Pr. Souleymane Bachir Diagne : "l'interprétation wahhabite et salafiste a déclaré la guerre au soufisme"

Depuis le début de l’islam, l’esprit de clôture s’oppose à l’esprit d’ouverture »

Souleymane Bachir Diagne, philosophe sénégalais


Pr. Souleymane Bachir Diagne : "l'interprétation wahhabite et salafiste a déclaré la guerre au soufisme"

Son grand-père était imam. Son père, dignitaire de la confrérie tidjaniya,  lisait les livres du réformateur musulman pakistanais Muhammad Iqbal.  Souleymane Bachir Diagne, lui, a choisi la philosophie, une matière qu’il enseigne à l’université Columbia de New York.

La vie de ce musulman pratiquant dessine un triangle entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. Après sa jeunesse au Sénégal, il a suivi des études supérieures jusqu’à l’agrégation à Paris puis est retourné enseigner à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. À la fin des années 1990, il a rejoint l’université Northwestern de Chicago avant de répondre à l’appel de New York, où il enseigne notamment l’histoire de la philosophie islamique.

« Un islam de pensée libre et critique »

Passionné de mathématiques, Souleymane Bachir Diagne a d’abord suivi les pas de George Boole, logicien, mathématicien et philosophe britannique du 19° siècle. Mais la révolution iranienne de 1979, la poussée des fondamentalismes dans le monde musulman puis le surgissement d’Al Qaïda et la prolifération de ses surgeons l’ont poussé à entrer dans « le combat pour une certaine idée de l’islam« . « J’ai pensé qu’en tant qu’intellectuel, je ne pouvais éviter la responsabilité de parler d’un islam qui a une tradition de philosophie, de pensée libre et critique« , explique-t-il à la table de la brasserie Zimmer, place du Châtelet, lors d’un passage à Paris à l’occasion du récent salon du livre.

« Prendre part à la vie et à la liberté de l’Ego ultime »

Cet engagement a donné naissance à plusieurs ouvrages consacrés à Muhammad Iqbal et à un essai, Comment philosopher en islam?, qui met en perspective plusieurs philosophes et réformateurs musulmans pour mieux inviter chaque individu à participer à un « élan vital« . « L’humain est l’être dont la vocation est de prendre part à la vie et à la liberté de l’Ego ultime qui lui a accordé cela en toute latitude« , écrit-il notamment.

« Le monde lui-même est nostalgie de Dieu »

Au fanatisme et à l’ignorance, Souleymane Bachir Diagne oppose une attitude de questionnement, de commentaire, de tolérance, d’acceptation de la pluralité des interprétations, qui inspire selon lui l’islam mystique,l’islam soufi. « L’idée fondamentale du soufisme, c’est que le monde lui-même est nostalgie de Dieu et qu’il est soulevé par cette nostalgie. Une telle expérience religieuse se traduit par des formes d’expression de cette recherche de l’amour du divin. Les derviches tourneurs témoignent de l’amour cosmique : de même que le monde est soulevé d’amour vers Dieu, que les astres tournent autour d’un même soleil, de même le dhikr est un effort pour se souvenir de l’amour de Dieu« .

« Dans la diversité des manifestations religieuses, l’unité du même amour »

« Cette expérience ouvre à la tolérance : les soufis sont prêts à reconnaitre que l’amour divin peut se manifester à tout être appartenant à une autre tradition, engagé dans une autre quête« , poursuit le philosophe et historien. »Ils voient dans la diversité des manifestations religieuses l’unité du même amour. Ces croyants se sont le plus souvent constitués en confréries, qui forment l’organisation sociale de cette philosophie. Certaines sont, malheureusement, devenues des enveloppes vides spirituellement, et risquent alors d’être instrumentalisées par des pouvoirs politiques« .

« Une machine de guerre contre le soufisme »

« L’islam rigoriste s’est construit contre le soufisme« , affirme Souleymane Bachir Diagne. « L’interprétation wahhabite et salafiste, très forte ces dernières années, a déclaré la guerre au soufisme. Elle je juge trop tolérant par rapport à certaines formes d’adoration qui tiendraient selon elles du paganisme, de l’idolatrie. Elle dénonce notamment le culte des saints. Il y a aujourd’hui une machine de guerre contre le soufisme, contre tout esprit de spéculation philosophique. C’est un combat trés ancien, mais qui a été revivifié au siècle dernier dans la péninsule arabique puis exporté, créant une nouvelle géopolitique à l’intérieur de l’islam« .

