Le patrimoine bâti éponge 20 milliards d'arriérés de loyers à la veille de la Tabaski

«Le besoin en surfaces de l’Etat est estimé entre 300 000 et 500 000m2».
A la tête de l’agence du Patrimoine bâti depuis bientôt 11 mois, Abdou Karim Fofana qui a hérité de ce secteur névralgique du domaine de l’Etat, revient dans cet entretien sur les grands défis qui ont escorté sa gestion. Les chantiers entamés et ceux réalisés ont été également évoqués. Abdou Karim Fofana fait son bilan. Avec force argumentation.


ABDOU KARIM FOFANA, DIRECTEUR DU PATRIMOINE BÂTI
ABDOU KARIM FOFANA, DIRECTEUR DU PATRIMOINE BÂTI
Vous êtes à la tête de cette direction depuis bientôt un an. Quel bilan tirez-vous de cette première année de fonction ?

Ce temps passé à la tête de la structure m’a permis de mettre le doigt sur un secteur très important de la vie publique, c’est le patrimoine immobilier de l’Etat. Le patrimoine bâti, souvent confondu avec la Direction du patrimoine classé gère tout ce qui représente l’immobilier bâti de l’Etat. Dans ce lot, il ya le domaine immobilier bâti et le domaine immobilier non bâti qui est le foncier géré par la direction des domaines. Le patrimoine bâti gère les bâtiments de l’Etat. Ces 11 mois m’ont permis de connaître l’étendue de ce patrimoine mais surtout l’état de vétusté des bâtiments mais aussi la nécessité de le développer parce qu’il y a un déficit d’espaces de bureaux estimé  entre 300 000 et 500 000m2. Il y a aussi un besoin de modernisation du mode de gestion c’est-à-dire, avoir des outils de pilotage stratégiques, des manuels de procédure c’est-à dire un schéma directeur pluriannuel, il faut aussi renforcer la formation du personnel.

A combien peut-on estimer ce patrimoine ?

On ne peut estimer de manière exhaustive la taille de ce patrimoine mais, les résultats des enquêtes menées le chiffrent à 1300 bâtiments. Ce sont des logements, des ministères, des prisons et des écoles. Le patrimoine bâti gère de façon active et quotidienne 115 villas, à peu près 450 appartements et 26 immeubles  que nous maitrisons dans notre gestion. L’idée c’est de faire évoluer cette gestion de façon la mainmise sur une plus grande partie des bâtiments afin de pouvoir programmer des rénovations  et de sécuriser en mettant des gardiens. Un diagnostic doit aussi être fait afin de savoir ce qui doit être rénové ou rafraîchi et quel est le potentiel commercial.

Qu’est ce qui fait que vous ne pouvez pas entrer en possession de ce patrimoine ?

Les services publics l’utilisent mais la direction qui est censée la gérer n’avait pas assez de moyens pour la gérer. Les outils de gestion, les moyens humains et techniques pour faire face à ce sujet-là font défaut. Il y a beaucoup de bâtiments dans le centre-ville de Dakar qui sont dans un état de vétusté très avancé.

Quelles actions avez-vous réalisé afin de régler ce problème ?

Nous sommes dans un pays en voie de développement et les moyens ne suffisent jamais amis des efforts conséquents ont été faits. En 2016, les moyens pour la rénovation ont été doublés et u effort colossal a été consenti. Cette année, nous allons démarrer la rénovation de l’immeuble des eaux qui est un bâtiment emblématique. A Saint-Louis, le bloc 16 est en train d’être rénové pour devenir un centre de services partagé pour réduire le parcours de l’usager public. A Kaolack, nous sommes en train de réfectionner un vieux bâtiment afin de regrouper des services. On commence à recentrer les activités de l’agence sur l’entretien technique et la mise aux normes. Le souvenir du bateau «Le Joola» est encore frais dans les mémoires et il y a des bâtiments qui méritent une attention particulière afin d’être mis aux normes pour la sécurité des personnes qui l’occupent.

Les logements conventionnés ont fait l’objet de beaucoup de tintamarre car l’Etat a décidé de les supprimer. Aujourd’hui, quel est l’état des lieux ?

Le chef de l’Etat a émis une directive en juin 2014 et il a demandé à ce que dans la perspective de réduction des charges de l’Etat, un certain nombre de dépenses soit revu. Il a aussi demandé qu’il n’y ait plus de fonctionnaires logés dans des bâtiments conventionnés. La règle de la convention a été supprimée. Quand un fonctionnaire a droit à un logement, l’Etat cherche dans son parc un logement disponible. Si cela n’existe pas, on lui octroie une indemnité et il se cherche un logement. Mais, il est aujourd’hui hors de question que l’Etat supporte un loyer qui peut être très lourd. Quand le Président avait décidé cela, le niveau d’engagement locatif de l’Etat avait dépassé les 16,5 milliards par an. Aujourd’hui, il a baissé et est de 12, 5 milliards. Nous sommes en train d’élaborer un plan afin de réduire les engagements locatifs de l’Etat de 750 millions à 1 milliard par an pour arriver à une portion congrue des logements conventionnés en 2019. Afin qu’ils soient l’exception et non la règle.

Récemment, il y a eu l’histoire de l’immeuble qui fait face à l’Assemblée nationale et un autre en centre ville. Où est-ce que vous en êtes ?

