dehors de la politique, je mène mes activités professionnelles. Je suis entre la mutuelle et mon domicile. Je suis la Pca (Présidente du conseil d’administration) de la mutuelle. Mon activité consiste à régler les soldes avant de prendre d’autres décisions.
Souvenez-vous du congrès sans débat ?
J’étais bien présente (catégorique). Le Président était là. Comme c’est un congrès sans débat, personne n’a pris la parole. Après son discours, toute l’assistance avait quitté les lieux. Car, le Président Diouf avait déclaré qu’il n’y a pas de débat. Tout le monde était assis et la salle était remplie à craquer. Nous avons applaudi après le discours, tout le monde s’est plié à cette résolution. Sans broncher.
Comment voyez-vous cette manière de faire la politique ?
Que Dieu nous en préserve. Les relations ne sont plus sincères, les convictions ont été emportées par les intérêts. Pourtant, on n’a pas le droit de trahir en politique. La pratique actuelle de la politique est très sale. Ils ne courent que derrière leurs intérêts. Il n’y a aucune vision. C’est dommage. Aujourd’hui, on parle d’audits, de milliards alors qu’on n’a jamais entendu ces montants. Je n’ai jamais su la valeur d’un milliard alors que je suis très âgée. Le million m’étonnait à plus forte raison un milliard. Cela montre la déliquescence de la classe politique guidée juste par l’obtention des prébendes.
Quels souvenirs gardez-vous encore de vos nombreuses campagnes électorales ?
Je me suis rendue à Darou Mousty accompagnée de Caroline Diouf. On a été reçus par Sokhna Mbaye. Elle a immolé un bœuf pour notre réception. Sokhna Mbaye a dit à Caro-line que Seynabou Dieng qui vous accompagne connaît bien Darou Mousty. Elle compte sept sections ici. Elle peut se rendre partout. Et vous verrez qu’elle sera accueillie par plusieurs militants. C’est pareil à Sagata. J’ai partout des militants prêts à répondre à mon appel à tout moment.
Sur la liste électorale, on a mentionné profession commerçante…
Je vendais des tissus. Je voyageais pour chercher de la marchandise. Je possédais une boutique. Et c’est là où je stockais ma marchandise que je rapportais de voyage. J’allais au Mali, au Maroc et j’étais aussi à la Mecque.
En politique, vous devez avoir des moyens financiers assez consistants pour satisfaire vos militants…
Senghor ne nous a pas appris cette manière de faire de la politique. Par contre, j’ai toujours aidé tous ceux qui étaient dans le besoin. Mais, nous ne connaissons pas la politique de l’argent. On n’a jamais acheté un militant.
Vous reconnaissez au moins que Abdoulaye Wade a eu le mérite d’instaurer la parité ?
Oui ! C’est un mérite de sa part. Il doit en être félicité. La parité reste, cependant, une question très complexe parce que les femmes resteront toujours dépendantes.
Pensez-vous à la retraite en politique ?
Non ! Il faut juste savoir partir avant que les relations avec les militants ne s’érodent. Tout cela dépendra des militants. Je suis encore là en attendant l’évolution des choses.
Doyenne et bien respectée dans ce département, Abdoulaye Wade n’a-t-il pas cherché à vous récupérer ?
Cela ne m’intéresse pas. Il ne vient pas chez moi. Par ailleurs, je n’ai jamais imaginé rallier son parti. Ceux qui sont du Pds (Parti démocratique sénégalais) me connaissent bien. J’ai des amis et des parents là-bas, mais ils n’essayeront jamais de me débaucher. Je suis socialiste à vie. Il n’y a pas d’autre alternative chez moi. On naît Ps, on meurt Ps. Et on ne peut aller nulle part ailleurs.
Abdoulaye Wade est aussi originaire de la localité. Comment avez-vous vécu cette dualité ?
Effectivement, il est de la localité comme nous tous. Mieux, c’est même un parent. Nous avons, cependant, des orientations politiques différentes. En dehors de la politique, nous restons des parents qui vivent dans la même localité. Beaucoup de mariages ont été célébrés entre nous. Quand il s’agit de se disputer le pouvoir, chacun défend ses intérêts. Ça ne nous empêche pas de garder solidement nos liens de parenté.
