Perspectives Post-COP21 : Tout suggère d’anticiper sur la compétitivité des Energies Renouvelables en Afrique.


Le samedi 12 décembre, un accord international a été conclu sur le climat. Un texte qui certes, n’est pas tout à fait à la hauteur des  menaces et périls multiformes causés par la péjoration du climat sur les pays du Sud notamment,  mais un texte qui  jette les bases d'un socle sur lequel bâtir, avec tous les acteurs et parties prenantes à cette COP21, un monde, moins débridé, et plus consciencieux du devenir des générations futures.                                                                                  

En ce sens, on peut dire sans exagération aucune que Paris 2015 inaugure une nouvelle ère dans la géopolitique mondiale, puisque désormais les gouvernements de 145 états, le monde la finance, les associations et les citoyens s’engagent à plus de responsabilité environnementale dans la conduite des affaires du monde. Le texte de Paris, compte tenu des forces en présence, est sans doute le meilleur possible. C’est un  texte "scientifiquement insuffisant mais politiquement historique ̎, tel que le définit un spécialiste du droit de l'environnement.                                                                                             

  L’accord en six  points clés.                                                                                                 
  
Le texte de 39 pages  conserve des éléments âprement négociés, tels que le maintien de la hausse moyenne de la température "nettement en dessous de 2°C" par rapport aux niveaux préindustriels, assorti de la référence à 1,5°C, un article dédié aux pertes et dommages et la révision quinquennale des contributions des Etats. Six points clés se détachent du texte et serviront de bases aux initiatives à venir :                                                                                                                                                           
 Ambition des Parties: Le texte prévoit de "contenir" la hausse moyenne de la température du Globe "nettement en dessous de 2°C" par rapport aux niveaux préindustriels et  ajoute qu'il faut "poursuivre l'action menée" pour limiter la hausse à 1,5°C, "étant entendu que cela réduirait sensiblement les risques et les effets des changements climatiques". Cet objectif doit être atteint "conformément à l'équité et au principe des responsabilités communes mais différenciées et des capacités respectives, eu égard aux contextes nationaux différents".                                                       

 Sur l’atténuation : Le pic mondial des émissions de GES doit être atteint "dans les meilleurs délais" et elles devront ensuite décliner "de façon à parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre au cours de la deuxième moitié du siècle".                                                                                                               

Engagements : Le texte prévoit que les Etats remettent des contributions nationales sur une base quinquennale. Ces engagements devront "consacrer une progression" et " doivent correspondre à leur niveau d'ambition le plus élevé possible", tout en respectant les principes des responsabilités communes mais différenciées et les capacités respectives des Etats.  

Sur le Financement : L’accord différencie les obligations des pays riches de l'aide volontaire apportée par les pays en développement. Il stipule que les pays développés doivent apporter des ressources financières (publiques et/ou privées) pour, d’une part soutenir les mesures d'atténuation et d'adaptation des pays en développement et fournir des "informations à caractère indicatif" sur la quantité et la nature des fonds disponibles pour assurer la prédictibilité, la transparence et la cohérence" sur le volet public du financement de l’autre.  
La convention prévoit de définir un nouvel objectif applicable à partir de 2025. Ce nouveau montant doit être supérieur au "plancher de 100 milliards de dollars", et  « devrait viser à parvenir à un équilibre entre l'adaptation et l'atténuation, en tenant compte des stratégies impulsées par les pays et des priorités et besoins des pays en développement, notamment de ceux qui sont particulièrement vulnérables". Enfin, le mécanisme financier de la convention-cadre devra permettre "l'accès effectif aux ressources financières par le biais de procédures d'approbations simplifiées".                                                                                                                                                           Sur l’Adaptation. Alors que l'adaptation était jusqu'à maintenant considérée comme un enjeu local, le texte valide un "objectif global " de renforcement des capacités d'adaptation, de la résilience et de réduction de la vulnérabilité. Les impacts subis par les pays en développement sont au cœur du dispositif et dépendent "de l'appui et de la coopération internationale".                                                                                                                   
Concernant les pertes et dommages : L’accord reconnait ces pertes, mais celles-ci "ne peuvent donner lieu ni servir de fondement à aucune responsabilité ni indemnisation". Le Mécanisme International de Varsovie (MIV) sur le transfert de technologie,   est chargé de mettre en œuvre ces dispositions.                                                                                                                                             

 C'est sur ce succès politique que doit désormais se bâtir un monde plus résilient aux effets du changement climatique, et plus solidaire. Il reste à se demander ce que feront les forces en présence à Paris,   les acteurs économiques, financiers, les intellectuels et homme de culture, pour amorcer les transformations qu’appelle cet accord ; en particulier les pays africains, les plus impactés par les conséquences du changement climatiques.

