Pourquoi le journal turc Zamana-t-il été «confisqué» par le pouvoir ?


Le quotidien de centre-droit créé en 1986, diffusé aujourd'hui à 650 000 exemplaires, a été placé sous tutelle judiciaire par la justice turque. Longtemps soutien de l'AKP (parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002) avant d'adopter une posture critique à partir de 2011, le journal est la dernière victime de la vague de répression qui s'est abattue sur la presse d'opposition.
La justice vient en effet de nommer un comité de trois administrateurs en lieu et place des dirigeants actuels. Décryptage.
Quel est le fondement juridique du «placement sous tutelle judiciaire» ?
Le parquet d'Istanbul a réclamé le placement sous tutelle judiciaire du groupe de médias Feza, qui englobe les journaux Zaman et sa version anglaise, Today's Zaman, ainsi que la plus grande agence de presse privée, Cihan.
La requête était fondée sur l'article 133 du code de procédure pénale turque qui dispose : «Lorsqu'il existe un fort soupçon sur le fait qu'une infraction a été commise dans le cadre des activités d'une entreprise, le tribunal peut nommer un administrateur pendant la durée de l'enquête ou de l'instruction».
Dans son ordonnance, le procureur estime que le véritable dirigeant de Zaman n'est autre que Fethullah Gülen, un imam turc accusé d'avoir fondé l'«organisation terroriste fethullahçi» (FETÖ), dénommée aussi «structure parallèle» (PDY), visant à renverser l'ordre constitutionnel de la Turquie.
Le parquet prétend en outre que ce groupe agit de concert avec le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan, une organisation autonomiste kurde classée terroriste par l'Union européenne et les Etats-Unis.
Le 6è juge de paix d'Istanbul a fait droit à cette demande, estimant que Gülen avait fondé dans les années 1970 un mouvement d'obédience religieuse qui s'est peu à peu investi dans d'autres secteurs jusqu'à infiltrer les administrations publiques pour, finalement, mettre en place une structure parallèle à celle de l'Etat.
Gülen est ainsi accusé d'avoir fondé une «organisation armée», d'avoir tenté de renverser l'ordre constitutionnel de la Turquie et d'avoir mené des activités d'espionnage. Les révélations d'un témoin anonyme ont convaincu le magistrat que le théologien gardait une emprise sur la ligne éditoriale et le fonctionnement de Zaman. 
Qui a rendu cette décision ?
La décision a été rendue par le 6è juge de paix d'Istanbul, Fevzi Keles.
Dans l'optique d'accélérer la guerre contre la «structure parallèle» («Une procédure légale va bientôt commencer et la procédure sera gérée par les juges de paix», avait avoué Erdogan en été 2014), les tribunaux de paix, compétents pour rendre les décisions de gardes à vue, de détentions et de perquisitions, avaient été supprimés le 30 juin 2014 et remplacés par une formation unique, le juge de paix. Le Conseil supérieur des juges et des procureurs avait alors procédé à des nominations de complaisance.
Ainsi, Islam Cicek, 3è juge de paix d'Istanbul, qui ne cachait pas son admiration pour Tayyip Erdogan (on pouvait lire sur sa page Facebook la phrase «Que Dieu t'accorde longue vie, ô grand homme !»), avait, à peine nommé, libéré Reza Zarrab, l'homme d'affaires accusé d'être au cœur du système de corruption, ainsi que les fils de ministres impliqués dans le dossier. C'est encore lui qui avait délivré le mandat de recherche contre Ekrem Dumanli, l'ancien rédacteur en chef de Zaman.
Fevzi Keles, lui, est connu pour refuser systématiquement les demandes de remise en liberté des journalistes. Ainsi, en mars 2015, il avait refusé de libérer le journaliste Mehmet Baransu, le premier à publier les plans de coup d'Etat de l'armée turque, et, en décembre 2015, Can Dündar et Erdem Gül, les journalistes de Cumhuriyet qui ont été libérés grâce à une décision de la Cour constitutionnelle malgré les menaces de Tayyip Erdogan. «Il ne s'en sortira pas comme ça», avait lancé Erdogan à l'encontre de Can Dündar.
Pourquoi cette mise sous tutelle judiciaire est en réalité une «confiscation» d'ordre politique ?
Animé par un sentiment de haine contre FethullahGülen depuis la révélation des affaires de corruption les 17 et 25 décembre 2013, le chef de l'Etat turc Tayyip Erdogan pourchasse sans relâche tous ceux qui sont proches ou réputés proches de cet imam qui vit en exil aux Etats-Unis depuis 1999. Erdogan avait alors mis en circulation l'expression d'«Etat parallèle» devenue par la suite «structure parallèle». Il n'y a aucune décision de justice qui, à ce jour, constate l'existence d'un tel groupe.
L'accusation de «membre de la structure parallèle» est devenue pour Erdogan et ses partisans un tic de langage pour disqualifier politiquement ses rivaux. Récemment, l'un de ses anciens compagnons de route, l'ancien vice-Premier ministre Bülent Arinç, y a été inclus pour avoir osé critiquer le raïs. L'homme fort de la Turquie ne cache pas d'ailleurs ses intentions, il n'avait pas hésité à évoquer en mai 2014 une «chasse aux sorcières» contre les fonctionnaires réputés proches du mouvement Gülen.
Le fait le plus tangible du soubassement politique de cette mise sous tutelle reste la connivence entre le pouvoir et les administrateurs nommés. Lorsque les médias du groupe de presse KozaIpek avaient été placés sous tutelle judiciaire en octobre 2015, 12 des 28 administrateurs avaient directement un lien avec le parti au pouvoir ou le président.
 
Ainsi, Ümit Önal n'était autre que l'ancien directeur commercial du groupe de médias pro-gouvernemental Turkuvaz Medya (qui possède la chaîne ATV et le journal Sabah). Hüdai Bal était également un ancien de TurkuvazMedya promu administrateur de la chaîne Show Tv. Un autre, l'expert-comptable Nevzat Demiröz était le frère du député de l'AKP, Vedat Demiröz.
 
Les deux journaux Bugün et Millet s'étaient ainsi transformés en papiers pro-gouvernementaux du jour au lendemain. Les manchettes faisaient l'éloge de Tayyip Erdogan. Et la semaine dernière, ce qui devait arriver arriva. Face à l'effondrement du tirage, les deux quotidiens ont été déclarés en faillite par ces fameux administrateurs chargés théoriquement de les faire vivre.
Lundi 7 Mars 2016
Dakaractu




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