RWANDA : 22 ANS APRES (Par Ndiakhat NGOM)


RWANDA : 22 ANS APRES (Par Ndiakhat NGOM)
Le 6 avril 1994, le président rwandais, Habyarimana, était tué  dans un accident d’avion à l’aéroport de Kigali. Etant d’origine hutue, les soupçons se sont tout de suite portés sur l’ethnie « rivale » tutsie.
Cet assassinat (un missile est à l’origine du crash) est le début d’une des plus meurtrières guerres civiles d’allure ethnique de ce siècle. Si le génocide juif en 1945 signait la fin de la modernité et ouvrait l’ère postmoderne, comme le défend le philosophe Jean-François Lyotard,  la relation entre postnazisme et postmodernité devenait symétrique.
Entre 700000 et un million de personnes furent tuées lors de cette tragédie  qui a influé et déstabilisé (jusqu’à nos jours encore) toute cette riche et vaste région des Grands lacs (Rwanda, RDC, Ouganda) dont le profond enchevêtrement politique, culturel et géographique est connu de tous.  
A vrai dire, les relations entre Tutsies et Hutues n’ont jamais été des meilleurs. Bien des tensions les opposaient entre 1959 et 1994. Mais n’ont jamais atteint ce degré de haine qui a donné lieu au premier génocide africain postindépendance. Pour l’histoire, les Tutsies ont exercé pendant longtemps le pouvoir plénier jusqu’à l’indépendance en 1961. Eleveurs pour la plus part, ils détenaient l’essentiel du pouvoir économique et politique alors que les Hutues exerçaient des activités agricoles. Ce qui est un premier facteur de division sociale.
Outre ce facteur socioéconomique, l’administration coloniale belge n’est pas étrangère aux sources du conflit par la confection de cartes d’identité qui mentionnaient explicitement l’ethnie ; ce qui  accentuera lourdement  les clivages ethnicistes et racialistes. Enfin, c’est à la suite des massacres interethniques que les rebelles du Front Patriotique Rwandais (FPR), d’obédience tutsie et basés en Ouganda, ont aidé Paul Kagamé à s’installer au pouvoir.
Par la suite, des «Commission vérité et réconciliation » (Truth and Reconciliation Commission), comme celles qu’on a vu en Amérique latine (dans les années 30), puis au Maroc, au Cambodge et en Afrique du sud, ont été créées pour ressouder le tissu national très éprouvé par le conflit. Ce sont les fameux  « gacaca » dont la portée, disons-le, est plus psychologique que juridique.
II s’agissait, comme le rappelle l’ancien ambassadeur d’Afrique du sud en France, Mme Thuthukilé Edy Skweyiya (Sorbonne, 2001), de donner aux victimes « l’occasion de raconter ce qui leur était arrivé et d’attendre de la bouche même de ceux qui les avaient fait souffrir les raisons qui avaient poussé ces derniers à agir ainsi. Pour les familles des victimes qui avaient été tuées, c’était l’occasion d’entendre la vérité sur ce qui était vraiment arrivé aux êtres qu’elles aimaient. Pour bien des familles, c’était l’occasion d’apprendre où se trouvait la dépouille des disparus et de pouvoir la retrouver pour l’enterrer dans la décence et la dignité. Pour ceux qui avaient commis ces atrocités, c’était l’occasion de reconnaître ce qu’ils avaient fait et, quand c’était le cas, d’éprouver des remords pour tout le mal qu’ils avaient causé  l’occasion de raconter ce leur était arrivé ».
En d’autres termes, l’unité et la réconciliation nationale (des termes éminemment politiques), l’emportent sur des considérations juridiques, puisqu’en droit, « tout crime implique une sanction ». Ce n’est nullement le cas ici, puisqu’il n’y a ni peines ni sanctions.   L’aspect moral et psychologique de cette période de transition devait faire oublier le climat de terreur et convoquer l’instauration d’institutions véritables démocratiques.
Si l’on sait que la solidité d’une nation garantit celle de l’Etat (la réciproque n’est guère possible), la prise en charge des blessures et des traumatismes des rescapés est une initiative heureuse puisqu’elle convoque le retour de la confiance et permet d’éviter ce que Nietzsche appelle la « mémoire du ruminant », celle des « bêtes à corne » qui cultive la haine et l’esprit revanchard.  Ce qui est un véritable poison pour l’unité et le devenir des communautés politiques qui souhaitent se projeter sereinement vers l’avenir.
Cela n’a pas empêché, toutefois, certains, comme le philosophe, Derrida « Le siècle et le pardon », de douter des fondements-mêmes  de l’authenticité de cette morale des bons sentiments, et l’incline à parler plutôt d’un « pardon politique ». Qu’est-ce, en effet, un pardon demandé, voire exigé, par les victimes à l’endroit des bourreaux ? Pour lui, ce pardon-là n’est ni pur ni profond. II est extorqué en quelques sortes au nom d’impératifs politiques, fussent-ils justifiés.
D’ailleurs, c’est à la suite des manquements des « Commissions vérité et réconciliation » que les Nations-Unies avaient jugé nécessaire de créer la première instance juridictionnelle née de la CPI. On veut parler du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) en 1994, et qui a poursuivi des «coupables» pourtant amnistiés par ces instances juridictionnelles locales que certains raillent de « commissions kleenex ».
Malgré ce passé traumatisant et tumultueux, force est de dire aujourd’hui que par ses performances et son dynamisme économiques, le Rwanda revient de très loin.
Professeur de philosophie et de sciences politiques
Email : ndiakhatngom@gmail.com
Mercredi 6 Avril 2016
Dakar actu




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