Comment avez-vous vécu avec le régime libéral qui gagne la localité ces dernières années ?
Nous sommes restés dignes dans la défaite. Sans tambour ni trompette, nous avons continué notre chemin. Ceux qui avaient besoin de nous, sont obligés de venir nous trouver. Nous avons donné toujours le meilleur de nous même. Ousmane Tanor Dieng, qui est venu, nous a demandé de mutualiser nos forces pour faire revenir les Socialistes au pouvoir. Notre parti a bien résisté dans le département de Kébémer. J’ai battu toutes ces gens. Je n’ai aucun problème particulier avec eux. Ils ont perdu devant moi sans aucune protestation. Tout s’est passé entre parents et amis. Nous avons même l’habitude de nous taquiner.
Le fait que Lamine Thiam soit sur la liste nationale n’a-t-il pas facilité votre tâche dans ce département ?
Non ! Lamine Thiam est mon neveu, mais nous n’avons pas gagné parce qu’il a été investi sur la liste nationale. Nous avons remporté le département sans contestation.
Avez-vous le sentiment d’avoir pris votre revanche sur le Pds ?
Il faut toujours avoir confiance en Dieu et prendre son mal en patience. Il faut toujours modérer ses ambitions, vous verrez que Dieu interviendra. Nous n’avons aucun problème avec eux. Avant Abdoulaye Wade, il y avait Senghor et Diouf. Après, Abdoulaye Wade a créé son parti, il s’est battu avant de devenir président de la République. Il savait qu’il allait un jour partir. C’est valable pour nous aujourd’hui. En 2000, Diouf a été battu par Wade. Il a accepté sa défaite, il est parti tranquillement. Nous avons attendu jusqu’à ce que Dieu nous redonne le pouvoir. C’est ça la vie. Moi,
je connais bien Abdoulaye Wade alors qu’il était opposant. Je ne lui ai jamais rendu visite au Palais. Mais quand les urnes ont révélé leur secret, nous avons accepté. C’est Dieu qui nous a redonné le pouvoir parce que nous avons eu confiance en Lui.
Expliquez-nous la date de votre naissance, il est écrit sur les listes Seynabou Dieng née le 00-00-1930 ?
C’est parce que nos grands parents ne savaient pas les dates exactes de nos naissances. Ils ont toujours tâtonné. Je sais bien que ce n’est pas la date exacte, mais je suis obligée de le supporter. Donc, je ne peux pas savoir ma date de naissance exacte. Vous-même vous avez constaté que c’est bien écrit née vers… (Elle demande à Ndèye Fatou, sa fille, qui lui confirme que c’est bien 1933). Si je me levais pour marcher, vous vous rendrez compte que Abdoulaye Wade n’est pas plus âgé que moi.
Qu’est-ce-qui vous a toujours retenu au Ps alors que nous assistons à des transhumances qui ont même décimé votre parti ?
Je crois au Parti socialiste pour plusieurs raisons. J’ai grandi et vécu dans ce parti. Dans la famille, nous ne connaissons que le Parti socialiste. J’ai éduqué mes enfants, mes sœurs dans cette ambiance. Ils sont tous dans cette dynamique. Même ceux qui résident à l’étranger votent Ps quelle que soit la situation. Nous ne connaissons pas la transhumance.
Qu’est-ce-qui explique cette fidélité ?
La fidélité est une qualité importante dans les relations. Je pense aussi que la dignité fait l’homme. Elle n’a pas de prix. Ma position est claire : Qu’il pleuve ou qu’il neige, je ne quitterai jamais ce parti. Je compte y rester pour le meilleur et le pire. C’est une question de dignité. Si les transhumants reviennent, ils nous trouveront dans le parti. Personne n’est indispensable. Le parti a survécu à Senghor et Diouf. Il va survivre aussi à Tanor Dieng. Quand on construisait la Maison du parti, j’étais la présidente de la Coordination départementale Ps de Kébémer. Nous cotisions 3 000 francs Cfa par mois. Le Président Senghor avait demandé aux présidents de Coordinations de cotiser 3000 francs Cfa, les hauts responsables participaient à hauteur de 5 000 francs. A l’époque, nous allions ramasser des pierres pour participer à l’édification de notre siège. Lorsque Abdoulaye Wade a voulu exproprier la Maison du parti, j’ai dit qu’il ne sait pas comment on a acquis et construit notre siège. Il disait qu’elle fait partie du titre foncier de l’Etat. Nous avons retroussé nos manches pour l’ériger.
