Le Sénégal en zone de turbulences: pourquoi Idrissa Seck est l’homme de la situation


Le Sénégal en zone de turbulences: pourquoi Idrissa Seck est l’homme de la situation
A ce temps précis de l’histoire du Sénégal, nous avons trois problèmes régler simultanément, dans les prochains jours et au plus tard dans cinq à sept semaines. Plus tard, ce sera trop tard. Le premier problème c’est qu’il nous faut nous débarrasser de Abdoulaye Wade et, croyez-moi, ce ne sera pas facile. L’homme est têtu et se dit qu’il n’a rien à perdre. Il sait que le jour où son vrai bilan sera révélé, personne ne pourra lui pardonner le mal qu’il a fait au Sénégal. Et il sait que le voile qui enveloppe son vrai bilan se déchirera lorsqu’il ne sera plus au pouvoir. Il n’est donc pas question pour lui de quitter le palais autrement que dans une civière. A près de quatre-vingt-dix ans, se dit-il, peu importe de mourir d’une mort naturelle ou violente. Qu’on se le tienne pour dit, l’homme est prêt à tout pour s’accrocher au pouvoir, quitte à exécuter ses ennemis et sacrifier ses plus proches. A cause justement du jusqu’au-boutisme de Abdoulaye Wade, de sa famille et de ses plus fervents laudateurs et disciples, il y a peu de chance que nous ne soyons pas dans l’obligation de payer le même prix que d’autres peuples ont eu à payer pour se débarrasser de leurs dictateurs : la Cote d’Ivoire avec Gbagbo ; la Lybie avec Kadhafi, l’Egypte avec Moubarak.

Comme nous sommes en train de le voir dans ces derniers pays, une fois le dictateur parti, le temps du redressement peut être long, et les acquis démocratiques durablement en péril. Pour comprendre le niveau de délabrement de nos institutions, de déliquescence de notre système de valeurs et de discrédit de nos autorités politiques, religieuses et traditionnelles, je vous invite à regarder une fois encore le film Hyènes de notre compatriote feu Djibril Diop Mambéty. Au moment où le film sortait je n’y voyais que pure pédantisme et une totale exagération de la réalité sénégalaise. Aujourd’hui avec le culte de l’argent, la corruption des leaders politiques, des intellectuels, des guides religieux jadis très respectés, l’œuvre de Mr Diop trouve toute son actualité. Hyènes est une hallucinante prophétie sur le Sénégal d’Abdoulaye Wade, près de vingt en avance. L’œuvre destructrice de Abdoulaye Wade est comparable à celle de Linguère Ramatou. Mais si on sait pourquoi celle-ci tenait à prendre sa revanche sur sa communauté – «vous avez fait de moi une pute, je veux faire de votre monde un bordel», lança-t-elle à l’endroit de son ex-amant Dramane Dramé et ses concitoyens--, on ignore (encore) pourquoi Abdoulaye Wade en veut au Sénégal. Est-ce parce que nous avons refusé et continuons de refuser le fils qu’il veut nous nous imposer comme successeur ? C’est là une énigme qui s’éclaircira peut-être un jour. Toujours est-il que le mal est fait et il faut le traiter. Redresser le Sénégal, combattre la corruption, réhabiliter la vérité et les principes, le travail et la rigueur, l’ordre et la discipline, tels sont certains des éléments du défi que nous devons relever en urgence. Qui osera sevrer les centaines de marabouts, d’entrepreneurs politiques, d’élites militaires et judiciaires des prébendes par lesquelles Abdoulaye Wade les tient à sa merci. C’est là le deuxième problème qu’il faut affronter dans l’immédiat, au sortir des élections prochaines.

Il faut aussi non seulement sauvegarder notre système démocratique, mais il faut la renforcer en corrigeant ses nombreuses imperfections. La démocratie, on l’a souvent dit, c’est une de nos principales richesses : c’est comme notre «pétrole». Wade est prêt à installer le chaos et anéantir la démocratie tout comme il serait prêt à mettre le feu sur les gisements de pétrole du Sénégal si le pays en avait, ce que ni Saddam Hussein ni Kadhafi n’ont fait malgré leurs fins tragiques. C’est vous dire combien M. Wade a dû se sentir humilié par l’attitude de ses concitoyens. Malgré que le fait que la Constitution –encore elle—garantisse l’égalité des citoyens (elle affirme « l’accès de tous les citoyens, sans discrimination, à l’exercice du pouvoir à tous les niveaux », et «assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race, de sexe, de religion »), Wade, Président de la République et donc garant de la Constitution, a non seulement disqualifié un adversaire politique de la possibilité de devenir un jour Président du Sénégal (Idrissa Seck), mais a poussé l’outrecuidance jusqu’à déclarer qu’un autre citoyen (Youssou Ndour), du fait de ses origines sociales et de sa fonction de musicien, n’avait pas à s’occuper de politique. Un des nombreux ministres-conseillers de Wade (le lugubre Colonel Cissé) le qualifiera de simple troubadour. Mettre Monsieur Wade et sa cour hors d’état de continuer à mettre en péril notre système politique et renforcer les fondements démocratiques du Sénégal, tel est le troisième enjeu.

