Opinion - Appel du Président au dialogue : Le commissaire Keïta dénonce une «astuce politicienne»

En appelant au dialogue l’opposition politique sénégalaise, le Président Macky vient une fois de plus confirmer sa détermination de ne partager avec personne le contrôle du jeu. Par la même occasion, il donne raison à ses détracteurs qui pensent que le but de cette nouvelle manœuvre est d’accentuer les divisions dans les rangs de l’opposition en misant sur l’appétit de ces politiciens professionnels dont le dessein est de vivre à l’accroche du pouvoir. Et ce serait en partie pour décrocher certains candidats à la transhumance que le président de la République a lancé cet appel, en étant certain qu’il allait rencontrer un écho favorable auprès de nombreuses personnalités de l’opposition.


Opinion - Appel du Président au dialogue : Le commissaire Keïta dénonce une «astuce politicienne»
Il en a toujours été ainsi. Et l’histoire n’a fait que se répéter quand les principaux dirigeants de l’opposition ont répondu favorablement à l’invitation  au dialogue lancée dernièrement par le chef de l’Etat. Sauf que le Président de Rewmi, Idrissa Seck, a déclaré qu’il excluait de participer à des concertations qui porteraient sur des intérêts partisans et personnels. Autrement dit, il s’est remarquablement démarqué de ses pairs en exprimant le souhait de voir le dialogue porter sur des questions relatives aux intérêts du Sénégal. Et comme pour préciser son point de vue, il est revenu à la charge pour proposer la mise en place d’un Conseil suprême de la République. Selon lui, cette institution servira de cadre de concertation inclusif et pluridisciplinaire et pourra appuyer le président de la République dans le processus de formulation de la politique nationale, notamment dans ses domaines réservés (défense, sécurité, politique étrangère, intérêts économiques et sociaux majeurs).
Ailleurs, pendant que ça et là des voix s’élevaient pour prévenir d’une certaine duperie qui se cacherait derrière tous les appels de cette nature, des Libéraux de plusieurs bords cherchaient frénétiquement à faire du projet présidentiel l’occasion de retrouvailles entre eux. Il s’agit de tous les Libéraux du Parti démocratique sénégalais et d’autres formations politiques sorties de ses flancs, que le désir de renouer avec le pouvoir sans coup férir n’a jamais quitté. Toutefois, pour parvenir à leurs fins, ils devront franchir la barrière constituée par certains partis de la coalition Benno bokk yaakaar dont de nombreux membres sont hostiles au projet des Libéraux. Pour des raisons évidentes. Ces membres de la coalition au pouvoir sont, entre autres, le Parti socialiste, le Parti pour l’indépendance et le travail, l’Alliance des forces de progrès et même l’Alliance pour la République. 
Cependant, quels que puissent être les points de vue émis par les uns et les autres au sujet du projet en cause, il est certain que les concertations qu’il préconise aurait été mieux perçues si elles devaient porter sur l’Acte 3 de la décentralisation, le règlement de la question de la réduction du mandat présidentiel en cours et l’organisation du dernier référendum. Ou mieux encore, si elles devaient porter sur la manière dont les affaires du pays sont conduites. C’est-à-dire pour la définition des politiques publiques particulières en raison de leur extrême sensibilité et sur des réformes visant à améliorer la forme des institutions et leur fonctionnement.
D’ailleurs, à force d’être considéré comme un instrument de manœuvres politiciennes, l’appel au dialogue est en train de ressembler à un rituel auquel toute la classe politique semble obligée de se soumettre. Surtout que quand il vient à être lancé par le président de la République, tous les politiciens s’empressent de réagir favorablement, comme s’il ne leur était pas permis de faire autrement. Et malheureusement pour le Peuple sénégalais, la duperie marchera à chaque fois tant que les parties prenantes au dialogue politique seront attirées par la perspective d’une entrée au gouvernement sinon, d’accès à d’autres privilèges. Ce sont d’ailleurs ces mêmes raisons qui expliquent l’acharnement de certains acteurs politiques à promouvoir les fameuses retrouvailles de la famille libérale et leur détermination à les faire se réaliser. En effet, certaines personnes sont tellement aveuglées par l’appétit du pouvoir et le désir de jouir de ses privilèges que pour parvenir à leurs fins, elles tenteront de remettre sur la table le prétexte de l’affaire Karim Wade avec la perspective annoncée d’un nouvel épisode de celle-ci pour justifier de l’opportunité de ces retrouvailles. Mais voilà qu’en procédant de la sorte, ils évacuent du même coup la traque des biens mal acquis. Au grand bonheur de tous ceux qui ne veulent plus en entendre parler. 