Quelles relations entretenez-vous avec Ousmane Tanor Dieng ?
J’ai continué à travailler avec lui après le départ de Abdou Diouf. Comme si de rien n’était. Nous avons une discipline de parti. Les paroles de Tanor sont forcément les nôtres. Nous n’avons aucun problème.
Aujourd’hui, certaines voix s’élèvent pour réclamer le départ de Tanor Dieng…
En tant que doyenne et militante du parti, je ne mettrai jamais mon parti dans l’embarras. Je ne chercherai jamais à créer des tendances, à orchestrer des divisions en faveur ou en défaveur de quelqu’un. Je suis derrière Ousmane Tanor Dieng qui reste notre responsable. C’est notre président.
Léopold Sédar Senghor ou Abdou Diouf vous ont-ils rendu visite ?
Le Président Senghor est venu ici. Il a passé la nuit chez le commandant. C’est moi-même qui lui ai envoyé une couverture. A l’époque, Sen-ghor nous appelait tous les trois mois, pour voir un peu la situation qui prévaut pour nous prodiguer des conseils. Il me disait souvent : «Dites aux femmes d’épargner un peu d’arachide et d’en faire un champ pour elles.» Le Président Abdou Diouf également est venu ici, avec sa femme (Elisabeth Diouf). D’ailleurs, c’est avec Diouf que nous avons connu les groupements. Il fallait rassembler les femmes autour d’une fédération, avec des activités génératrices de revenus. Ce qui était d’un apport considérable pour ces femmes. Jusqu’à présent je maintiens mes groupements qui sont bien implantés dans la région de Louga. J’ai même créé une mutuelle pour financer les habitants de la ville.
bsakho@lequotidien.sn - hamath@lequotidien.sn
A quelle année remonte votre militantisme politique ?
Je devais avoir 17 ans à cette époque. Durant cette période, c’était le Bds (Bloc démocratique sénégalais) et la Sfio (Section française de l’internationale ouvrière) de Lamine Guèye. Nous étions avec le Président Senghor. Mon militantisme dans le parti socialiste remonte à longtemps. Je milite dans ce parti du temps du Président Senghor. A l’époque, j’étais encore très jeune, la carte de membre coûtait 25 francs. Je n’ai jamais eu de concurrents dans cette localité. Personne ne s’est levé pour s’opposer à moi. A chaque fois, c’est notre parti qui remportait largement les élections.
A l’époque, il fallait avoir sa carte de membre par devers lui pour montrer fièrement son appartenance politique. A défaut de la carte, il faut nouer un ruban blanc autour de ses reins. On distinguait les plus âgées avec des foulards verts enveloppés sur la tête. J’ai connu Mamadou Dia qu’on appelait «Dia 1er ». C’est un homme bien et qui aime son pays. On a allumé l’éclairage public pour la première fois quand il est venu à Kébémer. En ce moment, Alioune Diop était le maire. Il est venu de Touba en passant par Darou Mousty. On a allumé les lumières. Les gens disaient que Mamadou Dia est venu avec la lumière. C’est dommage pour notre pays.
On dit que si lui et Senghor avaient continué leur compagnonnage plus longtemps, le pays aurait dépassé son niveau de développement actuel ?
Oui ! C’est un homme qui aime son pays. Après, ils ont connu une divergence, mais ils s’entendaient très bien. Senghor l’appelait «mon esclave.» Une fois, il est venu à Louga et a demandé après lui. Il a dit «lui c’est mon esclave il peut rester où il est». J’ai vécu tout ça en politique.
Qu’est-ce qui explique cette puissance du Ps dans la ville de Kébémer ?
C’est peut-être lié à ma façon de vivre avec les populations. Je suis toujours à leurs côtés pour les épauler. Ma politique est basée sur le développement, je réponds à leurs occupations. C’est sûrement pour cela qu’elles nous ont toujours fait confiance.