Comment clore le chapitre Wade de l’histoire du Sénégal au moindre coût possible ? Comment gérer l’après-Wade de manière à ce qu’aucun autre fils de ce pays n’ose plus jamais faire peser autant d’incertitudes sur l’avenir de notre patrie comme l’auront fait le nonagénaire de Kébémer et son clan? Comment remettre le Sénégal sur la dynamique de renforcement de la démocratie dans laquelle il était jusqu’à ce que le rêve du 19 mars 2000 ne devienne cauchemar?

Etant donné l’état de déliquescence du pays, je ne peux m’imaginer que l’on donne à Abdoulaye Wade la permission de continuer le pillage. Il n’y a en réalité plus rien à piller. Mais, il nous fait éviter l’erreur de mars 2000. Faire le bon choix en février 2012 ne veut pas dire choisir un homme sans défauts. Il s’agit de choisir l’homme de la situation ! Il faut qu’il soit courageux (pour affronter Wade, ses courtisans, et les leaders d’opinion et guides religieux qu’il entretient). Il faut qu’il soit un grand stratège afin de défaire Wade au moindre coût possible. Il faut qu’il soit profondément démocrate et que son choix contribue en lui-même à l’approfondissement de la démocratie au Sénégal. Il faut qu’il ait l’aura et le charisme nécessaires pour mobiliser et canaliser toutes le forces latentes qui en ont assez du régime de Wade.

Qui est cette personne ? J’ai passé en revue la liste des prétendants déclarés au poste de Président de la République du Sénégal, les ai comparés sur le base des critères ci-dessus : être courageux, stratège, et à même d’aider à approfondir la démocratie. Ce serait trop long de reprendre ici les détails de cette analyse comparative. Je vais me contenter de vous en donner le résultat et de le justifier.

Je pense que l’homme de la situation est Idrissa Seck. Voici pourquoi. Sur le chapitre du courage et de la ténacité, je citerai trois exemples : malgré six mois de prison, il a refusé de fléchir. Il est connu que de tous ceux qui ont fréquenté Wade depuis qu’il est Président, il est le seul à avoir eu le courage de toujours lui dire les yeux dans les yeux ses quatre vérités. Qui d’autre ? Il est le seul à avoir affirmé qu’il mettrait fin à certains des excès dans le traitement actuels des marabouts, y compris l’octroi de passeports diplomatiques, ce qui a fait dire à Mr Doudou Wade, président du groupe parlementaire du PDS et neveu du Président de la République, que M. Seck commettait là un «suicide politique». Qui d’autre parmi les candidats actuels a osé avancer sur ce terrain ? Il faut du courage pour affronter Wade. Une fois Wade défait il faudra de la témérité pour déconstruire le système corrompu qu’il a mis en place et donc s’attaquer aux intérêts de puissants acteurs et de nombreux réseaux mafieux qui étranglent notre économie.

Il faut être stratège pour pousser Wade à renoncer à l’affrontement sanglant. Il faut mettre le rouleau compresseur, au Sénégal et sur le plan international, afin que Wade sente que le pari de confisquer le pouvoir n’est pas gagnable. Un fin stratège peut parvenir à un tel résultat. M. Seck a été l’architecte en chef de la victoire de Wade en 2000, mettant fin à quarante années de régime socialiste. Diouf a certainement eu du mérite en admettant sa défaite, mais en avait-il vraiment le choix ? Si les élections de 2007 ont été truquées -- ce beaucoup reconnaissent aujourd’hui, y compris de Directeur de Campagne de Wade de l’époque, M. Macky Sall -- c’est donc que M. Seck aurait dû être au second tour avec Wade, et aurait certainement remporté les élections. Le fait que le clan Wade ait depuis lors considéré M. Seck comme le principal ennemi à abattre semble confirmer que les élections de 2007, tout comme celles de 2000, lui ont été volées. Il faut être un grand stratège pour avoir mis un terme au régime UPS-PS, et ébranlé le régime wadien après sept ans de règne.

En ce qui concerne la question de savoir si l’élection de M. Seck contribuerait au renforcement de la démocratie, ma réponse est oui. D’abord parce que M. Seck s’est jusqu’ici montré démocrate, parfois même à l’excès (il n’a pas contesté la victoire de Wade en 2007 alors qu’il était évident qu’il y a avait fraude massive). On ne l’a jamais entendu porter plainte contre la presse ou autre pour diffamation alors qu’il est l’homme politique le plus calomnié de l’histoire politique du Sénégal. Il n’a jamais été mêlé à des tentatives de truquage d’élections, y compris quand il était au pouvoir. Ensuite, notre victoire sur la prétention de Wade de se substituer au peuple souverain sera inachevée si nous sanctionnons sa volonté de disqualifier un citoyen jouissant de tous ses droits civiques (M. Seck) de la possibilité de devenir Président. Enfin, M. Seck est d’origine sociale très modeste. Il est né dans la pauvreté et dans une famille fière mais qui traditionnellement occupe une position subalterne et ne fournit pas de dirigeant politique. Ils sont nombreux ceux qui le lui reprochent, mais peu l’avouent ouvertement. Si M. Seck devient Président, ce serait une véritable révolution comparable à l’élection de Obama aux USA, celle de Mandela en Afrique du Sud. Cela signifierait que tout sénégalais méritant quelle que soit son origine sociale pourra accéder aux plus hautes fonctions politiques du pays. Tant que ce ne sera pas le cas, notre démocratie restera imparfaite.

