Les aspects démographiques de la géopolitique du Sénégal


Les aspects démographiques de la géopolitique du Sénégal
Au regard de sa population et de sa densité, le Sénégal apparaît peu peuplé. Mais son importance relative apparaît clairement lorsque l’on considère son poids démographique et urbain dans sa région.
 
Un pays faiblement et inégalement peuplé…
 
Les différentes études démographiques réalisées au Sénégal s’appuient principalement sur les trois recensements de la population réalisés en 1976, 1988 et en 2002. En 2004, la Direction de la Prévision et de la Statistique (DPS) publie « les projections de populations du Sénégal » à l’horizon 2015. Selon cette source comme sur les autres sources disponibles sur le Sénégal, la population de ce pays, qui était de 3 millions d’habitants en 1960, année de l’accession du pays à la souveraineté internationale, s’élèverait à 12,8 millions d’habitants en 2011 [2], chiffre auquel il faut ajouter près de 3 millions [3] vivant hors des frontières du pays et pourrait atteindre près de 15 millions de personnes en 2015, puis près de 18 millions en 2025. Notons que la population du Sénégal se répartit entre quelques principaux groupes ethniques et linguistiques (Wolofs, Peuls, Serer, Mandingue, Diolas, Soninkés) et une multitude de groupes ethniques ne représentant qu’une faible proportion de la population totale (Manjack, Balant, Bassari, Bainouk…).
 
À la faiblesse de la population s’ajoute une modestie de la superficie du pays, 197 161 km², soit environ le tiers de la France. À l’échelle régionale, le Sénégal est moins étendu que le Mali, la Mauritanie et le Niger. En revanche, le pays est plus vaste que le Bénin ou le Togo. Compte tenu de la faible étendue du pays, la capitale sénégalaise, Dakar, à l’extrême ouest du pays, n’est séparée que de 600 km de Kidira, ville située à l’extrémité orientale du pays, à la frontière malienne. Et, du nord au sud, seulement 460 km sépare la ville de Saint-Louis et celle de Ziguinchor, en Casamance.
En 2014, la densité de la population du Sénégal est de 66 habitants/km2, mais elle est très différente selon les régions du pays. Déjà, en 1960, la population du Sénégal est inégalement répartie, la façade atlantique étant plus peuplée. Depuis l’indépendance, cette inégalité demeure et les régions septentrionale [4] et orientale du pays continuent de se singulariser par la faiblesse de leur densité qui ne dépasse guère les 16 habitants/km². Plusieurs facteurs expliquent cette situation, dont le premier d’ordre naturel. D’une part, le nord et le nord-est du Sénégal sont soumis au climat sahélien, ce qui a comme conséquence la raréfaction des pluies et l’aridité empêchant les personnes de se sédentariser. À cela s’ajoute la profondeur des nappes phréatiques qui ne favorise pas l’apprivoisement en eau durant la saison sèche qui dure neuf mois. D’autre part, à l’est du Sénégal, le caractère inculte des sols, lié à l’importance des cuirasses latérites et leur caractère pierreux, voire caillouteux, explique en partie le vide démographique. En outre, la présence de plusieurs endémies parasitaires [5], avant leur éradication dans les années 1990, rend inhospitalière une bonne partie des vallées de l’est du pays. À ces facteurs, s’ajoute un autre facteur, historique, lié à la faible importance accordée, lors de la mise en valeur coloniale, à l’est du pays, accentuant donc le déséquilibre de peuplement.
Aussi, les principales régions de fortes densités du pays se situent-elles dans le centre ouest, dont Dakar, en basse Casamance et dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal. Le poids relatif croissant de l’agglomération dakaroise accentue le déséquilibre de la répartition de la population.
 