Le plan d’actions qui a été déroulé en 2016 consistait en 4 choses : la modernisation du gestion du patrimoine avec la mise en place des outils, le recensement du parc, la mise aux normes des bâtiments et le recentrage sur l’activité des bâtiments. L’immeuble Brière de l’Isle est un cas d’école. C’est un immeuble dont on dit qu’il va s’affaisser. Nous avons commis un cabinet qui va nous faire un diagnostic et à l’issue de cela, nous verrons s’il faut le démolir ou le restructurer. En attendant, nous avons convenu de le désaffecter et de le barricader. C’est le cas pour un immeuble qui se trouve aussi à Kermel et d’ici octobre, cet immeuble sera fermé pour éviter un drame.
«Sur 30 milliards de dettes, l’Etat a pu dégager 20 milliards pour payer les 2/3 de ses engagements de ses arriérés de loyer»

Vous aviez dit tantôt que le besoin en Surface est estimé entre 300 000 et 500 000m2, qu’est-ce que vous faites pour combler ce déficit ?

Dans la mission du patrimoine bâti, il y est stipulé que l’agence a pour mission la préservation des bâtiments appartenant à l’Etat mais veiller aussi au développement de son patrimoine parce que si l’Etat ne met pas en place une stratégie pour développer son patrimoine, il sera obligé de louer. Ce qui est paradoxal, c’est que l’Etat est le premier propriétaire mais aussi le premier locataire. En ce moment, nous incubons des projets afin de permettre à l’Etat de sortir de ce cercle de location et de dépenses récurrentes et d’immobiliser des moyens afin de permettre à l’Etat d’être propriétaire d’ici quelques années.  

Le patrimoine bâti a été confronté à un certain nombre de problèmes par rapport à des bailleurs. Aujourd’hui, à quel niveau se situe la dette et qu’est ce qui a été fait ?

Il y a des crédits limitatifs qui sont accordés au patrimoine bâti pour le paiement des loyers des bâtiments conventionnés mais en cours d’année, il est impossible de savoir quelles sont les nouvelles institutions qui ont été crées ou qui vont grandir. Cela a créé un gap entre l’instruction budgétaire et la réalité des engagements locatifs. Ces gaps cumulés ont atteint 30 milliards depuis bientôt 10 ans. Le Président a décidé de procéder à un apurement de cette dette. Sur 30 milliards de dettes, l’Etat a pu dégager 20 milliards pour payer les 2/3 de ses engagements de ses arriérés de loyer. Aujourd’hui, la plupart des bailleurs, c’est-à-dire 90% des personnes physiques ont reçu, à la veille de la Tabaski 20 milliards. Cela constitue une relance de la consommation et cela va redonner confiance au secteur de l’immobilier.

Et pour le restant ?

Pour le reste on est en train de programmer pour 2017. L’effort qui a été fait en 2016 peut bien être reconduit en 2017 avec une bonne inscription budgétaire. Avec les services du ministère de l’Economie et des Finances, la direction générale des Finances, la direction du Trésor et le secrétariat de la Présidence, on a tenu différentes réunions et on a aligné nos positions et les possibilités jusqu’à arriver à cette mesure qui est historique car l’Etat n’a jamais mis sur la table autant de moyens pour soulager ses bailleurs.  

Il vous faudra combien de temps pour juguler le problème du patrimoine bâti au Sénégal ?

Le problème est en train d’être jugulé parce qu’une gestion, elle est aussi graduelle. Le déficit en termes de bureaux est en train d’être programmé. Chaque année, on investit pour transformer des bâtiments en état vétuste en bureaux et services pour l’Etat. Tout cela nous permet sur le plan stratégique de l’Agpbe que les loyers baissent d’un milliard. Si nous le faisons durant les 3 prochaines années, cumulé aux investissements massifs de l’Etat, je pense que d’ici 2022, si le plan est bien suivi et mis en place, l’Etat pourra avoir un stock minimal de 2 à 3 milliards d’engagement locatifs.

Quelle est la prochaine étape ?

L’entretien des bâtiments dans les régions et le développement du parc régional. Dans les régions, il n’y a pas de bâtiments adaptés à l’activité administrative sauf à Saint-Louis où il y a un palais magnifique que le gouverneur essaie d’entretenir.  Ce sont des initiatives à encourager. Dans les années 2000, il y a beaucoup de chantiers qui ont été entamés et qui ne sont pas allés jusqu’au bout. Le Patrimoine bâti va venir en appoint à ses services afin de leur permettre de recouvrer la dignité de bâtiments administratifs.

Qu’est ce que cela vous a fait de voir le Chef de l’Etat être obligé d’aller passer la nuit à Rufisque faute de logements adéquats à Pikine ?

Rufisque a une histoire et le Conseil avait sa part à Rufisque même s’il s’est déroulé à Pikine et à Guédiawaye.

Sauf que l’argumentaire était qu’il n’y avait pas de bâtiments adéquats pour accueillir le Président en banlieue…

A Guédiawaye, beaucoup de bâtiments ont été rénovés. Raison pour laquelle, le Président de la République a demandé à ce que le premier centre de la cité administrative départementale soit réalisé à Guédiawaye. Ce qui veut dire que le régime de Macky Sall n’a pas mis en place un système où Dakar serait priorisé par rapport à la banlieue et aux zones rurales. C’est un système d’équité dans l’exécution budgétaire.

L’Observateur 
Vendredi 9 Septembre 2016
Dakaractu



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