Les Energies Renouvelables en vedette                                                                                 
Les négociations de Paris 2015 sur le climat ont mis l’énergie, les énergies renouvelables (EnRs) en particulier au centre des discussions, parce que ces dernières sont censées réaliser un pas décisif dans la voie de la révolution Copernicienne qu’impose désormais l’agenda climatique post 2020 : concilier une croissance soutenue de l’économie mondiale avec les exigences d’une trajectoire de développement bas carbone pour la planète. Croissance et trajectoire de développement sobre en carbone constituent un enjeu de taille pour  l’Afrique, enjeu bien perçue par le Président de la République Macky Sall qui,  a l’occasion du sommet a délivré un message de haute portée politique :  « Le Sénégal convient que tous les pays, grands ou petits émetteurs de gaz à effet de serre,  doivent, chacun, contribuer à restreindre les modes de production non viables, notamment les sources d’énergies plus polluantes, mais moins coûteuses.  Mais pour nous, pays en développement, renoncer à ces sources, signifie des pertes de compétitivité qui amplifient notre retard sur le processus d’industrialisation et de développement. ….. C’est le sens même des mesures d’accompagnement au titre du transfert des technologies écologiquement rationnelles et du Fonds  vert. Ces mesures, faut-il le rappeler, ne relèvent pas de l’aide, mais d’une juste compensation. L’accès à l’énergie à des coûts compétitifs, est pour nous une question vitale…..».
Cette interpellation faite par le Président de la République aux chefs d’états et de gouvernements présents au sommet de Paris revêt à nos yeux tout son sens, quand on sait que les énergies renouvelables continuent leurs révolutions, malheureusement à l’exclusion de l’Afrique qui pourtant, reste par excellence le continent de la pauvreté énergétique, voir de la pauvreté tout court. Les besoins en énergie de l’Afrique sont effet très importants, l’Agence Internationale de l’Energie estimant que des investissements de plus de 60 milliards d’USD/an seraient nécessaires jusqu’en 2040, pour combler les déficits en infrastructure énergétique et suivre le rythme de la demande qui augmente rapidement.  Les défaillances du secteur de l’énergie impactent déjà très lourdement nos efforts de développement. 
En milieu rural, le taux d'accès à l'électricité se situe autour de 8 % seulement pour l'Afrique subsaharienne, contre une moyenne mondiale de 44 % ;   la consommation d'énergie électrique per capita y reste très faible ; elle est de l'ordre de 500 kWh/an, contre une moyenne mondiale de 2.500 kWh ; l’écart de consommation d’énergie électrique entre un américain du Nord et un habitant du sahel est dans un rapport de 1 à 30. Paradoxalement, le continent africain est généralement considéré comme riche en ressources énergétiques diversifiées, particulièrement en ressources énergétiques renouvelables.
  
Le signal-Prix des marchés
Le solaire photovoltaïque est aujourd’hui la technologie de production d’électricité qui connaît le plus fort développement dans le monde, avec une capacité de production mondiale du solaire PV qui a atteint l’étape clé des 100 GW en 2012 (1 GW= 1000 MW).
Pour la seule année 2013, plus de 38,4 GW de puissance additionnelle photovoltaïque ont été installés dans le monde, contre 30 GW en 2012, alors que la puissance totale cumulée a atteint 138,9 GWc à la fin 2013, avec une production d’environ 160 TWh d'électricité par an, équivalant à la production de 32 grandes centrales au charbon (1 TWh = 1 million de MWh).
Cette puissance cumulée est passée à 177  GWc en 2014 selon le rapport PVPS « A Snapshot of Global PV (1992-2014) » publié au premier trimestre 2015.  
L’exemple de la France, pourtant loin des champions que sont l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne en la matière, illustre les formidables bonds réalisés par cette technologie:
En fin septembre 2013, la puissance totale des centrales solaires raccordées au réseau en France a atteint 4478 MWc, avec une production totale de 4446 GWh, et 17 980 emplois créés dans la filière.  
L’Allemagne se positionne comme  premier producteur d’électricité solaire au  monde.  En 2012, la production a  augmenté de 44,8% et est passée de 8,7 TWh à 28 TWh, notamment grâce à la diminution des prix et à la réduction des tarifs d’achats.
L’Allemagne produit aujourd’hui 46 TWh d’énergie éolienne, avec  4,75 GW d’éoliennes au sol   installés en 2014. Cette croissance phénoménale découle notamment du  German Energy Concept, adopté en 2010 pour promouvoir les EnRs et une volonté allemande de sortir du nucléaire en 2022. Pour rappel, la   production nette de Senelec a été de 2166,75 GWh en 2012, pour atteindre 2587,24 GWh en 2013 (Cf. rapport CRSE 2011-2013) ;
 Le Sénégal ne dispose certes pas des moyens technologiques et financiers de la France, encore moins de l’Allemagne, mais il est remarquable de noter que le parc solaire hexagonal a produit le double de notre production nationale, pour un ensoleillement trois fois moindre !!!!!
 
