Message à la Nation du Président de la République : Entre statistiques économiques fantaisistes et avancées démocratiques. (Par Cheikh Tidiane Dièye)


Le Chef de l'Etat,  SEM Macky Sall, a sacrifié ce 31 Décembre 2015, au traditionnel discours de fin d'année pour présenter ses vœux à la Nation et aux étrangers vivant parmi nous. Je voudrais lui retourner les mêmes voeux et prier le Tout Puissant pour qu'il lui accorde la paix, la santé et la sérénité nécessaires à la conduite de sa charge. Ces voeux vont aussi à sa famille et tous ses proches.

Le Président de la République a fait le bilan de l'année qui s'est écoulée. Dans un discours long et fastidieux, exercice d'énumération difficile pour lui-même et pour ceux qui l'écoutent, il a présenté le long chapelet de ses réalisations dans tous les domaines de la vie nationale. Ses prédécesseurs faisaient la même chose, dans une phase désormais dépassée du temps politique national. Le Président Macky Sall est attendu sur d'autres modèles. Il est d'ailleurs temps de s'interroger sur la portée et l'utilité de cette tradition républicaine si l'exercice doit se limiter au comptage du nombre de kilomètres de routes bitumées, d'écoles et de marchés construits. Le temps présidentiel est trop précieux et ses messages solennels à la Nation trop rares pour qu'il les perdent dans la présentation de projets et de chiffres que ses ministres peuvent valablement faire à d'autres occasions.

Le discours du 31 Décembre doit être court, faire simple et s'inscrire dans un cadre symbolique et représentationnel où le Président de la République, en véritable leader, fouette l'ardeur de son peuple, dissipe ses peurs et ses angoisses surtout dans un monde où les menaces rodent alentour et redonnent à chaque sénégalais et chaque sénégalaise le sentiment d'être un élément essentiel de la construction de notre avenir. Ce qui peut techniquement se faire en 10 minutes.

Le Président de la République s'est prononcé longuement sur les performances de l'économie sénégalaise, avec notamment la réalisation d'une croissance de 6.4% en 2015. Le même taux a été avancé par le Ministre de l'économie et des finances quelques jours auparavant. Je dois avouer que la fausseté de ce chiffre est tellement flagrante que j'espérais qu'il ne fut pas repris par le Chef de l'Etat. Mais l'obsession du bilan a pris le dessus sur le raisonnable en matière économique et on a poussé le Président à s'engager sur du faux. Cette contrevérité n'honore pas notre pays. Ce chiffre est non seulement fantaisiste car ne reposant sur aucune vérité économique mais dangereux car il peut fausser toutes les prévisions sur lesquels les acteurs économiques nationaux et internationaux peuvent se fonder pour bâtir leurs plans d'affaires.

En octobre 2015, l'Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) a fixé le taux de croissance à 5.4%, prenant en compte l'amélioration de la production dans le sous-secteur agricole, entre autres. Toutes les institutions internationales, notamment le FMI, la Banque Mondiale et la Banque africaine de développement confirment un taux autour de 5%. Selon la revue pays de la Banque Mondiale, actualisée le 16 novembre 2015, le taux de croissance du Sénégal sera de 5%. Pour le FMI il sera 5.1%. Ce taux du FMI est d'ailleurs confirmé dans le communiqué de presse du Conseil d’administration du Fonds publié le 15 décembre 2015 (soit 15 jours avant le discours du Président) à l'issue de la première revue des résultats économiques obtenus par le Sénégal dans le cadre du programme appuyé par l’Instrument de soutien à la politique économique (ISPE). J'entends d'ici les souteneurs dire que la parole du FMI et de la Banque mondiale n'est pas parole d'évangile. Mais bon!

Le Ministre de l'économie ne semble pas savoir que l'économie Sénégalaise est structurellement incapable de passer de 4.7% en 2014 à 6.4% en 2015, soit près de 2 points de croissance d'une année à l'autre. C'est techniquement impossible, quelle que soit la qualité de l'hivernage.

