On a retrouvé Hailé Gébrésélassié, le négus du marathon

Le costume noir est bien ajusté, les chaussures de cuir impeccablement cirées. Les baskets sont rangées derrière le bureau et ne seront chaussées qu’en fin de journée. Mais le sourire légendaire est, lui, toujours là, collé aux lèvres.


On a retrouvé Hailé Gébrésélassié, le négus du marathon
Confortablement installé dans un fauteuil de bureau, Hailé Gébrésélassié reçoit au huitième étage d’un immeuble qui lui appartient et qui porte le nom de sa femme : Alem. Lorsqu’on prend l’escalier – l’ascenseur est souvent en panne à cause des coupures d’électricité –, on comprend que la vie de l’Ethiopien de 42 ans a bien changé… A chaque étage, un centre de fitness, une agence de tourisme ou une entreprise aux noms d’Hailé ou d’Alem, ou des deux. « Je suis désormais un homme d’affaires à plein temps », affirme, toutes dents dehors, celui qu’on a surnommé « le Sourire assassin ».

Il y a encore trois mois, le 10 mai, l’ancien athlète foulait le sol de Manchester pour sa dernière course de 10 kilomètres. Hailé Gébrésélassié, près de vingt-cinq ans de carrière, double champion olympique, huit victoires dorées aux championnats du monde d’athlétisme, 27 records du monde dont deux encore valables à ce jour – sur 20 000 mètres et sur une heure –, a tiré sa révérence après avoir terminé bon seizième. La boucle était bouclée sur ce goudron où il avait déjà remporté cinq courses.

« Cette fois, la compétition est derrière moi ! », jure-t-il. Les fans peuvent en douter… Et espérer un autre retour de la légende. D’ailleurs, le fondateur de la Great Ethiopian Run ne va-t-il pas participer à sa quinzième édition en novembre aux côtés de 40 000 coureurs ? « Ce sera ma dernière course… », répond-il.

Courir oui, mais « par plaisir »

L’athlète a déjà fait un faux départ. En 2010, il avait annoncé pour la première fois une sortie de piste définitive à l’occasion du Marathon de New York, qu’il avait dû abandonner à cause d’une blessure au genou. Des dizaines de caméras avaient immortalisé les larmes du champion lors d’une conférence de presse. L’image avait fait le tour du monde. Son manageur Jos Hermens et son entourage l’ont finalement convaincu de ne pas clore sa carrière sur une défaite, et pendant cinq ans encore il a continué la course… à plus lentes foulées.

Désormais, s’il court, « c’est par plaisir » et, surtout, c’est quand il a du temps. Il essaie de le faire entre une heure et une heure quarante plusieurs fois par semaine. Et, il l’avoue, il « pense souvent au boulot pendant le running… » Son temps est si précieux qu’il est plutôt avare quand il s’agit d’en donner. Il a fallu ruser, faire le pied de grue devant son bureau et harceler l’un de ses manageurs pour obtenir un rendez-vous initialement d’une quinzaine de minutes… et ­qui a finalement duré près d’une heure.

Dans son bureau, rien ne rappelle les années fastes du sportif, hormis un cadre avec une photographie. Les médailles, elles, sont exposées à l’église Sainte-Marie, au cœur de la capitale éthiopienne. Une place de choix pour ce chrétien orthodoxe dont la seule médaille d’or qu’il porte encore autour du cou est à l’effigie de la Vierge Marie.

Sur son bureau, en revanche, les dossiers s’amoncellent. Depuis plus de quinze ans, Hailé Gébrésélassié fait du « business ». Propriétaire de cinq immeubles à Addis-Abeba, d’agences immobilières, d’un cinéma privé – le premier à ne diffuser que des films en amharique –, de complexes hôteliers à Awasa, Shashamané et Ziway, il cultive également du café sur 1 500 hectares dans le sud-ouest du pays et vient de se lancer dans la production de miel dont les premiers pots « Hailé honey » seront commercialisés en septembre.