Un autre signal des marchés concerne le coût de production de l’électricité photovoltaïque qui poursuit une courbe d’apprentissage particulièrement rapide : il est aujourd’hui sans commune mesure avec ce qu’il était il y a encore quelques années, au point de se situer désormais à un niveau proche du prix de l’électricité distribuée. Ainsi, lors de ces 30 dernières années, le prix des modules a diminué d’environ 20 % à chaque doublement de la production cumulée de ceux-ci.  Pour les grandes centrales sur sites à  rendement élevé, le LCOE (coûts moyens actualisés) s’affiche 0,1€/KWh d’électricité produit, ramenant les coûts de production en moyenne à 66FCFA/KWh pour les projets les plus performantes en cours. Les experts de l’EPIA  estime que la compétitivité du solaire photovoltaïque (parité réseau) sera atteinte entre 2013 et 2020, selon les segments de marché.
Mais d’ores et déjà 20 pays dans le monde ont dépassé  la fatidique puissance 1GWc  installée, alors  qu’au  total, dix neuf (19)  autres sont en mesure de couvrir aujourd’hui 1% de leur demande par de l’électricité d’origine solaire (Cf. Snapshot of Global PV Markets, Report IEA PVPS  2015).   
Ces exemples attestent de l’avènement de l’âge industriel des énergies renouvelables à grande échelle, mettant à nu tous ces arguments relatifs à l’intermittence, ou aux coûts prohibitifs d’accès de celles-ci. En réalité, les barrières à l’exploitation et à la rentabilisation des énergies renouvelables dans nos pays tiennent à des facteurs certes financiers (de moins en moins justifiés) mais surtout techniques, notamment le  pilotage de la production d’origine renouvelable dans le mix énergétique et  la maîtrise des réseaux électriques.
 