Comptez-vous un membre de votre famille qui a fait la politique ?
Notre famille a toujours milité dans le Parti socialiste depuis la Sfio, Bds. C’est grâce à moi que tous les autres membres de ma famille sont entrés dans la politique. Pourtant, je n’ai jamais eu d’ambitions dans ce domaine. Les Législa-tives de cette année ont coïncidé avec la parité. C’est pour cette raison qu’on m’a choisie après que l’Alliance pour la République (Apr) a désigné un homme pour le département de Kébémer. Ousmane Tanor Dieng devait impérativement choisir une femme. C’est grâce à cette loi que je suis devenue députée pour la première fois.
Depuis que vous militez au Ps, c’est la première fois que vous accédez à une fonction élective ?
Oui ! Et mon investiture a été acceptée par tous. Personne n’a émis un avis contraire. Je n’ai jamais postulé pour un poste, même pas pour être une conseillère. En fin de compte, tout le monde a approuvé mon investiture. Tout ça, on ne peut pas l’oublier pour des questions d’argent. Ce ne serait pas honorable. Même si je n’étais pas devenue députée, je serais restée dans le parti jusqu’à ma mort ou jusqu’à ce que je ne puisse plus diriger la coordination. Je l’aurais alors donnée à quelqu’un d’autre. Et je continuerai à militer.
Présidente de l’Union départementale socialiste, votre statut et votre longévité vous auraient pourtant permis d’accéder à certains postes.
Je n’ai jamais voulu me disputer pour occuper tel ou tel poste. Ce n’est pas mon caractère. Aujourd’hui, je suis devenue députée alors que je ne m’y attendais même pas. C’est un honneur que les gens m’ont fait en disant que ce poste vous revient de droit. Et un honneur ne se refuse pas. Mais aussi il y a les circonstances, liées à la parité. Je vais faire de mon mieux pour répondre à leurs attentes.
Combien de mandats comptez-vous faire à l’Assemblée nationale ?
Tout dépend de la volonté divine. Je n’ai aucun problème sur le nombre de mandats. Le jour où mon mandat expirera, je vais rentrer tranquillement chez moi. Je n’ai plus peur de l’avenir.
Au sein de l’Assemblée nationale, vous avez été choisie pour faire partie du bureau d’âge. En principe, vous deviez présider la séance…
C’est Doudou Issa Niasse, qui suit après moi. Et c’est lui qui m’a remplacée pour présider la séance. Comme il est instruit contrairement à moi, qui suis analphabète, il a présidé la séance.
Qu’avez-vous ressenti en franchissant le seuil de l’Assemblée nationale ce jour-là ?
Rien de spécial. Sinon, nous devons défendre les intérêts du Peuple. C’est ce dernier qui nous a mandatés ; nous devons le satisfaire. Nous devons porter ses préoccupations.
Comment pouvez-vous représenter dignement le Peuple à l’Assemblée nationale alors que vous n’êtes pas instruite ?
J’ai mes enfants qui sont instruits. Ils seront mes assistants, ils vont m’aider à lire. C’est moi qui prendrai toutes les décisions.
Quelles lois comptez-vous proposer à l’Assemblée nationale ?
Je suis membre de la Commission développement de l’Assemblée nationale. Nous devons améliorer la situation des femmes dans nos campagnes. Il faut trouver des solutions à la santé et combattre la faim. Nous allons demander à Macky Sall de diminuer les prix des denrées de première nécessité.
Avez-vous pris part à la campagne électorale des Législatives ?
Je n’ai pas pris part à la campagne électorale. Ce sont mes enfants qui ont fait campagne à ma place.
Allez-vous faire la navette entre Dakar et Kébémer quand les travaux vont démarrer à l’Assemblée ?
Oui ! Je vais faire la navette même si j’ai une chambre à Dakar. En plus, j’ai un fils qui vit à Dakar. Quand je suis venue lors de l’installation du bureau, c’est lui qui m’a hébergée. Mais, je ne compte pas vivre à Dakar. Depuis que Pape Mor Dieng (son petit frère) est directeur d’école, député et maire, il n’a jamais quitté cette maison. Quand il a été élu maire, il n’a jamais passé la nuit à Dakar.
