Réflexion sur les évènements en Egypte


Réflexion sur les évènements en Egypte
Les évènements qui se déroulent en ce moment en Egypte, avec leurs lots de morts, suite au coup  d’état perpétré  par l’armée contre le régime de Morsi, nous poussent à nous interroger sur les conséquences des printemps arabes.
Répondant à l’appel des manifestants de la place Tahrir, l’armée égyptienne a mis ses menaces en exécution en déposant le régime du président élu,  mettant  ainsi  fin au règne des frères musulmans. Ces évènements constituent à coup sûr un échec du printemps égyptien. Alors qu’au lendemain de la chute de Moubarak, les espoirs étaient permis et l’Egypte à l’instar de la Tunisie semblait tirer un trait sur un passé marqué par un règne sans partage de ce dernier. Cette dictature d’une trentaine d’année venait de vaciller pour sonner le glas du Réis égyptien. Mais force est de constater que les péripéties de ces derniers jours nous laissent perplexes sur la suite des évènements. Il se pose dès lors un certain nombre de questionnements que nous voudrions partager avec vous.
Dans un premier temps, il faut dire que ce qui s’est passé n’est ni plus ni moins  qu’un coup d’état même si, certains, voulant le légitimer, lui impriment le qualificatif de légitime. Mais un coup d’état reste un coup d’état dés lors qu’il met un terme à un ordre constitutionnel établi. Il faut reconnaître aussi que ce coup a  été  précédé d’un appel du peuple, ou à tout le moins, d’une franche importante de ce dernier (22 millions d’Egyptien ont signé une pétition pour exiger le départ de Morsi), au départ du régime des frères musulmans. Et c’est là que se pose la question de la légitimité des actes posés par le Président déchu face aux attentes nées au lendemain de la révolution.
En mettant un terme au règne de Moubarak, les aspirations de la rue égyptienne consistaient à la fondation ou à l’émergence d’une société démocratique avec le respect des libertés individuelles, un équilibre entre les pouvoirs, un retour de l’armée dans les casernes etc. Mais il a semblé que la révolution a été déviée de sa trajectoire. En effet, l’histoire nous enseigne que les révolutions ont, la plupart du temps, fait l’objet de confiscation. A Rome, la révolution  plébéienne a été détournée par les Patriciens ; la révolution française,  révolte du peuple contre la monarchie, a été confisquée par la bourgeoisie. Celle égyptienne n’a pas échappée à la règle même si, par ailleurs, les frères ont accédé au pouvoir par la voie démocratique. Comme l’ont affirmé certains commentateurs, la démocratie ne se limite pas seulement aux urnes. Les principes qui sous- tendaient cette marche du peuple vers la démocratie ont été détournés pour servir ou asseoir le pouvoir entre les mains d’une communauté.  Les égyptiens n’ont pas « dégagé » le régime autoritaire de Moubarak pour vivre le régime autoritaire de Mouhamet Morsi. Ce dernier a voulu d’emblée concentrer tous les pouvoirs entre ses mains ; l’assemblée constituante était composée uniquement de frères musulmans. Par conséquent, si le pouvoir des frères musulmans a été légitime car démocratiquement élu, les actes posés par ce dernier ne l’ont pas été parce qu’ils ne prenaient en compte que les aspirations partisanes d’une partie du peuple.
Parallèlement, à ces agissements contraires à l’esprit de la révolution, le régime des frères musulmans n’a pu apporter les réponses aux difficultés économiques auxquelles le peuple égyptien était confronté. La richesse de l’Egypte ne représentait plus que deux mois d’exportation. En plus, les partisans de l’ancien Reis ont sorti leurs capitaux du pays.  Sur ce point, comme l’a affirmé monsieur Tariq Ramadan, on peut ne pas écarter l’idée d’une conspiration contre le pouvoir de Morsi pour entrainer sa chute. En effet, on a du mal à comprendre que les pénuries de carburant, de gaz et même de denrées alimentaires aient subitement disparues au lendemain du coup de force des militaires. Tout laisserait   croire que les choses ont été programmées pour provoquer la perte du pouvoir en place. Les militaires en se mettant derrière le peuple, ont voulu faire écho à son appel en mettant un terme  au régime islamique. La chute du régime des frères musulmans relevant d’un échec de ces derniers dans la gestion du pouvoir fait que,  certains, prenant prétexte des évènements en Egypte, avancent l’idée d’une incompatibilité entre Islam et démocratie.
C’est ce qui nous amène à poser, dans un second temps, la question de la relation entre l’Islam et l’exercice du pouvoir politique, en mettant en exergue, le modèle sénégalais.
Le député UMP, Maire de Nice, Christian Estrosi, a récemment dit que l’Islam était incompatible avec la démocratie. Ce qui est faux ! La démocratie n’est pas seulement réservée aux européens et aux peuples de tradition judéo- chrétienne. Le droit de vote pour les femmes n’a été acquis que dans les années 1940 en Europe. La démocratie est faite de principes universels et demeure accessible à tous les peuples. L’Islam ne saurait être aux antipodes de la démocratie. En effet, dans l’Islam, il n’existe pas un clergé, la tradition islamique reconnaît l’existence de plusieurs écoles, la différence d’interprétation entre savants est source de miséricorde divine, il n’y a pas de contrainte en islam. Cela traduit une certaine ouverture.