Le Président s'est aussi fondé sur la qualité de l'hivernage pour annoncer une production de riz de 917.000 tonnes, contre 470.000 tonnes en 2014 selon les chiffres de l'ANSD, soit une augmentation de plus de 430.000 tonnes d'une année à l'autre. Je ne souhaite pas commenter ce chiffre même si je reste sceptique sur les hypothèses qui ont permis d'analyser la production rizicole, notamment les rendements, souvent surestimés au gré des besoins de la communication politique. Comme tout patriote, mon vœu le plus ardent est que notre pays atteigne vite l'autosuffisance en riz, mais je dois avertir le gouvernement sur un éventuel retour de flammes avec de telles affirmations. Si le prochain hivernage atteint la même qualité, on devrait s'attendre, toutes choses étant égales par ailleurs, à une production au moins similaire. Or, avec la même production, on devrait dépasser un million de tonnes de riz blanc en 2016 et couvrir près de 90% de nos besoins estimés. Il suffira alors de consulter les statistiques douanières sur les importations ou les boutiques de quartier pour voir si notre pays importe toujours du riz. Car ça ne devrait plus être le cas, ou alors dans de très faibles quantités.  

Le Président de la République s'est aussi prononcé sur les réformes institutionnelles proposées par les assises nationales et la Commission Nationale de Réforme des Institutions. Il était très attendu sur la question. Les incertitudes sur ces réformes, tant sur le fond que la forme, avaient laissé planer le doute sur la volonté du ¨Président de tenir sa parole sur certains engagements, en particulier la réduction du mandat de 7 à 5 ans. Certes, le doute n'est toujours pas dissipé sur cette question, car l'évocation de la nécessité d'une consultation préalable du Conseil Constitutionnel laisse entrevoir la possibilité que ce dernier émette un avis défavorable à toute idée de réduction du mandat en cours ou de rétroactivité en cas de révision de la constitution.

La référence à l'article 51 de la Constitution indique que le Président choisit la voix du référendum pour les révisions constitutionnelles à venir. C'est une sage décision car en plus de son contenu manifeste qui vise à changer la loi fondamentale, le référendum permet d'atteindre un objectif latent, à savoir la réappropriation de la charte fondamentale par le peuple après plusieurs années durant lesquelles il en fut dessaisi au profit des politiciens qui, tel le tailleur avec son tissu, l'ont taillée selon leur bon vouloir.

La liste des éléments de réforme proposés par le Chef de l'Etat est longue mais toutes les questions n'ont pas la même portée matérielle et le même pouvoir de transformation politique et démocratique. SI chacun peut légitimement pointer un ou deux sujets qui lui paraissent les plus importants, je voudrais pour ma part retenir la décision de réforme constitutionnelle pour permettre aux candidats indépendants de participer à tous les types d'élection, sans être obligé de se faire porter par un parti politique, comme étant la principale. Je me réjouis fortement de cette décision car, avec de nombreux autres concitoyens dont je salue le patriotisme et la volonté, des assises nationaux à l'initiative Citoyenne Ci Laa Bokk, nous avons porté et défendu ce droit et œuvré pour corriger ce qui était une incongruité de notre loi fondamentale. Après la prochaine révision constitutionnelle, tous les citoyens seront égaux devant la Loi électorale. Ce n'est pas encore le cas, plus de 50 ans après notre indépendance et malgré la qualité tant vantée de notre démocratie.

Dr Cheikh Tidiane DIEYE

Ancien Vice-Président de la Commission éthique et questions sociétales des Assises Nationales

Membre de l'Initiative Citoyenne Ci la Bokk

Membre Fondateur de la Plateforme Politique Avenir Sénégaal Bi Ñu Bëgg
Dimanche 3 Janvier 2016
Dakaractu




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