Révélations sur l'argent caché des « princes rouges »


Révélations sur l'argent caché des « princes rouges »

On les appelle les « princes rouges ». Ils sont l'élite, étroite et ambitieuse, de la deuxième économie du monde. Liés, par le sang ou le mariage, au pouvoir  en place ou à d'anciens dignitaires du Parti communiste  chinois (PCC), ils ont créé des fortunes fabuleuses et cristallisent le mécontentement de la population. Car ils sont aussi le résultat d'une immense hypocrisie : ces cadres communistes affichent leurs idéaux « populaires » tout en fermant les yeux quand leurs proches utilisent leur pouvoir  et leur influence pour s'enrichir. Et ce au mépris de la morale, voire de la loi : selon les documents recueillis par le Consortium international  de journalistes d'investigation (ICIJ), plus de 20 000 clients originaires de Chine  ou de Hongkong seraient liés à des compagnies offshore situées dans des paradis fiscaux.


Une soirée sur le thème du « vieux Pékin » au Capital Club, un club privé de riches Chinois à Pékin, le 27 octobre 2012.

LE BEAU-FRÈRE DE XI JINPING

Des documents révèlent notamment l'existence aux îles Vierges britanniques d'une société détenue à 50 % par Deng Jiagui, le beau-frère du président Xi Jinping. Marié à la sœur aînée du chef de l'Etat, M. Deng est multimillionnaire, promoteur immobilier  et investisseur dans les métaux rares. Depuis son arrivée à la tête du PCC, en 2012, Xi Jinping a lancé une vigoureuse campagne anticorruption. Non sans écraser  un mouvement de citoyens appelant à la publication du patrimoine des responsables gouvernementaux.

Autre figure majeure du PCC, Wen Jiabao, qui a été premier ministre de 2003 à mars 2013, et aimait se présenter  en réformateur, cultivant l'image bienveillante d'un grand-père soucieux de ses  compatriotes. Nos documents révèlent que son fils, Wen Yunsong, a constitué en 2006 aux îles Vierges britanniques, avec l'aide du bureau hongkongais de Credit Suisse, la société Trend Gold Consultants, dont il fut l'unique dirigeant et actionnaire jusqu'à sa dissolution, en 2008.

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LA FILLE DE WEN JIABAO

Les documents que possèdent l'ICIJ ne précisent pas la nature de l'activité de cette société. Investisseur en capital-risque, Wen Yunsong, qui a fait ses études aux Etats-Unis, a cofondé une société d'investissement, avant de devenir, en 2012, le président de la China Satellite Communications Company, une entreprise publique qui entend devenir  le premier opérateur de satellites d'Asie.

L'ICIJ a tenté à maintes reprises de contacter  Wen Yunsong et d'autres personnes citées dans cette enquête. Très peu ont donné suite, et Wen Yunsong n'en fait pas partie. Invoquant des règles de confidentialité, Credit Suisse a fait savoir  que la banque « ne souhaite pas commenter  cette question ».

Les fichiers analysés par l'ICIJ viennent aussi éclairer  le rôle jusque-là méconnu qu'ont joué les îles Vierges britanniques dans un scandale naissant mettant en cause la fille de Wen Jiabao, Wen Ruchun, aussi connue sous le nom de Lily Chang. Selon The New York Times, la banque JPMorgan Chase a versé à Fullmark Consultants, une société que Wen Ruchun dirige, 1,8 million de dollars (1,33 million d'euros) d'honoraires de conseil. Les autorités américaines ont ouvert une enquête à son sujet et plus largement sur l'utilisation de « princes rouges » par JPMorgan pour étendre  son influence en Chine.
 

Fullmark Consultants semble avoir  été constituée de façon à faire  disparaître  tout lien direct entre Wen Ruchun et JPMorgan. C'est son époux Liu Chunhang, qui a créé la société en 2004 aux îles Vierges britanniques et qui en fut l'unique directeur et actionnaire jusqu'en 2006, année où il prit ses fonctions… à l'agence publique chinoise de surveillance des marchés.

