Les cris d'un homme expulsé dans l'avion pour Dakar (TEMOIGNAGE)

Départ bouleversant pour le groupe de Move with Africa. Dans le fond de l'avion, des policiers maintiennent un homme illégal renvoyé au Sénégal.


Fringants, repérables de loin, avec leur casquette aux couleurs de La Libre, les seize élèves et professeurs de Saint-Joseph à Jambes et du collège Notre-Dame de la Paix à Erpent s'apprêtent à décoller pour le Sénégal dans le cadre de Move with Africa, ce formidable projet qui permet de vraies rencontres interculturelles autour, en l'occurrence, d'une ferme pédagogique dans le petit village de Ndoumboudj au Nord de la Gambie. Mais l'aventure, triste, dérangeante, choquante, va démarrer plus tôt que prévu. Au moment, précisément, de l'embarquement dans l'avion du vol SN203 de Brussels Airlines du 29 mars. Plus le groupe s'approche du fond de l'appareil, plus les cris se font entendre. Confus d'abord. Distincts ensuite, insistants, répétés, désespérés : "Je ne suis pas Sénégalais. Je suis Ivoirien. Je ne sais plus respirer. Je ne suis pas Sénégalais. J'ai mal au dos. Je ne sais plus respirer. Je suis Ivoirien." 
  
"Mais si vous savez respirer. Calmez-vous, Monsieur. Vous allez vous fatiguer. Regardez, vous pouvez respirer" entend-on par ailleurs. 
Quatre représentants des forces de l'ordre forment un barrage et répondent aux questions des passagers qui s'installent, ou pas, à leur place. Sur la banquette centrale du fond, encadré par deux policiers de la police fédérale, une homme plié en deux, sanglé, la tête maintenue sur les genoux d'un de ses deux vigiles, crie sa détresse. Peu inquiets, les policiers, rodés à l'exercice, acceptent de répondre à nos questions. Nous assurent que l'homme va se calmer dès le décollage, qu'on lui a dit au centre de Vottem de faire beaucoup de bruit, qu'il espère ainsi empêcher le décollage. Comme cela arrive parfois. Rarement. 

L'histoire d'Edmond 
  
Les passagers sont consternés voire bouleversés. Surtout les jeunes du groupe de Move with Africa qui n'ont jamais assisté à ce genre de procédure et qui se sentent stressés, impuissants, tristes. "C'est moi qui me sens illégitime" nous déclare Candice, leur accompagnatrice, de l'association Asmae, déchirée entre ses responsabilités vis à vis du groupe et son envie descendre de l'avion pour manifester son mécontentement.

Pendant le vol, les policiers nous accordent dix minutes d'entretien avec l'homme qu'ils ramènent au Sénégal et qui s'est effectivement calmé après le décollage. 
L'un des deux policiers finit par nous céder sa place pour que nous puissions parler tranquillement. "Je suis Ivoirien. Je m'appelle Edmond Pierre. Je suis arrivé voici dix ans en Belgique. Je suis passé par le Maroc et l'Espagne. Je travaillais dans un restaurant turc à Schaerbeek. " 

Entretemps, en 2015, l'homme serait revenu volontairement au Sénégal selon les policiers et aurait trois identités différentes, deux sénégalaises et une ivoirienne, en vue d'obtenir le statut de réfugié politique. 
  
Edmond Père, tel qu'il se présente, âgé de 52 ans, s'est fait arrêter le 8 mars 2017 et a été transféré à Vottem. "C'est comme une prison. Je ne suis pas un délinquant. Je ne suis pas un criminel. Ils m'ont dit hier, à 15 heures, que j'allais être expulsé. Ils sont venus me chercher à sept, m'ont mis des menottes. Ils m'ont donné un coup sur la tête. Je ne suis pas Sénégalais et je n'ai plus de famille en Côte d'Ivoire. Mon père et ma mère sont morts. Je n'ai pas de famille au Sénégal. Je n'ai ni femme, ni enfant". 
  
L'un des deux policiers met fin à notre entretien et nous prend à part pour nous expliquer posément la situation. "C'est la procédure légale. Dès qu'il s'est calmé, on l'a libéré. Lorsqu'il va arriver au Sénégal, il va être remis aux autorités sénégalaises qui vont d'abord le contrôler. Il sera ensuite un homme libre car ce n'est pas un criminel ni un délinquant. Il peut revenir en Belgique mais seulement muni d'un visa ou de papiers..." 

Les élèves choqués 
  

A l'aéroport de Dakar, en attendant leurs bagages, les élèves sont encore sous le choc de cette expulsion. "J'en avais entendu parler mais je ne savais pas que cela se passait comme cela" nous dit Anne-Lise. "Au début, je me suis sentie stressée. Quand on m'a expliqué que c'était un réfugié, j'ai ressenti de la peine et de la pitié. Il était plié en deux. C'était un peu choquant. " 
  
"Moi", nous dit Claire, "je pensais d'abord que quelqu'un faisait une crise d'angoisse. Je n'avais pas compris au début que les hommes et femmes autour de lui étaient des policiers. Ils le tenaient comme un animal. Je ne trouvais pas cela humain. Il faut respecter les lois, c'est vrai, mais il faut voir si les lois sont bien faites." 

Adrien s'insurge contre le fait que ce réfugié est traité comme de la marchandise qu'on ramène au Sénégal . Candice, quant à elle, est toujours révoltée : "Je suis contre la politique des centres fermés. C'est horrible. Dans le cadre de la formation des jeunes, on a traité la question de l'inégalité et de la fermeture des frontières. On a visité le centre Belgrade à Namur. Je suis choquée par l'argent dépensé par Frontex et par la politique européenne concernant la fermeture des frontières". 

Témoignage de Laurence Bertels, journaliste à La Libre
Jeudi 6 Avril 2017
Dakaractu




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