C’est Maintenant, Il nous faut prendre le virage !!!!!
Ces signaux verts des marchés ainsi que les contraintes relatives au nouvel agenda climatique    ont été consacrés lors de la COP de Paris par des initiatives mettant l’Afrique au cœur des préoccupations, particulièrement lors de la journée du 07 Décembre 2015,  consacrée à l’énergie dans le cadre du Programme d’Actions Paris-Lima (LPAA), mené en parallèle des négociations climatiques :                                                                                                                                                   
  • Lancée au Sommet pour le climat à New York en 2014 avec la participation de 13 grandes entreprises,   l’initiative « RE 100  » visant 50 % d’actifs dédiés aux énergies renouvelables regroupe désormais 53 entreprises. Parmi les dernières à s’être engagées, Google, qui détient 12,5% de la centrale éolienne du lac Turkana au Kenya, mais aussi le groupe BMW, et Coca-Cola Enterprises.
  •   Autre initiative menée avec le secteur privé : Quelque 775 entreprises se sont engagées à renforcer l’investissement et les mesures en faveur de l’efficacité énergétique.
  •   Par ailleurs, dans le cadre de SE4ALL (sustainable Energy for All), plus de 70 pays ont accepté de renoncer aux ampoules à incandescence et de promouvoir l’utilisation de technologies d’éclairages plus efficientes telles que les LED.
  • De même, 60 pays ont adhéré à l’Initiative mondiale pour les économies de carburant (GFEI), dont l’objectif est de réduire de moitié la consommation moyenne d’ici 2050, alors que dix huit (18) pays se sont engagés à adopter des politiques ambitieuses en matière d’efficacité des appareils électriques (climatisation, réfrigérateurs, etc.).   
 Du côté des financements, plusieurs engagements ont également été annoncés lors de cette journée.
  • Plus de 100 banques et un groupe de 39 investisseurs, gérant près de 4 000 milliards de dollars d’actifs, se sont engagés à augmenter fortement la proportion des prêts destinés à l’efficacité énergétique dans leurs portefeuilles. L’initiative est menée par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE),
  • Une "Place de Marché" des énergies renouvelables a également été inaugurée par l’Irena, l’Agence internationale des énergies renouvelables, pour mettre en relation les projets avec les investisseurs en s’attaquant d’abord à l’Afrique et à l’Amérique latine. La plateforme devrait accueillir 100 projets d’ici début 2016 et mobiliser 10 milliards de dollars de financements sur les trois prochaines années
  •  Enfin, un nouveau fond coopératif public/privé baptisé "ElectriFI" a été lancé avec un financement initial de 75 millions d’euros par la Commission européenne.
Pour la première fois, les enjeux liés au changement climatique sont pris au sérieux par l'ensemble des États, y compris les plus importants émetteurs de gaz à effet de serre, comme la Chine ou les États-Unis. La mobilisation volontariste du secteur privé,  les engagements et  initiatives pris par les pays industrialisés en attestent suffisamment :
  • l’initiative de la France  pour l’électrification en Afrique,
  • Africa Renewable Energy Initiative (AREI), lancé par l’union Européenne, le G7 et la Suisse, avec un fond 10 milliards de dollars ;
  •  l’initiative «Energy Africa», avec la  Grande Bretagne,
  •  L’initiative « Power Africa » de Barack Obama,
  •  « Sustainable Energy for All », une initiative Onusienne, dont le leadership est assuré par Kofi Anan ;
  •  « Akon ligthing Africa » de l’artiste Akon,
  • La plateforme  de « crowdfunding » (fonds participatifs) lancée par le groupe Total et Babyloan                                                                                                                            
Autant d’initiatives qui traduisent de bonnes intentions qui devraient à terme, aboutir à réduire drastiquement voir éliminer le gap énergétique qui plombe le développement du continent. A condition que l’Afrique etle secteur privé particulièrement s’adapte à ce nouveau contexte plus que jamais favorable.   Ce  «Scaling-up », ou mise à niveau  implique :
  • L’anticipation, au plan juridique et réglementaire des implications contraignantes de l’accord, avant 2020.
  • La définition et la mise en œuvre de politiques de transition énergétique, avec identification des barrières techniques, financières et institutionnelles ;
  • Une transformation du paysage financier et bancaire dans nos états, avec la création de nouveaux actifs pour accompagner cette transition.
  • L’implication des Banques centrales et des organismes monétaires et économiques  sous régionaux dans ce processus (directives).
  • La mise à niveau du monde l’entreprise, notamment à travers la RSE et la HSE pour des productions et des consommations écologiquement soutenables.
  • Le toilettage et l’adaptation des cadres législatifs et réglementaires relatifs aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique.  
  • La mise à niveau des réseaux électriques, condition nécessaire à une production massive d’énergie d’origine renouvelable et à son intégration dans le Mix.
  • La mise en œuvre effective de l’autoproduction d’énergie par les ménages et les entreprises, afin de doper le marché ;
  • La montée  en puissance des pouvoirs locaux dans la gouvernance énergétique, y compris au plan financier ;
Si l'Accord de Paris s'adresse prioritairement aux États, ce dernier deviendra  à partir de 2020  juridiquement contraignant pour l’ensemble des organisations privées comme publiques, dès sa ratification par la majorité des pays.  Dés lors, nos parlementaires,  Conseillers  Economiques,   et Environnementaux, les élus locaux doivent dès à présent, engager le travail d’adaptation de l’ensemble des textes législatifs et réglementaires aux exigences de l’accord. Le monde académique, comme celui des arts ont un rôle fondamental à jouer dans cette transformation sociétale annoncée.
Dr. Boubacar Mbodji                                                                                                                              
Expert Energie –Environnement,                                                                                                                    
Conseiller Spécial,                                                                                                                             
Présidence de la république

Jeudi 14 Janvier 2016
Dakar actu




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