La société de services  offshore TrustNet, installée à Singapour, a facturé à la banque suisse UBS, en octobre 2005, l'établissement d'un certificat de solvabilité pour Fullmark Consultants, ce qui démontre l'existence d'un lien direct entre Fullmark et la banque suisse. Laquelle nous a répondu par communiqué, assurant que sa politique  de « connaissance du client » et les procédures en place pourtraiter  avec les clients liés à la sphère politique comptaient « parmi les plus strictes du secteur ».

Selon un informateur cité dans un câble envoyé à Washington en 2007 par le consulat américain à Shanghaï, le premier ministre Wen Jiabao était « écœuré par les activités de sa famille  ». Ce câble, révélé par WikiLeaks, précisait que si les proches de Wen Jiabao « n'ont pas nécessairement bénéficié de pots-de-vin, ils acceptent des “honoraires de conseil” exorbitants ».

UN DANGER POUR LE PARTI COMMUNISTE

Les documents à disposition de l'ICIJ font également état de société s constituées par des proches de Deng Xiaoping, qui a dirigé la Chine de 1978 à 1992, de l'ancien premier ministre Li Peng (de 1988 à 1998) et de l'ex-président Hu Jintao (de 2003 à 2013). Pour certains spécialistes de la Chine, les fortunes croissantes qu'amassent ces « princes rouges », notamment leurs actifs offshore, représentent un danger sérieux pour le PCC. Mais le pouvoir  actuel serait trop impliqué pour y mettre  un terme.

« Quel intérêt y a-t-il à diriger  le Parti communiste si vous  n'en tirez pas 1 ou 2 milliards pour votre famille ?, ironise Steve Dickinson, un avocat américain installé en Chine, qui travaille sur des affaires de fraude. L'enjeu est immense, et s'il est compréhensible que tout le monde fasse l'autruche et refuse d'en parler, ça n'en est pas moins scandaleux. » A la fin des années 1990, parmi les Chinois influents qui choisirent de s'« extraterritorialiser » figurait Fu Liang, le fils de Peng Zhen, l'un des « huit immortels » du Parti communiste et des plus hauts dirigeants de l'Assemblée nationale populaire dans les années 1980. Les documents OffshoreLeaks publiés par l'ICIJ en 2013 révèlent que Fu Liang (qui a investi dans les yacht-clubs et les terrains de golf  en Chine continentale) a géré au moins cinq sociétés offshore aux îles Vierges de 1997 à 2000. C'est par l'une d'elles, South Port Development Limited, qu'il acheta en 2000 un hôtel aux Philippines.
 

C'est la société TrustNet qui aida Fu Liang à créer  ces entreprises. En 2000, TrustNet faisait partie de ces cabinets qui mettaient tout en œuvre pour signer  des clients chinois, en organisant, par exemple, des réunions marketing dans les bureaux à Shanghaï de ceux qu'on appelait alors les « Big Five » de l'audit : KPMG, Ernst & Young, Pricewaterhouse, Deloitte & Touche et Arthur Andersen.

Par le biais de TrustNet, le cabinet devenu depuis PricewaterhouseCoopers contribua à la constitution de plus de 400 sociétés offshore pour des clients de Chine continentale, de Hongkong et de Taïwan, montrent les documents de l'ICIJ. Sur ces mêmes marchés et toujours à travers TrustNet, UBS apporta ses services dans la création de plus d'un millier d'entités offshore.

Les bureaux d'UBS à Hongkong, en particulier, assistèrent Yang Huiyan, qui est, avec un patrimoine estimé à 8,3 milliards de dollars, la femme la plus riche de Chine, dans la création en 2006 d'une société aux îles Vierges britanniques. Yang Huiyan, qui a hérité de la fortune gagnée dans l'immobilier par son père, n'a pas répondu à nos questions.

SOIRÉES VIN ET FROMAGE

En 2007, la banque suisse adressa à TrustNet une autre milliardaire de l'immobilier : Zhang Xin, fondatrice du promoteur Soho China, qui a redessiné une bonne partie de Pékin, et a récemment fait parler  d'elle en s'offrant à Manhattan une demeure de 26 millions de dollars. Par la voix d'un porte-parole, elle a décliné nos sollicitations sur la société qu'elle détient aux îles Vierges britanniques – Commune Investment Ltd.