« Le salafisme, foyer d’attraction pour des jeunes déboussolés »

« L’enjeu, ce sont les jeunes esprits« , explique le professeur à l’université Columbia, qui a gardé sa nationalité sénégalaise et qui suit attentivement la situation en Afrique de l’Ouest. « Il leur faut un discours intelligent, éclairé, sur leur religion. Il y a des failles énormes dans le discours des djihadistes et des salafistes. Mais des jeunes peuvent avoir le sentiment de retrouver l’estime de soi dans de telles équipées. Au nord du Mali, on a failli se retrouver avec un autre Afghanistan, s’il n’y avait pas eu l’intervention française. Au Sénégal, où la société est pourtant maillée par l’islam confrérique, le salafisme apparait comme un foyer d’attraction pour des jeunes déboussolés, les mêmes que l’on voit prêts à tenter l’aventure de l’immigration vers Lampedusa et l’Europe. Il y a un terreau de gens humiliés, desespérés par la vie, attirés par une identité qui peut leur sembler glorieuse« .

« Les propagandistes du ‘pur islam’ soutenus par des Etats de la péninsule arabique »

« Au Nigeria, on n’a pas vu venir l’assaut contre la structure de l’islam soufi« , reconnait-il. « Boko Haram montre un visage irrationnel et terrifiant, luttant contre le système éducatif. Au Niger aussi, on voit des propagandistes du ‘pur islam’. Cette offensive est soutenue par des Etats de la péninsule arabique. Par le biais de bourses, ils attirent beaucoup de jeunes Africains qui partent pour des études supérieures et reviennent transformés, hostiles à l’islam soufi, s’organisant en mouvements politiques et cherchant à prendre en main des mosquées. Dans beaucoup de pays musulmans, on assiste à cette lutte d’influence« .

« Le régime marocain a choisi de manière de favoriser les confréries soufies »

« Au Maroc, le régime a choisi de manière très volontariste de favoriser les confréries soufies pour contrer les vélleités fondamentalistes et littéralistes et pour favoriser un islam de tolérance et d’ouverture« , poursuit Souleymane Bachir Diagne. « En Egypte, les Frères musulmans ont essayé de prendre d’assaut l’université d’Al Azhar, qui se situe du côté de l’ouverture, du dialogue, du pluralisme. Quant à la Tunisie, son évolution politique est pleine d’enseignement. On y a vu les islamistes à l’oeuvre et tenus en échec. Ils ont eu à gérer une société où les idées de pluralisme, d’Etat de droit, de démocratie étaient très ancrées.  La société a résisté à la capture islamiste ».

« Recevoir – ou pas – la sagesse des Grecs dans l’univers de la révélation coranique »

« Comment convaincre dans des sociétés malades de cette montée en puissance des fondamentalistes« ? interroge le philosophe. « Il faut parier sur l’intelligence, tenir un discours ouvert sur la pluralité des interprétations, appuyer cette démonstration sur les mêmes textes fondateurs que ceux des fondamentalistes, rappeler la tradition intellectuelle de l’esprit critique. Dès le tout début de l’islam, l’articulation entre foi et raison a été un enjeu fondamental. La controverse de départ est venu de la question de recevoir – ou pas – la sagesse des Grecs dans l’univers de la révélation coranique. Depuis lors, l’esprit de clôture s’oppose à l’esprit d’ouverture. Les deux cheminent ensemble et leur confrontation traverse l’histoire spirituelle, intellectuelle et politique du monde islamique« .

« Le sort de l’islam se jouera dans cette bataille »

« Nous vivons une phase renouvelée de cette tension où les forces d’ouverture, de pluralisme, de tolérance, essaient de reconstruire la pensée religieuse de l’islam pour la mettre à la hauteur des défis de ce temps« , souligne Souleymane Bachir Diagne. »Le combat est engagé entre les forces qui sont du côté de l’élan vital et celles de la répétition à l’identique. Le sort de l’islam se jouera dans cette bataille. C’est difficile tant que le chomage et l’inactivité poussent de nombreusx jeunes au désespoir. Mais je suis convaincu que le principe de mouvement va l’emporter« .

« La pétrification de l‘effort d’interprétation craque sous la pression des événements »

« Muhammad Iqbal a bien expliqué combien le principe même de l’islam est un principe de mouvement« , insiste l’universitaire. « Celui-ci a été certes pétrifié  au 13e siècle du fait de nombreuses circonstances historiques, politiques et religieuses. On a dit que les portes de l’ijtihad(l’effort d’interprétation) étaient fermées, que les écoles juridiques étaient constituées, que les docteurs de la loi ne pouvaient plus innover. Mais cette pétrification craque sous la pression des événements. Cela fait moins de bruit qu’une bombe mais c’est perceptible pour un observateur attentif. Le renouveau viendra sans doute des Etats-Unis, de France, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de ces pays où l’islam est minoritaire et où les communautés musulmanes sont naturellement conduites à s’interroger sur ce fait et ses conséquences« .

« La contrainte est le contraire même du consentement« 

« Dans cet islam occidental, la religion peut-être davantage perçue comme un consentement libre à Dieu« , conclut le philosophe croyant. « Le Coran le dit lui-même : ‘pas de contrainte en religion’. La contrainte est le contraire même du consentement« .

Samedi 17 Mai 2014
La croix - JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN




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