Seydou Guèye : « La classe politique sénégalaise doit renoncer à un certain infantilisme »

Alors que le Oui l'a emporté avec près de 63% des voix au référendum constitutionnel du 20 mars, le porte-parole du gouvernement sénégalais, Seydou Guèye, répond aux questions de Jeune Afrique sur les leçons du scrutin.

Au lendemain du référendum du 20 mars, le camp présidentiel savoure sa victoire, qui coïncidait à quelques jours près avec le quatrième anniversaire de l’élection de Macky Sall. Face à un vaste Front du Non, le projet de révision constitutionnelle, composé de quinze mesures, a été approuvé par près de 63% de Sénégalais. Porte-parole du gouvernement et de l’Alliance pour la République (APR, parti présidentiel), Seydou Guèye revient pour Jeune Afrique sur les enseignements d’un scrutin qui aura tout de même révélé un fort taux d’abstention et un vote contestataire dans le bastion de la confrérie mouride.


Seydou Guèye : « La classe politique sénégalaise doit renoncer à un certain infantilisme »
Jeune Afrique : Que répondez-vous aux partisans du Non qui considèrent que leur score, malgré la défaite, marquerait un désaveu pour le chef de l’État ?

Seydou Guèye : La réalité est bien différente. Les Sénégalais ont validé un projet innovant et progressiste tout en rejetant l’intention perverse de l’opposition visant à personnaliser le scrutin. Il n’était absolument pas question d’une élection présidentielle avant l’heure mais bien d’un projet de révision constitutionnelle. Le Front du Non en aura eu pour ses frais puisque le peuple a renouvelé à cette occasion le contrat de confiance qui le lie au président Macky Sall. Aucun des leaders potentiellement présidentiables qui appelaient à voter Non n’est parvenu à l’emporter dans son département. Certains n’ont même pas gagné dans leur propre bureau de vote !

La peuple sénégalais est mature, il s’est détourné de la stratégie malsaine adoptée par les tenants du Non, lesquels ont notamment prétendu que les dispositions proposées aboutiraient à légaliser l’homosexualité au Sénégal.

La victoire du Oui à tout de même été atténuée par un fort taux d’abstention, de plus de 60%…

Contrairement à ce que le camp du Non voudrait laisser croire, ce taux d’abstention ne leur appartient pas – ce qui eût été différent si ses leaders avaient appelé au boycott. Comme nous, ils ont appelé leurs partisans à se rendre aux urnes. Ce taux d’abstention s’explique notamment par la forte croissance du fichier électoral à partir de 2005. Avec l’émission des cartes d’identité numériques, la délivrance de la carte d’électeur est devenue automatique. Au final, nous avons constaté qu’environ 1,5 million d’électeurs n’ont jamais voté depuis leur inscription sur les listes électorales. Par ailleurs, ce taux de participation est presque équivalent à celui des locales de 2014 – où il était de 38,7%. Bien sûr, l’attrait n’est pas le même pour un référendum que pour le second tour d’une élection présidentielle.

Le ministre de l’Intérieur a déclaré qu’il estime opportun de rayer des listes électorales ce million et demi d’électeurs qui, selon le gouvernement, ne font pas usage de ce droit. N’est-ce pas une façon paradoxale de réduire le taux d’abstention ?

Nous pensons effectivement qu’il conviendrait de réviser le fichier électoral en fonction de cette situation, mais cela ne pourrait se faire qu’au terme d’une concertation avec l’ensemble des acteurs concernés, notamment les partis politiques.

Quand on voit les arguments brandis par l’opposition à la veille du référendum, on peut comprendre que de nombreux Sénégalais aient préféré rester chez eux
Chaque citoyen doit avoir le droit d’exprimer sa préférence à travers un vote, c’est un indicateur de la maturité d’une démocratie. Mais il y a aussi un principe de réalité ; en l’occurrence nous devons œuvrer pour promouvoir le sens civique de nos concitoyens lorsque, à l’occasion d’un scrutin, l’avenir de leur pays est en jeu.

Encore faudrait-il pour cela que la classe politique renonce à un certain infantilisme. Or quand on voit les arguments brandis par l’opposition à la veille du référendum, on peut comprendre que de nombreux Sénégalais aient préféré rester chez eux.

Comment interprétez-vous le fait que le cœur du pays mouride soit quasiment le seul bastion électoral qui ait opté pour le Non ?

Je n’ai pas suffisamment de recul pour l’expliquer, je préfère donc ne pas m’avancer. Mais on peut se demander si les tentatives d’intoxication de certains leaders du Non n’ont pas porté leurs fruits. L’électorat mouride est particulièrement sensible aux questions de valeurs et de code moral. L’idée que l’attribution de nouveaux droits aux citoyens ait été déformée et présentée comme l’instauration d’une certaine permissivité a pu faire office d’épouvantail.

Les relations entre le régime et l’opposition sont particulièrement tendues depuis 2012. Comment comptez-vous mettre en œuvre le statut de l’opposition dans ce contexte ?

Le principe du statut de l’opposition et de son chef avait été envisagé par Abdou Diouf. Abdoulaye Wade l’avait ensuite inscrit dans la Constitution. Macky Sall entend lui donner un débouché pratique, en le définissant concrètement. Nous disposerons ainsi de mécanismes permettant de faciliter le dialogue entre le pouvoir et le chef de file de l’opposition sur les thématiques qui concernent l’intérêt du pays. Cela nécessite bien sûr d’y parvenir au terme d’un consensus avec nos interlocuteurs concernés.

À terme, ce statut devrait valoir au représentant de l’opposition une place dans le protocole de la République, ce qui consolidera l’image de la démocratie sénégalaise. L’objectif de cette mesure est d’associer l’opposition à l’élan national, d’accroître la transparence de l’action publique et d’apaiser les rapports entre le pouvoir et son opposition.

Jeune Afrique 
Mercredi 30 Mars 2016
Jeune Afrique




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