En 2005, une note de marketing estampillée « strictement interne et confidentielle » encourageait les collaborateurs de TrustNet à resserrer  leurs liens avec Credit Suisse à Hongkong : le personnel de Credit Suisse et d'UBS se vit alors invité à des soirées vin et fromage. En Chine continentale, où les banques étrangères étaient strictement encadrées, ils optèrent pour une autre tactique : « A Shanghaï, nous ciblerons les cabinets d'avocats et les sociétés d'audit », précisait la note de 2005.
 

La campagne de séduction porta ses fruits : de 2003 à 2007, le nombre de sociétés constituées par TrustNet pour des clients originaires de Chine, de Hongkong et de Taïwan fut multiplié par trois, passant de 1 500 à 4 800. Parmi les clients de TrustNet ayant créé des entreprises pendant cette période figurent deux délégués siégeant à l'Assemblée nationale populaire actuelle, le Parlement chinois.

Wei Jianghong, parlementaire pour la province de l'Anhui et président de l'entreprise publique Tongling Nonferrous Metals, a été l'un des directeurs de Tong Guan Resources Holdings, créée aux îles Vierges en 2006. Cette société a servi d'intermédiaire à l'entreprise publique Tongling pour l'investissement de 10 millions de dollars, en 2007, dans un projet de métallurgie du cuivre au Chili.

Autre parlementaire possédant des actifs offshore, Ma Huateng est le fondateur du numéro un chinois de la messagerie instantanée, Tencent. Ses 10 milliards de dollars de patrimoine le classent cinquième au palmarès des milliardaires en Chine établi par le magazine  Forbes. En 2007, Ma Huateng est devenu codirecteur, avec le cofondateur de Tencent Zhang Zhidong, de la société TCH Pi Limited, immatriculée aux îles Vierges, qui n'apparaît pourtant nulle part dans les documents officiels de Tencent, et dont les activités restent bien floues.

UN SYSTÈME DE PLUS EN PLUS UTILISÉ

La situation a radicalement changé depuis les premières incursions de la Chine dans le monde de l'offshore. Le pays est plus riche, et les places extraterritoriales sont de plus en plus utilisées, non seulement comme voies de transit pour ces opérations « circulaires » qui sortent de Chine et y retournent, mais aussi pourinvestir  à l'étranger et accéder  à des marchés où se procurer  métaux, minerais et autres matières premières.

Certains estiment que le système a contribué à l'essor du pays. « Il faut être  lucide et accepter  cette réalité : les capitaux chinois quittent massivement le pays. J'y vois même un phénomène positif, commente Mei Xinyu, chercheur au ministère du commerce chinois. Evidemment, je préfère qu'une société soit constituée dans son pays d'origine. Mais si ce pays ne lui procure pas l'environnement le plus propice, aller  s'immatriculer  dans une place offshore est un choix purement pragmatique. »
 

Alors que les lourdeurs administratives et l'interventionnisme étatique ont tendance à paralyser  le système commercial chinois, être  immatriculé dans un centre offshore facilite souvent les affaires. Cela ne saurait faire  oublier le fait que de nombreuses entreprises chinoises, et de nombreux Chinois, utilisent des sociétés offshore à des fins illicites.

En septembre 2013, Zhang Shuguang, un ancien cadre dirigeant des chemins de fer chinois, a ainsi plaidé coupable devant un tribunal pénal dans une affaire où il est accusé d'avoir  transféré 2,8 milliards de dollars sur des comptes bancaires offshore. Selon un rapport interne publié par la Banque centrale de Chine, des responsables publics ont détourné et fait sortir  de Chine plus de 120 milliards de dollars depuis le milieu des années 1980. Portcullis TrustNet a assisté Cosco, le géant public du transport par conteneurs, dans la création d'une société aux îles Vierges en 2000. Parmi les nombreux directeurs de Cosco figuraient l'actuel président de l'entreprise publique Ma Zehua, ainsi que Song Jun, jugé en 2011 pour détournement de fonds et prévarication.

FAUSSE JOINT-VENTURE AUX ÎLES VIERGES

Envoyé en 2001 par Cosco pour superviser  une filiale à Qingdao, dans la province du Shandong (est de la Chine), Song Jun avait monté une fausse joint-venture aux îles Vierges, dont il s'est servi, selon la justice, pour faire  sortir  des millions de la rutilante tour Cosco Plaza de Qingdao. Selon l'agence de presse officielle Xinhua, il a détourné 6 millions de dollars, reçu 1 million de dollars de pots-de-vin d'un associé taïwanais et acheté, grâce à ces rentrées, quelque 37 appartements à Pékin, Tianjin et Qingdao. Le procès  de Song Jun a été ajourné, et aucun verdict rendu public.