Le Sénégal d’aujourd’hui est dirigé par le Président et fait incontestable, parce qu’il a été régulièrement élu par le Peuple à cette fonction. Cela veut autrement dire qu’il est le dépositaire légitime de tous les pouvoirs qui ont permis la mise en œuvre l’Acte 3 de la décentralisation, l’application du Plan Sénégal émergent et la dotation à plusieurs centaines de milliers de nos compatriotes de bourses familiales. Aussi, c’est en raison de cette légitimité qu’il a pu se dédire sans aucun risque et décider seul du contenu de la réforme constitutionnelle du 20 mars 2016.  
C’est de la même manière que l’opposition doit se maintenir dans son rôle et le jouer efficacement, en critiquant les programmes et les actions du gouvernement et en se rivant solidement dans une posture de rempart et de force politique alternative pour préserver sa crédibilité et pour mériter la confiance du Peuple. Malheureusement, ce n’est pas ce qu’elle fait à chaque fois qu’elle va à des négociations comme celle-ci. Des négociations qui prêteront inévitablement à tous leurs acteurs de comploter sur le dos du Peuple. Un tel comportement est à la fois indécent et irresponsable, car dans une démocratie qui se respecte, la défense de l’intérêt général prime sur tout le reste. Et il ne doit être accepté que le camp de l’opposition y soit tenu par des individus et des groupes qui ne sont mus que par la recherche de profits personnels et de clans.   
Cela veut autrement dire que s’opposer est une mission de la même importance que gouverner. Et c’est pour cette raison qu’il implique le respect absolu des normes d’éthique et l’attachement inconditionnel à l’honneur, à la dignité et à la probité morale et intellectuelle. Aussi, la responsabilité de s’opposer est d’une intensité égale à celle de gouverner. Ce qui signifie qu’elle comporte toutes les exigences qui s’attachent à l’exercice des responsabilités ayant un caractère public et donc leur importance primordiale. Dès lors, comme gouverner, s’opposer exigent bien sûr une parfaite maîtrise des principes et règles de la gouvernance politique, mais aussi ceux du fonctionnement de l’Etat et donc de conduite des affaires publiques.
Un appel au dialogue qui ne repose sur aucun motif avéré restera une astuce politicienne dont les utilisateurs viseront tout le temps des bénéfices personnels. C’est ce qui s’est souvent passé au Sénégal où la plupart des concertations qui ont déjà eu lieu n’ont porté que sur des querelles et sur l’organisation du partage du pouvoir entre différentes castes de politiciens et leur clientèle. Alors qu’elles ne l’ont jamais été pour sortir les populations de la misère ou pour procurer des emplois aux jeunes. Et celles qui viennent d’être annoncées sont parties pour ne pas déroger à la règle, leurs différents protagonistes ayant chacun en vue de réaliser des gains politiques substantiels et d’autres de différentes sortes. Déjà qu’en plus du fait que visiblement rien de la situation actuelle ne justifie le décret présidentiel d’organisation de ce dialogue, aucun état des questions à discuter n’a été porté à la connaissance des populations qui savent d’ailleurs qu’elles en sont exclues. 
Aujourd’hui, Il est certain qu’après la liquidation de la promesse de réduction de son mandat, l’actuel président de la République fera tout pour s’assurer d’en obtenir un second. Ce but étant celui qui commande tous ses plans, c’est lui qui se trouve derrière ses actions les plus anodines et les plus banales comme la récupération de l’ancien ministre de l’Intérieur, Ousmane Ngom, les gestes d’apaisement en direction de Aïda Ndiongue et la déstabilisation de Aïda Mbodj. Sans oublier que c’est aussi lui qui a commandé l’organisation de l’Etat et les orientations de l’Administration centrale et territoriale, les nominations de directeurs généraux, les projets de politiques économiques et les choix dans le domaine des politiques sociales. 
Mais avant cette échéance, sa prochaine cible est l’élection législative de 2017 que depuis longtemps il se prépare à gagner face à une opposition qui manque de savoir comment unir ses forces pour bâtir un projet ambitieux et sérieux. Cette opposition ne parviendra jamais à réaliser une performance notable tant que ses cadres n’arrêteront pas de se tirailler au lieu d’élaborer des politiques alternatives crédibles et de travailler à sa réconciliation avec les populations de tous les terroirs du pays. Des populations qui, parce qu’elles continuent d’avoir mal, attendent tous les acteurs politiques ailleurs que dans des compétitions de ruses et de manœuvres quelconques. 

Cheikhna Cheikh Saadbou KEITA
Commissaire de Police à la retraite
Mercredi 18 Mai 2016
Dakaractu




Dans la même rubrique :