Risque de troubles en cas de condamnation de Karim Wade : Frayeur et sérénité chez les Dakarois

​Le verdict est, aujourd’hui, au bout de toutes les lèvres dans la capitale sénégalaise. Sur les lieux de travail, dans les bus et cars rapides ou autour du bol, l’affaire Karim Wade & Cie reste le principal sujet de discussion. Si un sentiment d’inquiétude anime certains Dakarois du fait d’une éventuelle condamnation du désormais candidat du Pds, d’autres, par contre, affichent une sérénité totale en appelant au calme.


Risque de troubles en cas de condamnation de Karim Wade : Frayeur et sérénité chez les Dakarois
Il est 10 heures passé, ce 22 mars. Comme tous les dimanches, à cette heure de la matinée, les rues sont presque désertes. Sur l’avenue Bourguiba, quelques véhicules roulaient sous la caresse d’un vent assez fort qui a fini de dicter sa loi sur la capitale sénégalaise où tous les yeux sont fixés vers la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei) dont le président et ses assesseurs devront rendre, aujourd’hui, le verdict dans l’affaire Karim Wade et ses présumés complices. «Vu les menaces qui fusent de partout en cas de condamnation de Karim, il est normal de s’inquiéter», déclare Moussa, ce jeune taximan. Selon lui, le Sénégal risque de connaitre le 23 juin 2011. «Le verdict de la Crei risque de plonger le pays dans un chaos total comme c’était le cas en 2011. Parce que les libéraux et presque tous les Sénégalais savent déjà ce que Karim Wade encourt». 
Cheikh Fall lui est étudiant. Retrouvé devant la grande porte de l’université Cheikh Anta Diop, cet étudiant, chemise à moitié débrayée, cravate bien ajustée, ne cache pas son inquiétude: «Moi, ce qui me fait peur, c’est cet impressionnant dispositif sécuritaire qui est mis en place depuis quelques jours. Je pense que, si nous voulons la paix, on ne doit pas répondre par des armes», dit- il, avec soupire. A en croire, cet étudiant en licence 3 à la Faculté des sciences juridiques et politiques, «cette situation inhabituelle a fini de mettre dans l’esprit des Sénégalais que la journée de demain (aujourd’hui) risque d’être chaude». Et, ajoute M. Fall, ce sont les citoyens qui vont en pâtir. 
«Les politiques ont pris le pays en otage. Si c’est une affaire politique ou judiciaire qui les op- pose, ils doivent régler ça de la manière la plus démocratique possible. Mais, à chaque fois qu’une situation pareille se présente, ils perturbent la quiétude des Sénégalais», regrette notre interlocuteur. 
Un sentiment que partage sa copine Amina. Interpellée, cette jeune étudiante d’une vingtaine d’années, derrière ses lunettes noires fumées, joue à la dérobade avant de renchérir : «De grâce que les politiques savent que nous ne voulons plus vivre la journée du 23 juin 2011. Nous voulons la paix dans notre pays. Pour de simples questions purement politiciennes, il n’est pas question de faire basculer le pays dans une violence». Avant de se demander : «Pourtant, chaque jour que Dieu fait, des dizaines de Sénégalais sont envoyés en prison sans que personne n’en parle. Alors, pourquoi le procès du fils de l’ancien président de la république soulève-t-il ce tollé?». Selon elle, «tous les Sénégalais doivent rester chez eux et laisser la justice faire son travail. Parce que, même si les souteneurs de Karim ne sont pas satisfaits, ils ont d’autres voies plus diplomatiques pour répondre». 
Autre lieu, même sentiment. Il est 11 heures 06 minutes, au quartier de Rebeuss à quelques encablures du tribunal de Dakar. Ici, les avis sont partagés. C’est le cas de Ndeye Sokhna. «J’ai donné l’ordre à mes enfants de rester à la maison durant toute la journée de demain (aujourd’hui). Parce que, d’après ce que ce vois, il est fort probable que les choses dégénèrent», indique cette septuagénaire retrouvée devant sa maison. Toutefois, poursuit cette enseignante à la retraite, «on a espoir que les forces de l’ordre seront en mesure d’assurer notre sécurité». Sur le procès, elle dit ne pas avoir de commentaires à faire, mais tient à «demander que justice soit rendue, sans pression». 
Tout le contraire de Baye Ndiaga Sène. Visiblement préoccupé à ranger son étale de fruit, cet homme à la trentaine déclare : «Je pense que les juges doivent libérer Karim Wade pour que le pays retrouve la paix. Car, même s’il est condamné, l’argent ne reviendra jamais à l’Etat». Qualifiant la «justice de sélective», notre interlocuteur d’argumenter : «Je ne comprends pas pourquoi c’est lui seul qui est poursuivi alors que tous les autres dignitaires du régime de Wade sont libres». A cet effet, cet originaire du Saloum n’a pas manqué de lancer un «appel à la justice Sénégalaise à savoir qu’elle est là pour tous les citoyens».
A quelques mètres, un groupe de jeunes discute autour du thé devant un magasin. Pas sur l’affaire Karim Wade mais sur la finale qui devait opposer le Sénégal au Nigéria. Mais, derrière cette ambiance se cache une peur à cause du verdict de la Crei. «Nous qui habitons à côté du tribunal, nous ne dormons plus que d’un seul œil à cause de l’affaire Karim Wade. Nous craignons que notre quartier plonge dans la violence, demain», souligne le doyen du groupe, Abdoulaye Dièye. 
Pourtant, rappelle-t-il, «ce sentiment, nous le visons depuis que le procès est ouvert. A chaque fois, des gens et des forces de l’ordre s’affrontent sous nos yeux. Ce qui nous met dans des situations loin des meilleures». C’est pourquoi, poursuit notre interlocuteur, «nous invitons les gens à plus de calme parce que, quoi qu’on puisse dire, le Sénégal ne s’arrête pas au 23 mars». Concluant, M. Dièye de dire : «C’est un jour qui restera à jamais gravé dans les esprits des Sénégalais. C’est pourquoi, j’invite les juges à dire le droit, rien que le droit». 

Libération
Lundi 23 Mars 2015
Dakaractu




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