 

Huang Guangyu, qui fut un temps l'homme le plus riche de Chine, fait aussi partie de ces Chinois ayant fait des affaires par le biais des îles Vierges. Les documents aux mains de l'ICIJ montrent que lui et son épouse, Du Juan, ont constitué dans l'archipel au moins 31 sociétés de 2001 à 2008, au moment même où ils montaient en Chine la plus grande chaîne d'électronique grand public. Huang Guangyu a été condamné en 2010 à quatorze années de prison pour délit d'initié, corruption et manipulation du cours d'une action. Son épouse, reconnue coupable de délits similaires, a été libérée en 2010.
 

Bien que Huang Guandyu reste emprisonné et bon nombre de ses actifs gelés, son empire, lui, continue de tourner  grâce au réseau de sociétés offshore qu'il s'est constitué. Il reste propriétaire de plus de 30 % des parts de Gome, sa chaîne de distribution d'électronique, par l'intermédiaire de deux autres sociétés des îles Vierges, Shining Crown Holdings et Shine Group.

 Alors que la fortune des oligarques des milieux d'affaires, des responsables gouvernementaux et de leurs familles fait de plus en plus de remous, certains Chinois bravent la colère des autorités en les interpellant sur la corruption. S'appuyant sur Internet et sur de petits rassemblements, le Mouvement des nouveaux citoyens, qui réunit des organisations de la société civile, milite ainsi pour une plus grande transparence. Mais le gouvernement n'a pas tardé à réagir. Le fondateur du mouvement, Xu Zhiyong, a été arrêté, ainsi que plus d'une vingtaine de membres. Le procès du militant devait se tenir  jeudi 23 janvier.

LIMITER LE RECOURS ABUSIF AUX SOCIÉTÉS OFFSHORE

Pékin s'en prend aussi aux médias  étrangers qui s'intéressent au fossé entre riches et pauvres. Après s'être  fait l'écho des actifs offshore de « princes rouges », The New York Times et Bloomberg News ont vu leurs sites Internet bloqués, en octobre 2012, et leurs journalistes leur délai d'obtention de visa  pour la Chine s'allonger. Après des années d'inaction, les Etats-Unis, le Royaume-Uni  et des organisations internationales commencent à oeuvrer  en faveur de réformes qui, à les en croire, devraient limiter  le recours abusif aux centres offshore. La Chine apparaît moins combative dans son action pour réformer  le système.

 Le fait est que d'importantes failles dans la législation fiscale permettent aux Chinois d'utiliser  l'offshore avec une relative liberté : rien ne les obligeait jusqu'à présent à déclarer  leurs actifs à l'étranger. « Le législateur chinois n'avait pas prévu que des particuliers s'enfuient avec de telles sommes », précise Rocky Lee, un avocat d'affaires de Pékin.
 

Désormais, les autorités de la Chine continentale tentent de reprendre  la main sur les flux de capitaux privés qui partent offshore. Une nouvelle réglementation, en vigueur depuis le 1er janvier, impose désormais aux Chinois de déclarer  leurs actifs à l'étranger. De l'ardeur qu'y mettra, ou non, la Chine, dépendra la réussite de la campagne mondiale de refonte du système offshore. Car, à mesure qu'augmente le poids de Pékin dans l'économie mondiale, le pays apporte aussi un flux croissant de clients aux services offshore.

 Pour preuve, une enquête réalisée en 2013 auprès de plus de 200 banquiers et autres professionnels de l'offshore a conclu que « la demande liée à la Chine » est le premier moteur de croissance du secteur. Comme le résume le directeur d'une société de services offshore des îles Vierges britanniques, interrogé dans cette étude, « sur les cinq prochaines années, la Chine est le pays-clé pour l'acquisition de nouveaux clients ».

(Traduit de l'anglais par Julie Marcot)
lemonde.fr

Mardi 21 Janvier 2014
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