« Chaque kilomètre était un défi »

Mais il ne s’arrête pas là. Il est également copropriétaire de la coentreprise Marathon Motors
Engineering, qui importe les voitures de la marque Hyundai pour les distribuer en Ethiopie, et il a commencé l’exploration de mines d’or près de la frontière kényane. « Je ne veux pas mettre tous mes œufs dans le même panier », explique le champion dont la fortune est ­estimée à plus de 20 millions d’euros. « Dans le sport comme dans le business, vous devez être numéro un !, explique-t-il. La différence est que, dans l’athlétisme, votre réussite ne dépend que de vous et de votre coach. Dans les affaires, Hailé tout seul ne vaut pas grand-chose ! J’ai dû apprendre la ­patience et le travail d’équipe. »

Pendant longtemps, pourtant, Gébrésélassié ne s’est pas posé de questions. Il allait là où ses jambes le menaient. Et ce, depuis ses 14 ans. Il se souvient parfaitement de sa première course dans sa ville natale, Assella, à 125 kilomètres au sud d’Addis-Abeba. Il ­venait d’avoir ses premières chaussures et se rêvait en Miruts Yifter, le coureur éthiopien de fond qui avait remporté les médailles d’or sur 5 000 et 10 000 mètres aux JO de Moscou en 1980. « Mon prof de sport ne voulait pas que je concoure parce que j’étais trop jeune. Je l’ai supplié de me donner une chance ! J’ai fait la course de 15 kilomètres et, dans la dernière ligne droite, j’ai décollé devant les plus âgés ! », se rappelle-t-il fièrement. Le jour suivant, le directeur de l’école félicite le « small boy » devant 2 000 élèves. « J’étais un parfait inconnu. A partir de ce moment-là, je suis devenu une vedette », se remémore-t-il.

Ce n’est que le début de la gloire. En 1992, les Mondiaux de cross-country à Boston et les championnats du monde junior à Séoul mettent celui qu’on a baptisé « the Little Big Man », grand champion au petit gabarit de 1,65 m pour 53 kg, sous le feu des projecteurs. A peine majeur, il remporte des victoires sur 5 000 et 10 000 mètres.

« Mon père me disait toujours : “Tesfa atekoret ! N’abandonne jamais !” »

Le champion ne donne aujourd’hui plus d’interviews sur ses exploits passés, préférant parler de ses affaires. Mais quand on le lance sur ses plus beaux moments, ni les raclements de gorge ni les coups contre la porte d’assistants qui s’impatientent à l’extérieur du bureau ne déconcentrent un « Gébré » ­plutôt bavard.

D’abord, sa victoire à Sydney, en 2000, où il a remporté sa deuxième médaille d’or olympique sur 10 000 mètres, après celle d’Atlanta en 1996. Dominé par le Kényan Paul Tergat, l’Ethiopien le devance finalement de neuf centièmes de seconde sur la ligne d’arrivée, grâce à une accélération soudaine et spectaculaire sur les deux cents derniers mètres. Cette technique bien spécifique a fait son succès.

Ensuite, Berlin et ses quatre victoires consécutives au marathon, avec bien sûr son passage sous la barre des deux heures et quatre minutes, en 2008, qui fut à l’époque le record du monde. Et les marathons et les semis qu’il a courus après avoir avalé les pistes… « Chaque kilomètre était un défi », se souvient-il. Malgré des blessures et un entraînement toujours plus exigeant, il parvient encore à pulvériser des records. « Mon père me disait toujours : “Tesfa atekoret ! N’abandonne jamais !” », poursuit ce fils de fermier né dans une famille très modeste de neuf enfants. Lui est père de trois adolescentes et d’un garçon de 10 ans « qui préfère grimper aux arbres » plutôt que suivre les pas de son paternel.

Hailé Gébrésélassié est nostalgique d’un sport qui est aujourd’hui éclaboussé par les scandales de dopage. « J’ai peur pour nos jeunes qui veulent gagner à tout prix et se disent qu’ils ne peuvent pas réussir sans des médicaments et des injections. Le sport n’est pas du ressort des médecins mais des sportifs eux-mêmes. Les athlètes ne doivent pas perdre le sens du travail acharné. Et la fédération doit contrôler chaque participant avant la course », indique-t-il. Alors le champion prodigue ses conseils aux plus jeunes, notamment lorsqu’il se rend dans l’une des deux écoles qu’il a fondées dans son village natal et à Bahir Dar, aux sources du Nil Bleu, et qui accueillent près de 3 000 élèves.

Pour se détendre, il regarde la boxe ou le foot à la télévision, ou bien arpente les galeries d’art afin d’acheter des œuvres et de décorer ses hôtels. « Je suis l’un des plus grands collectionneurs d’Addis, mais je déteste l’abstrait. J’ai toujours préféré les choses concrètes ! » Comme la politique, par exemple, un domaine dans lequel Hailé Gébrésélassié nourrit certaines ambitions. Il confesse : « C’est un vieux rêve auquel je pense encore parce que je suis convaincu que je dois faire quelque chose pour mon pays. »
 
Lundi 31 Août 2015
Dakaractu




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