Avez-vous essayé de «recruter» des adversaires comme Dame Gaye (tête de liste du Pds dans le département de Kébémer) pour massifier votre parti ?
Non ! Nous n’avons pas besoin de les «recruter» pour massifier notre parti. C’est à eux de situer leurs intérêts avant de faire leur choix. Cependant, ils peuvent venir travailler avec nous. Je n’ai jamais cherché à les «recruter», mais nous entretenons des relations très cordiales. Notre porte est grandement ouverte.
Le nouveau pouvoir est en place depuis quatre mois. Que pensez-vous de ces premières décisions ?
On ne peut pas encore juger ses premières décisions. Le nouveau pouvoir n’a pas le temps nécessaire pour travailler. Ils disent qu’il n’y a pas d’argent, ils n’ont rien trouvé dans les caisses de l’Etat (sic). Maintenant, nous allons leur accorder du temps pour voir les actes qu’ils vont encore poser. Comme nous sommes des députés, nous attendons la déclaration de politique générale du Premier ministre pour connaître leur orientation politique. Pour le moment, on ne peut pas juger objectivement le gouvernement même si les populations attendent encore de grandes décisions.
N’est-il pas le temps de tenir un congrès du Parti socialiste ?
Nous sommes dans une coalition. La personne, avec qui nous y étions (Tanor), a décidé de continuer le compagnonnage dans Benno bokk yaakaar. Notre patron n’a aucun problème. A l’Assemblée nationale, il nous a demandé de voter carrément Moustapha Niasse. C’est un homme de paix qui ne cherche aucun poste : seul le Sénégal l’intéresse.
Connaissez-vous personnellement Moustapha Niasse ?
Oui ! Nous nous connaissions très bien. Moustapha Niasse venait régulièrement chez moi pour rendre visite à mon frère (ex-maire de Kébémer). Depuis qu’il a quitté le Ps, on ne se fréquente plus. Moi, je n’ai pas varié dans ma ligne de conduite : Seul le Parti socialiste m’intéresse.
Au-delà de la politique, quelles autres activités menez-vous dans votre vie ?
En dehors de la politique, je mène mes activités professionnelles. Je suis entre la mutuelle et mon domicile. Je suis la Pca (Présidente du conseil d’administration) de la mutuelle. Mon activité consiste à régler les soldes avant de prendre d’autres décisions.
Souvenez-vous du congrès sans débat ?
J’étais bien présente (catégorique). Le Président était là. Comme c’est un congrès sans débat, personne n’a pris la parole. Après son discours, toute l’assistance avait quitté les lieux. Car, le Président Diouf avait déclaré qu’il n’y a pas de débat. Tout le monde était assis et la salle était remplie à craquer. Nous avons applaudi après le discours, tout le monde s’est plié à cette résolution. Sans broncher.
Comment voyez-vous cette manière de faire la politique ?
Que Dieu nous en préserve. Les relations ne sont plus sincères, les convictions ont été emportées par les intérêts. Pourtant, on n’a pas le droit de trahir en politique. La pratique actuelle de la politique est très sale. Ils ne courent que derrière leurs intérêts. Il n’y a aucune vision. C’est dommage. Aujourd’hui, on parle d’audits, de milliards alors qu’on n’a jamais entendu ces montants. Je n’ai jamais su la valeur d’un milliard alors que je suis très âgée. Le million m’étonnait à plus forte raison un milliard. Cela montre la déliquescence de la classe politique guidée juste par l’obtention des prébendes.
Quels souvenirs gardez-vous encore de vos nombreuses campagnes électorales ?
Je me suis rendue à Darou Mousty accompagnée de Caroline Diouf. On a été reçus par Sokhna Mbaye. Elle a immolé un bœuf pour notre réception. Sokhna Mbaye a dit à Caro-line que Seynabou Dieng qui vous accompagne connaît bien Darou Mousty. Elle compte sept sections ici. Elle peut se rendre partout. Et vous verrez qu’elle sera accueillie par plusieurs militants. C’est pareil à Sagata. J’ai partout des militants prêts à répondre à mon appel à tout moment.
