Prise de contrôle du troisième groupe de médias en Turquie : La classe politique turque se dresse contre la répression qui s'abat sur la presse


Prise de contrôle du troisième groupe de médias en Turquie : La classe politique turque se dresse contre la répression qui s'abat sur la presse

La nomination d'un administrateur a été confirmée après la publication d'informations selon lesquelles le gouvernement allait saisir le groupe Koza Ipek, propriétaire de sociétés de médias critiques envers le gouvernement. Le gouvernement serait parvenu à ses fins en divulguant des rapports falsifiés par le biais du Conseil d'investigation des délits financiers du ministère de la Finance (MASAK). Il se trouve que l'administrateur nommé n'est autre que le directeur commercial du journal pro-Erdogan Sabah, Ümit Önal. Sa nomination a été décidée par le 5ème Tribunal de paix d'Ankara. Les «Tribunaux de paix» ont été récemment introduits par le président Erdogan et possèdent des pouvoirs extraordinaires. Le tribunal a rendu des décisions très controversées contre plusieurs personnes et sociétés critiques du gouvernement ces derniers mois. La décision d'aujourd'hui de nommer un administrateur pour Koza Ipek est contraire à la Constitution turque, qui énonce qu'un tribunal doit commencer par informer la société en question qu'elle est jugée pour mauvais fonctionnements.

La classe politique turque se dresse contre la répression:
Les trois partis d'opposition qui détiennent la majorité au Parlement ont affiché leur solidarité aux journalistes du groupe Koza. Les responsables politiques essaient de forcer le barrage policier pour empêcher « l'assassinat de la démocratie » à quatre jours d'élections législatives cruciales pour l'AKP, le parti au pouvoir du président Tayyip Erdogan. 
Les trois autres partis politiques se sont mobilisés pour dénoncer un acharnement insupportable contre la liberté de la presse en Turquie. Les déclarations d'indignation tombent une à une et les appareils politiques se mobilisent pour venir en soutien aux journalistes des quotidiens Bugün et Millet et des chaînes Bugün Tv et Kanaltürk
Le CHP (Parti républicain du peuple, gauche kémaliste) a dépêché sur place une délégation de députés chargés de monter la garde  au nom de la démocratie. « Nous menons une lutte en faveur de la liberté », a solennellement déclaré Kemal Kiliçdaroglu, le leader du parti. « Nous assistons en direct à l'assassinat de la démocratie », a renchéri le vice-président du CHP, Haluk Koç. Il n'y a qu'une seule raison, a estimé la députée Safak Pavey, ils ont volé, ils ont été pris en flagrant délit et maintenant ils essaient de casser la baraque ». Utku Cakirözer, l'ancien rédacteur en chef du journal Cumhuriyet, aujourd'hui député, a fustigé un « coup d'Etat ». Mahmut Tanal, un des parlementaires les plus en pointe pour la défense des droits et libertés, s'est carrément interposé entre les forces de l'ordre et les journalistes. Un geste qui lui a valu d'être brutalement repoussé.  De son côté, le MHP (Parti du mouvement nationaliste), a d'ores et déjà promis, par la voix de son vice-président Oktay Vural, de sanctionner tous les fonctionnaires qui se seraient associés à cette répression. « Je m'adresse aux administrateurs, nous allons venir là-bas et vous ne pourrez pas nous réduire au silence », a-t-il averti. Le député Sefer Aycan a dénoncé une imposture flagrante. « Hier, ils baisaient la main de Melek Ipek la mère d'Akin Ipek, le patron de Koza Ipek, connue pour ses œuvres ».

Les administrateurs sont des proches du parti au pouvoir:
Cerise sur le gâteau, 12 des 28 administrateurs nommés ont directement des liens avec le parti au pouvoir ou le président Tayyip Erdogan. Ainsi, Ümit Önal n'est autre que l'ancien directeur commercial du groupe de médias progouvernemental Turkuvaz Medya (qui possède la chaîne ATV et le journal Sabah). Hüdai Bal est également un ancien de Turkuvaz Medya promu administrateur de la chaîne Show Tv. Un autre, l'expert-comptable Nevzat Demiröz est le frère du député de l'AKP, Vedat Demiröz. 