M. Seck est donc à mon avis l’homme de la situation. Mais on ne peut esquiver le fait qu’il traine des casseroles. Il s’agit en particulier de l’histoire d’argent qui serait à l’origine de son conflit avec le Président Wade et de sa disgrâce politique en 2004. M. Seck a toujours clamé son innocence. Mais je pense personnellement, même si je n’en ai pas la preuve, qu’il y a eu un problème d’argent et nous faut analyser la personnalité de l’homme à la lumière de cette expérience. On a évoqué dans un premier temps des malversations qui auraient eu lieu (sous forme de surfacturations et autres) dans le cadre de l’exécution des chantiers dits de Thies, la ville dont il était et dont il reste le maire. Je ne crois pas à cette thèse parce qu’il aurait été facile de prouver sa culpabilité sur la base de quoi M. Seck aurait certainement été définitivement liquidé. Reste la seconde thèse relative aux fonds politiques ou fonds secrets ou de fonds spéciaux (je n’entre pas ici dans le débat d’experts sur le sens exact de chacun de ces concepts). M. Mody Niang est revenu à plusieurs reprises sur cette affaire et trouve là le principal argument sur lequel il se fonde pour dire que «Idrissa Seck n’est pas digne de confiance». Que se serait-il passé ? Le Président Wade aurait remis un chèque portant sur un montant de plusieurs dizaines de milliards de FCFA (une soixantaine selon certaines sources) à devoir déposer dans un compte bancaire particulier à l’étranger. Lorsqu’il a su que ce compte était au nom de Karim Wade, fils du Président, M. Seck aurait décidé de déposer l’argent dans son compte personnel. Même s’il est peu crédible qu’une telle transaction puisse se dérouler aussi aisément, je vais pour les besoins de l’analyse considérer cette possibilité comme hypothèse de travail. Les questions fondamentales que je me pose sont les suivantes : Qu’est-ce que M. Seck aurait dû faire s’il était vertueux ? Verser l’argent dans le compte de Karim Wade alors qu’il était au courant (avant tout le monde) du projet de dévolution monarchique du pouvoir? Je vais vous surprendre peut-être, mais si les choses s’étaient passées telles que décrites par la presse et par M. Mody Niang, je trouverais dans l’acte de M. Seck du courage, disons plutôt du « fayda» (le fait d’affirmer ses droits avec force et courage) plutôt que de la trahison ou même de la malversation : il n’existait aucune option pour mettre cet argent dans les caisses de l’Etat. Ils sont nombreux ceux parmi les anciens et actuels collaborateurs de Wade qui auraient aveuglément obéi en déposant l’argent dans le compte de son fils. Tout comme ils sont nombreux, parmi ses anciens et actuels collaborateurs, à avoir délibérément aidé le clan Wade à piller le Sénégal. Au mieux, ils ont fermé les yeux. Si M. Seck avait accepté de faire de même il serait encore au cœur de l’Etat, courbé afin de servir de tremplin à Wade fils. J’espère cependant que M. Seck, une fois que les Wade qu’il aura aidé à mettre fin au régime de Wade, viendra nous toute la vérité. S’il a détourné de l’argent pour combattre le projet de dévolution monarchique, il devra nous dire combien il a utilisé, le justifier et restituer le reste à l’Etat du Sénégal. Ce serait un bon démarrage pour lancer la campagne main-propre de lutte contre la corruption et de moralisation de la vie politique.

Je me trompe peut-être mais je pense que M. Seck n’est pas un homme d’argent, aisément corruptible. Si Idrissa Seck l’était, il aurait cédé aux multiples tentatives de débauchage dont il a fait l’objet de part du PS, du temps de la traversée du désert du PDS. Ils sont nombreux, ceux parmi ses «frères» de l’époque, à avoir cédé à la tentation des prairies socialistes. Ils sont tous aujourd’hui revenus sans vergogne au service de Wade, prêts à l’aider jusqu’au bout dans son aventure, à condition qu’il préserve leur téranga.

Beaucoup de ceux qui liront ce texte vont penser que l’auteur d’une telle plaidoirie en faveur de Idrissa Seck ne peut être qu’un membre de Rewmi ou un de ses proches parents. Il n’en est rien. En réalité, je ne le connais pas. Je ne l’ai jamais vu en personne. Je n’ai signé ce texte parce que tenu par l’obligation de réserve, ce qui, étant donné l’ampleur du danger qui guette le Sénégal n’est peut-être pas une bonne excuse.

Ce 3 janvier 2012
Mardi 3 Janvier 2012
Aladji Diop