Sur la liste électorale, on a mentionné profession commerçante…
Je vendais des tissus. Je voyageais pour chercher de la marchandise. Je possédais une boutique. Et c’est là où je stockais ma marchandise que je rapportais de voyage. J’allais au Mali, au Maroc et j’étais aussi à la Mecque.
En politique, vous devez avoir des moyens financiers assez consistants pour satisfaire vos militants…
Senghor ne nous a pas appris cette manière de faire de la politique. Par contre, j’ai toujours aidé tous ceux qui étaient dans le besoin. Mais, nous ne connaissons pas la politique de l’argent. On n’a jamais acheté un militant.
Vous reconnaissez au moins que Abdoulaye Wade a eu le mérite d’instaurer la parité ?
Oui ! C’est un mérite de sa part. Il doit en être félicité. La parité reste, cependant, une question très complexe parce que les femmes resteront toujours dépendantes.
Pensez-vous à la retraite en politique ?
Non ! Il faut juste savoir partir avant que les relations avec les militants ne s’érodent. Tout cela dépendra des militants. Je suis encore là en attendant l’évolution des choses.
Doyenne et bien respectée dans ce département, Abdoulaye Wade n’a-t-il pas cherché à vous récupérer ?
Cela ne m’intéresse pas. Il ne vient pas chez moi. Par ailleurs, je n’ai jamais imaginé rallier son parti. Ceux qui sont du Pds (Parti démocratique sénégalais) me connaissent bien. J’ai des amis et des parents là-bas, mais ils n’essayeront jamais de me débaucher. Je suis socialiste à vie. Il n’y a pas d’autre alternative chez moi. On naît Ps, on meurt Ps. Et on ne peut aller nulle part ailleurs.
Abdoulaye Wade est aussi originaire de la localité. Comment avez-vous vécu cette dualité ?
Effectivement, il est de la localité comme nous tous. Mieux, c’est même un parent. Nous avons, cependant, des orientations politiques différentes. En dehors de la politique, nous restons des parents qui vivent dans la même localité. Beaucoup de mariages ont été célébrés entre nous. Quand il s’agit de se disputer le pouvoir, chacun défend ses intérêts. Ça ne nous empêche pas de garder solidement nos liens de parenté.
Comment avez-vous vécu avec le régime libéral qui gagne la localité ces dernières années ?
Nous sommes restés dignes dans la défaite. Sans tambour ni trompette, nous avons continué notre chemin. Ceux qui avaient besoin de nous, sont obligés de venir nous trouver. Nous avons donné toujours le meilleur de nous même. Ousmane Tanor Dieng, qui est venu, nous a demandé de mutualiser nos forces pour faire revenir les Socialistes au pouvoir. Notre parti a bien résisté dans le département de Kébémer. J’ai battu toutes ces gens. Je n’ai aucun problème particulier avec eux. Ils ont perdu devant moi sans aucune protestation. Tout s’est passé entre parents et amis. Nous avons même l’habitude de nous taquiner.
Le fait que Lamine Thiam soit sur la liste nationale n’a-t-il pas facilité votre tâche dans ce département ?
Non ! Lamine Thiam est mon neveu, mais nous n’avons pas gagné parce qu’il a été investi sur la liste nationale. Nous avons remporté le département sans contestation.
Avez-vous le sentiment d’avoir pris votre revanche sur le Pds ?
Il faut toujours avoir confiance en Dieu et prendre son mal en patience. Il faut toujours modérer ses ambitions, vous verrez que Dieu interviendra. Nous n’avons aucun problème avec eux. Avant Abdoulaye Wade, il y avait Senghor et Diouf. Après, Abdoulaye Wade a créé son parti, il s’est battu avant de devenir président de la République. Il savait qu’il allait un jour partir. C’est valable pour nous aujourd’hui. En 2000, Diouf a été battu par Wade. Il a accepté sa défaite, il est parti tranquillement. Nous avons attendu jusqu’à ce que Dieu nous redonne le pouvoir. C’est ça la vie. Moi,
je connais bien Abdoulaye Wade alors qu’il était opposant. Je ne lui ai jamais rendu visite au Palais. Mais quand les urnes ont révélé leur secret, nous avons accepté. C’est Dieu qui nous a redonné le pouvoir parce que nous avons eu confiance en Lui.