Revenons à notre question à savoir si l’Islam est compatible avec la gestion du pouvoir si on se réfère à ce qui se passe en Egypte en particulier ou si on prend en compte le problème  posé par le salafisme ou le terrorisme en général. Mais la question que l’on devrait plutôt se poser est celle de savoir si c’est l’Islam qui est en cause ou une interprétation que certains se font de l’islam ou une image  que certains voudraient donner à l’Islam. Si certains musulmans pour conquérir le pouvoir politique ou pour l’exercer utilisent la violence ou invoquent certains principes religieux pour justifier leurs actes ou actions, je ne vois pas en quoi, l’Islam pourrait être mis en cause. Le fait de se couvrir du manteau religieux pour légitimer des actes n’engage que la responsabilité de celui qui agit de la sorte et ne met pas en cause le fait que le but de l’islam est fondamentalement de favoriser le salut de l’homme.
Les partis dits islamiques qui conquièrent le pouvoir politique dans une société démocratique doivent respecter les principes démocratiques universellement reconnus et irrévocablement nécessaires  de nos jours dans toutes les sociétés. En outre, nous pensons qu’il est mal venu de vouloir imposer, dans une société, à l’ère des technologies de télécommunication, qui rapprochent les peuples en favorisant des aspirations démocratiques, une gouvernance qui ne prendrait en compte que la volonté d’une partie du peuple. Et c’est souvent le cas pour les partis dits islamiques, qui, interprétant les règles en leur manière et en faveur du modèle de société qu’ils souhaitent établir, ignorent les aspirations d’autres citoyens, musulmans comme eux de surcroît. Des comportements de la sorte incitent certains ennemis de l’Islam, pour des raisons faussement électoralistes, à dire que l’islam est contraire aux valeurs démocratiques. Ils oublient qu’on ne peut pas taxer la Turquie, l’Indonésie de n’être pas des démocraties. L’Iran l’est aussi alors que ce sont des régimes islamiques. Comme le dit Tariq  Ramadan, les partis laïcs et les partis islamiques doivent se mettre d’accord autour de principes comme la transparence, l’éducation, la lutte contre la corruption, l’égalité et le bien être des populations dont ils ont vocation à conduire les destinées. Ces principes ne sont pas opposés aux principes islamiques.
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Nous pensons que l’Islam requiert d’abord une dimension individuelle dans sa pratique et qu’on peut pratiquer sa religion sans pour autant que ça soit nécessairement une société battue sur les principes de l’Islam. Si chaque musulman respectait les valeurs enseignées par sa religion, on n’aurait pas besoin ipso facto, d’exiger de vivre dans un état islamique, pour pratiquer sa religion. Il nous semble, comme un risque, la relation pouvoir religieux-pouvoir politique. La vocation de la religion est d’inciter l’homme à se mettre au service de Dieu par le respect de Ses prescriptions. Tandis que le pouvoir est fait de la réunion de deux éléments qui sont comme les faces d’une même pièce. Dans sa dimension positive, le pouvoir politique, s’entend, a pour mission la réalisation de l’intérêt général,  qu’on peut considérer comme un des ses premiers aspects. Mais l’autre aspect ou manifestation du pouvoir, qui est sa face hideuse et odieuse ou négative, ce sont les intrigues, les mensonges, les violences, les luttes d’intérêts, les courtisans et tout le reste. Ce côté intimement lié à la gestion du pouvoir politique est contraire aux valeurs religieuses. C’est pourquoi certains hommes de Dieu ne souhaitent pas avoir affaire avec le pouvoir politique car celui qui  a en sa possession tous ces moyens de pression et de contrainte peut en user et les hommes de pouvoir en usent lorsque les circonstances le demandent. C’est pourquoi, nous pensons que le modèle de régime qui nous semble  convenir le mieux est le modèle sénégalais de séparation du religieux et du temporel. En effet, en faisant la différence entre le pouvoir religieux et le pouvoir temporel, le Sénégal a pris le parti de la prudence car on ne peut pas ne pas occulter le risque pour certains de mise en exergue du principe religieux pour manipuler le sentiment des croyants et accéder ainsi au pouvoir. Pour preuve, les partis politiques, lors de joutes électorales,  convergent vers les familles religieuses pour décrocher des consignes de vote. Et nous estimons que l’attitude de nos chefs religieux est à saluer car ils se sont consacrés exclusivement à l’exercice de leur religion en laissant le côté politique aux hommes qui se donnent vocation d’exercer le pouvoir civil et c’est un des fondements de la stabilité du Sénégal.  Imaginer si chaque famille religieuse voulant contrôler le pouvoir politique avait mis en place son parti politique, qu’en serait-il de la paix sociale alors ?
Ndiaga Ndiaye, Inspecteur du travail
 
Lundi 15 Juillet 2013
Dakaractu




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