Armature urbaine macrocéphalique et géopolitique interne
 
En effet, notamment en raison de l’émigration rurale [6], l’agglomération dakaroise, qui représente 0,03% de la superficie du Sénégal, concentre à elle seule 2,9 millions d’habitants [7] (contre 0,35 en 1960), soit plus de 22% de la population du pays. La densité de Dakar dépasse les 4 000 habitants/km². Sa région regroupe plus de 80% des services du pays et 75% des industries. Depuis 1960, la situation de macrocéphalie héritée de l’époque coloniale s’est accentuée. Dakar, en raison de l’importance de sa population et de son poids économique, joue un rôle géopolitique interne majeur et symbolise, à elle seule, le Sénégal. En 2000, lors de l’élection présidentielle, la défaite du parti au pouvoir (Parti socialiste) à Dakar a eu comme conséquence la défaite du président sortant. Ce rôle de la capitale sénégalaise dans la géopolitique interne s’est également confirmé lors des élections municipales et régionales du 22 mars 2009, remportées par la coalition des partis de l’opposition. Pour la première fois depuis 1960, Dakar n’est plus administrée par le parti au pouvoir et la perte de Dakar s’est accompagnée par la victoire de l’opposition dans plusieurs centres urbains de plus de 100 000 habitants [8].
Les autres principales villes, comme du nord au sud sur la frange occidentale, Saint-Louis, Thiès, Kaolack et Ziguinchor, dont la population s’accroît notamment en raison de l’émigration rurale, sont localisées sur la côte ou à proximité d’un littoral. Cela accentue les contrastes de peuplement entre les villes et les régions de l’intérieur du pays.
 
Jeunesse et géopolitique interne
 
La forme de la pyramide des âges du Sénégal est incontestablement celle d’un pays jeune, avec une large base et un sommet rétréci. La population du Sénégal croît assez rapidement avec un indice de fécondité, malgré une légère baisse [9], estimé à 4,7 enfants par femme en 2011 [10]. De 1960 à 2011, la population du Sénégal s’est accrue de 323% et le taux d’accroissement naturel de la population est estimé à 2,8% en 2011, chiffre correspondant quasiment à un doublement tous les quarts de siècle. Cette croissance rapide de la population sénégalaise s’explique par une forte natalité, dont le taux brut 2011 est de 36 naissances pour mille habitants. Le taux de mortalité a baissé de 26 décès pour mille habitants dans les années 1960 à 9 en 2011 d’autant que le Sénégal, contrairement au reste de l’Afrique subsaharienne, est peu touché par le sida [11].
Selon les données de la Direction des prévisions et de la statistique, la structure par âge montre une population jeune où les personnes âgées de 0-14 ans représentent plus de 40% de la population, les 15-64 ans 56% et les 65 ans ou plus moins de 4%. Le poids des jeunes adultes dans la population totale a une importance géopolitique ; il a par exemple été décisif lors de l’élection présidentielle de 2000, à l’occasion de laquelle le candidat de l’opposition, Abdoulaye Wade, a misé sur l’électorat des jeunes qui votait très peu lors des précédentes élections. Cette stratégie s’est avérée payante car, selon les enquêtes, plus de 65% des jeunes âgés de 18 à 30 ans ont voté pour Me Abdoulaye Wade. Le candidat sortant, Abdou Diouf, a bénéficié plutôt du vote de la tranche d’âge des personnes âgées de 45 ans ou plus.
Cependant, une décennie plus tard, au début des années 2010, le contexte socioéconomique et politique du Sénégal est caractérisé par du mécontentement dans sa population juvénile. Les jeunes du Sénégal sont aux avant-postes des principales manifestations contre le pouvoir en place. Leurs revendications demeurent toujours les mêmes : emplois, lutte contre la corruption et le népotisme, respect des institutions… C’est dans ce contexte qu’est né le mouvement de protestation « Y en a marre ». Lancé en février 2011, le mouvement « Y en a marre » est piloté par deux jeunes rappeurs assistés d’un jeune journaliste. Leur slogan est devenu un cri de ralliement dans tout le Sénégal. Le 19 mars 2011, date anniversaire de la onzième année de l’alternance, marquée par l’arrivée de Wade au pouvoir, le mouvement rassemble plus de 5 000 personnes, essentiellement des jeunes, à Dakar pour dire « non » au chômage, à la vie chère, aux coupures d’électricité, à la candidature de Wade à la présidence, à la corruption... Le potentiel, l’ampleur et le maillage territorial du mouvement surprennent les autorités qui prennent des mesures restrictives contre les leaders : convocation à la police, garde-à-vue, intimidations etc. Ainsi, lors des élections de 2012, les jeunes, qui ont élu et réélu Wade en 2000 et 2007 ont largement contribué à sa défaite. Deux ans plus tard, cette même jeunesse s’impatiente pour la prise en compte de leurs préoccupations par le nouveau pouvoir incarné par un président jeune : MackySall.
Population et géopolitique externe
 