Expliquez-nous la date de votre naissance, il est écrit sur les listes Seynabou Dieng née le 00-00-1930 ?
C’est parce que nos grands parents ne savaient pas les dates exactes de nos naissances. Ils ont toujours tâtonné. Je sais bien que ce n’est pas la date exacte, mais je suis obligée de le supporter. Donc, je ne peux pas savoir ma date de naissance exacte. Vous-même vous avez constaté que c’est bien écrit née vers… (Elle demande à Ndèye Fatou, sa fille, qui lui confirme que c’est bien 1933). Si je me levais pour marcher, vous vous rendrez compte que Abdoulaye Wade n’est pas plus âgé que moi.
Qu’est-ce-qui vous a toujours retenu au Ps alors que nous assistons à des transhumances qui ont même décimé votre parti ?
Je crois au Parti socialiste pour plusieurs raisons. J’ai grandi et vécu dans ce parti. Dans la famille, nous ne connaissons que le Parti socialiste. J’ai éduqué mes enfants, mes sœurs dans cette ambiance. Ils sont tous dans cette dynamique. Même ceux qui résident à l’étranger votent Ps quelle que soit la situation. Nous ne connaissons pas la transhumance.
Qu’est-ce-qui explique cette fidélité ?
La fidélité est une qualité importante dans les relations. Je pense aussi que la dignité fait l’homme. Elle n’a pas de prix. Ma position est claire : Qu’il pleuve ou qu’il neige, je ne quitterai jamais ce parti. Je compte y rester pour le meilleur et le pire. C’est une question de dignité. Si les transhumants reviennent, ils nous trouveront dans le parti. Personne n’est indispensable. Le parti a survécu à Senghor et Diouf. Il va survivre aussi à Tanor Dieng. Quand on construisait la Maison du parti, j’étais la présidente de la Coordination départementale Ps de Kébémer. Nous cotisions 3 000 francs Cfa par mois. Le Président Senghor avait demandé aux présidents de Coordinations de cotiser 3000 francs Cfa, les hauts responsables participaient à hauteur de 5 000 francs. A l’époque, nous allions ramasser des pierres pour participer à l’édification de notre siège. Lorsque Abdoulaye Wade a voulu exproprier la Maison du parti, j’ai dit qu’il ne sait pas comment on a acquis et construit notre siège. Il disait qu’elle fait partie du titre foncier de l’Etat. Nous avons retroussé nos manches pour l’ériger.
Quelles relations entretenez-vous avec Ousmane Tanor Dieng ?
J’ai continué à travailler avec lui après le départ de Abdou Diouf. Comme si de rien n’était. Nous avons une discipline de parti. Les paroles de Tanor sont forcément les nôtres. Nous n’avons aucun problème.
Aujourd’hui, certaines voix s’élèvent pour réclamer le départ de Tanor Dieng…
En tant que doyenne et militante du parti, je ne mettrai jamais mon parti dans l’embarras. Je ne chercherai jamais à créer des tendances, à orchestrer des divisions en faveur ou en défaveur de quelqu’un. Je suis derrière Ousmane Tanor Dieng qui reste notre responsable. C’est notre président.
Léopold Sédar Senghor ou Abdou Diouf vous ont-ils rendu visite ?
Le Président Senghor est venu ici. Il a passé la nuit chez le commandant. C’est moi-même qui lui ai envoyé une couverture. A l’époque, Sen-ghor nous appelait tous les trois mois, pour voir un peu la situation qui prévaut pour nous prodiguer des conseils. Il me disait souvent : «Dites aux femmes d’épargner un peu d’arachide et d’en faire un champ pour elles.» Le Président Abdou Diouf également est venu ici, avec sa femme (Elisabeth Diouf). D’ailleurs, c’est avec Diouf que nous avons connu les groupements. Il fallait rassembler les femmes autour d’une fédération, avec des activités génératrices de revenus. Ce qui était d’un apport considérable pour ces femmes. Jusqu’à présent je maintiens mes groupements qui sont bien implantés dans la région de Louga. J’ai même créé une mutuelle pour financer les habitants de la ville.
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