Une décision qui confond le nom d'une mine avec le mot «don» en turc:
Le procureur prétendait que la société Koza Ipek avait profité des dons des fidèles du mouvement Gülen pour transférer irrégulièrement de l'argent dans ses caisses. Or, il a confondu le mot «himmet» qui signifie don en turc et la mine «Himmetdede» dont l'exploitation était à l'origine des sommes ! «C'est une vraie comédie. Ils ont cru que les documents évoquant la mine de Himmetdede parlaient du himmet ! Voilà le niveau de celui qui a décidé de nommer des administrateurs», a raillé Akin Ipek, le patron du groupe. Un juge turc a décidé de transférer à des administrateurs provisoires la direction de 22 sociétés appartenant au groupe Koza Ipek. Les motifs sur lesquels s'est appuyé le tribunal ont fait l'objet de railleries sur les réseaux sociaux tant ils étaient désopilants. C'est sur demande du parquet d'Ankara qui mène une enquête sur «l'organisation terroriste de Fethullah Gülen» (FETÖ) que le 5è juge de paix a décidé, sur le fondement de l'article 133 du code pénal, de nommer 28 administrateurs chargés de diriger les 22 sociétés du groupe Koza Ipek, soupçonné de financer ladite organisation. Les motifs de la décision ont rapidement fait le tour du web. Ils étaient tout bonnement abracadabrantesques.

[Deux chaînes d'opposition turques fermées en direct :

 La police a investi au petit matin la régie des deux chaînes de télévision qui appartiennent au groupe Koza İpek, placé sous tutelle hier par la justice turque. Les nouveaux administrateurs ont décidé de fermer ces chaînes alors que les journalistes qui se sont barricadés dans les locaux diffusaient en direct les derniers instants de l'antenne. De nombreuses scènes de violence inédites ont mis en émoi la Turquie. Le siège du groupe de médias composé de deux chaînes de télévision (Bugün Tv, KanalTurk) et de deux journaux (Bugün, Millet) appartenant au groupe Koza İpek a été investi de manière violente par la police. Armés de scies pour forcer les grilles, les policiers ont dispersé les journalistes et les lecteurs venus en nombre avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Bugün Tv a retransmis en direct ces images surprenantes. Les administrateurs provisoires nommés par le juge, dont certains sont des proches de l'AKP et du président de la République Tayyip Erdogan, sont arrivés au siège des chaînes pour porter le dernier coup de grâce.Le directeur de la chaîne Tarik Toros a demandé aux téléspectateurs de ne pas s'étonner de voir les policiers débarquer sur le plateau.Plusieurs députés de l'opposition se sont rendus sur place mais ont été molestés par les forces de l'ordre visiblement décidés à en découdre. Le député Mahmut Tanal qui demandait aux agents de produire la décision de justice a été violemment repoussé malgré son immunité parlementaire. Le président de la section du MHP (Parti du mouvement nationaliste) à Istanbul, Bülent Karatas, et son adjoint, Erhan Kekeç, ont été brutalisés.

 

La presse internationale s'insurge contre la répression en Turquie:
Le raid et la mise sous tutelle des médias turcs liés au groupe Koza Ipek ont suscité des réactions du monde entier. La présidente du Conseil de presse turc, Pinar Türenç, aura tapé dans le mille. «Le monde observe encore une fois qu'il n'y a pas de liberté de la presse en Turquie. La nomination d'administrateurs, la confiscation est inacceptable. Et on devient la risée du monde entier», avait-elle à peine déclaré que les déclarations des associations de la presse internationale sont tombées les unes après les autres.
Andrew Heslop de l'Association mondiale des journaux : «La répression de l'Etat contre les opinions dissidentes touche la démocratie en son cœur». «Ce qui s'est passé aujourd'hui est vraiment inquiétant. C'est la dernière manifestation de tentatives apparemment planifiées et calculées pour prendre le contrôle de la presse indépendante en Turquie (…). La répression de l'Etat contre les opinions dissidentes touche la démocratie en son cœur (…). La liberté de la presse n'est pas négociable. Si cette valeur est compromise, qui peut nous dire où vont nous mener les actions de ceux qui veulent façonner la société selon leur guise ?».
Communiqué de l'International Press Institute : «C'est un message effrayant envoyé aux journalistes». «Le fait de réduire au silence les médias critiques à la veille d'une élection envoie non seulement aux journalistes un message effrayant mais il suggère également un manque de confiance à la capacité des électeurs à filtrer l'information et à se faire leur propre opinion».
Jo Glanville, président de PEN : «une nouvelle étape dans le déclin dramatique de la liberté de la presse en Turquie». «C'est une attaque directe contre l'indépendance des médias en Turquie, une nouvelle étape dans le déclin dramatique de la liberté de la presse dans le pays. A quelques jours des élections, il est critiquable que le gouvernement turc ne permette pas aux médias d'informer librement et sans intimidation. La Turquie viole ses obligations internationales en matière de la liberté d'expression à un moment où le rôle de la presse n'a jamais été aussi important
 
 
 
Jeudi 29 Octobre 2015
Dakar actu




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