Faiblement et inégalement peuplé, le Sénégal compte néanmoins une importance démographique régionale. Certes, la population du Mali est estimée à 16 millions en 2013, mais sur une superficie plus de six fois supérieure à celle du Sénégal, et donc une densité de seulement 12 habitants/km2. Au nord du Sénégal, la Mauritanie ne compte que 3,5 millions d’habitants. La Gambie en compte 1,8 et, au sud, la Guinée-Bissau et la Guinée respectivement 1,6 et 10,2 millions. Le Sénégal peut donc être considéré comme un pôle démographique régional d’autant que sa densité, bien que limitée, est la plus élevée que celle de ses cinq pays limitrophes.
 
Cette fonction régionale se trouve accrue au regard de l’armature urbaine régionale. En, effet, Dakar n’est pas seulement la grande ville nationale, mais la plus grande agglomération régionale. Bamako, au Mali, compte 1,7 million d’habitants (en 2010), comme Conakry, et Nouakchott en Mauritanie moins de 1 million. En considérant l’ensemble de l’Afrique occidentale [12], à l’exception des villes de Lagos et de Kano au Nigeria, seule Abidjan apparaît plus peuplée avec près de 4,8 millions d’habitants, sachant que son peuplement s’est accentué avec le conflit civil qui s’est aggravé en 2002.
 
Le Sénégal, malgré un peuplement relativement faible en Afrique comme dans le monde, bénéficie en partie de l’un des « lois de la géopolitique des populations » [13], la « loi du nombre », par un poids démographique significatif par rapport à ses pays voisins et plus encore par l’importance démographique de sa capitale politique et économique.
Les aspects démographiques de la géopolitique appellent également un examen de la composition humaine du Sénégal et du rôle de sa diaspora, aspects que nous examinerons plus loin, après avoir analysé la question de la stabilité politique.
 
 
[2] Sardon, Jean-Paul, « La population des continents et des pays », Population & Avenir, n° 701, novembre-décembre 2011, population-demographie.org/revue03.htm
[3] Selon les données de la Direction des prévisions et de la statistique (DPS) et le Ministère des Sénégalais de l’extérieur. Cf. également Dumont, Gérard-François, Seydou Kanté « L’émigration sénégalaise : autant Sud-Sud que Sud-Nord », dans : Moriniaux, Vincent (direction), Les mobilités, Paris, Sedes, 2010.
[4] Exceptée la vallée du fleuve Sénégal.
[5] Onchocercose, trypanosomiase…
[6] Liée aux conditions de vie difficiles dans le monde rural ainsi qu’aux sécheresses répétitives (en 1974 et en 1983 par exemple). Rappelons que c’est à tort que la mauvaise habitude a été prise de parler « d’exode rural », alors qu’il convient d’utiliser l’expression « émigration rurale » pour désigner l’émigration liée à des changements structurels dans la productivité agricole. Cf. Wackermann, Gabriel (direction), Dictionnaire de Géographie, Paris, Ellipses, 2005.
[7] Chiffres WUP.
[8] Thiès, Diourbel, Kaolack, Saint Louis, Louga…
[9] 6,6 enfants par femme en 1988.
[10] Sardon, Jean-Paul, op. cit.
[11] Cf. une analyse toujours d’actualité : Amat-Roze, Jeanne-Marie, Dumont, Gérard-François, "Le Sida et l’avenir de l’Afrique", Ethique, 1994, n° 12, population-demographie.org/revue05.htm. Les données 2007/2008 du PRB indiquent 1% des 15-49 ans atteint du Sida au Sénégal contre 3,9% en Côte d’Ivoire, 3,1% au Nigeria, 1,6% en Guinée ou 7,4% au Kenya.
[12] Selon le découpage géographique de l’ONU, « La population des continents et des États », Population & Avenir, n° 690, novembre-décembre 2008, population-demographie.org
[13] Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.
 
 
Seydou Kanté est docteur en géographie politique et géopolitique de l’Université de Paris IV-Sorbonne et fondateur du site www.geopolitico.info . Le Recteur Gérard-François Dumont est Professeur à l’Université de Paris IV-Sorbonne, Président de la revuePopulation et Avenir. 

 
Mercredi 5 Février 2014




1.Posté par moi le 05/02/2014 16:22
il est bon quelque fois de lire de pareils articles qui t'apprennent quelque chose de concret



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