Laser du lundi : L’axe Alger-Dakar revivifié par Macky Sall et surveillé par Rabat (Par Babacar Justin Ndiaye)

« Macky Sall a décidé de décrisper les relations entre Rabat et Alger. Il a profité de sa rencontre avec le Président Abdelaziz Bouteflika, pour poser les premiers jalons d’une médiation qui devrait aboutir à la réconciliation entre les deux pays frères. Ce qui, pour la forte communauté tidjane du Sénégal, ne serait que bénéfique ».


Laser du lundi : L’axe Alger-Dakar revivifié par Macky Sall et surveillé par Rabat (Par Babacar Justin Ndiaye)
Cette information introuvable dans le communiqué ventilé par la cellule de communication de la Présidence de la république fait, pourtant, la « Une » et figure en page 3, du journal Le Quotidien (n° 3584 du 14 janvier 2015) qui est l’organe de presse – avec Libération – le plus informé des initiatives et des desseins dissimulés du chef de l’Etat. L’information n’étant ni démentie ni commentée officiellement, elle passe, aux yeux des observateurs, la rampe de la plausibilité ; voire de la véracité. Elle est évidemment photocopiée, exploitée et expédiée à Rabat, par les soins de l’ambassade du Royaume chérifien.

Dès lors, on peut alors dire au numéro un sénégalais : « Bienvenue au Triangle diplomatique des Bermudes » !  Tellement cette affaire du Sahara Occidental (une grosse pomme de discorde entre le Maroc et l’Algérie) a englouti des contacts, des facilitations, des médiations, des missions de bons offices, des navettes et des rencontres officieuses etc. Elle esquinte encore l’ONU à travers la ruineuse et ridiculisée MINURSO. Plus qu’une insoluble équation, la crise du Sahara Occidental est un casse-cou, avec une épaisseur historique et une rugosité politique propres à décourager plus de vingt Henry Kissinger.

La légendaire et souverainiste inflexibilité du Royaume chérifien est déjà un élément de dissuasion pour tout médiateur. Une fermeté qui se dresse comme une falaise. Selon feu Hassan II, le Sahara Occidental est pour le Maroc, ce que l’Alsace-Lorraine est pour la France. Une thèse historique que l’Accord de Madrid de 1976 nuança (sans la contester), en partageant le territoire entre le Maroc et la Mauritanie. La suite est connue. Après la capitulation de Nouakchott intervenue, en 1979-80, Rabat a usé de son « droit de préemption » (Ahmed Alaoui dixit), en annexant tout le Sahara Occidental, avec le soutien diplomatique et militaire du Sénégal de Senghor, car les bombardiers Jaguar décollaient de la base aérienne de Ouakam – sur les instructions de Valéry Giscard d’Estaing – pour allumer les colonnes du Polisario aux prises avec l’armée mauritanienne. Ce cap fixé par le Président Senghor a été maintenu par Abdou Diouf et laissé intact par Abdoulaye Wade. L’activité militaire en moins. Jusqu’à nouvel ordre, Macky Sall garde le même cap.

Justement, les relations privilégiées entre le Maroc et le Sénégal ont, par voie de conséquence, installé une durable atonie dans les rapports algéro- sénégalais. Vu sous cet angle, le séjour officiel du Président Sall prend un grand relief. Il s’agit d’une hardiesse diplomatique qui rééquilibre, peu ou prou, notre coopération avec les deux poids lourds du Maghreb. Non sans quelques risques ; car le Maroc a tendance à assimiler toute velléité de rééquilibrage des axes parallèles, Dakar-Rabat et Alger-Dakar, à une trahison. Jean Collin (pro-algérien notoire) avait, jadis, inspiré une politique d’équidistance qui avait entrainé, au milieu des années 80, le rappel de l’ambassadeur du Maroc d’alors, son Excellence Abdelkrim El Jaï. C’est dire que la médiation de Macky Sall signalée par Le Quotidien est non seulement mal venue et vouée à l’échec, mais également porteuse de frictions sénégalo-marocaines aux conséquences lourdes.

Les entretiens Bouteflika-Macky ont mis le chauvinisme offensif et vigilant du Maroc en alerte maximale. Et  l’appareil d’Etat chérifien a déployé ses radars sur la visite et les retombées de celle-ci. La rivalité atavique entre les deux voisins et géants du Maghreb, explique la jalouse et étouffante  bienveillance du Maroc à l’égard du Sénégal considéré comme un allié  fidèle et sûr dans les batailles diplomatiques qui, à l’ONU comme à l’UA, conditionnent le destin marocain du Sahara Occidental. On comprend, dès lors, l’angoisse du Palais royal à la perspective de toute évolution imprimée par Macky Sall, sur un dossier où le Roi et ses sujets restent intransigeants. Et prêts à tout.

En 1982, le Maroc membre fondateur de l’OUA, avait claqué la porte de cette dernière, en plein sommet de Nairobi, après avoir constaté une sympathie statistiquement favorable au Polisario. En clair, le Royaume ne reculera pas devant le clash, avec « le Sénégal, pays frère » (vocabulaire stratégiquement employé par Hassan II, durant la périlleuse crise sénégalo-mauritanienne de 1990), si jamais Macky Sall va au-delà d’un certain seuil dans son flirt avec Alger. Que le Sénégal, pays souverain, assume donc ses initiatives, en entière connaissance de cause !

Même si la Tidjania – avec son berceau en Algérie et son mausolée au Maroc – est largement implantée au Sénégal – combien de Sénégalais sont en mesure de démêler l’écheveau que représente cette affaire du Sahara Occidental très mal décolonisé et fort bien convoité ? Deuxième question : combien de ministres du gouvernement de Mohamed Dionne savent que le sigle ou plus exactement la contraction « F.Polisario » signifie : Front Populaire pour la Libération du Sakiet El Amra et du Rio De Oro ? Les vraies urgences se situent ailleurs. On ne peut pas, en un mandat, devenir un monstre sacré de la scène internationale, à l’image de Tito, Nehru et autre Nasser.  

Le moment de la médiation est, au demeurant, mal choisi. Qui gouverne à Alger ? Le zombie Bouteflika et son régime glissent inexorablement vers le crépuscule. Certes, l’Etat annexé par l’armée, depuis 1965, est assuré d’une réelle pérennité, mais la tête politique du pays est appelée à changer sous peu. Or la caste des Généraux de l’armée et du renseignement sont tous d’obédience « janviériste », un courant farouchement anti-islamiste et anti-marocain, longtemps incarné par le Général Khaled Nezzar, ex-ministre de la Défense et parrain – tapi dans l’ombre – de l’État-major des armées qui ressemble à un iceberg, avec des officiers connus et d’autres mal connus voire inconnus du public. Lire la documentation du Mouvement Algérien des Officiers Libres (le MAOL) qui est l’opposition militaire algérienne en exil, basée à Madrid. Grâce au MAOL, on a une coupe anatomique de l’influente armée qui, sur le dossier du Sahara, est le maitre du jeu, depuis feu Houari Boumediene.        

Mise à part la question épineuse du Sahara Occidental, le voyage officiel du Président Macky Sall en Algérie, entamé le 12 janvier dernier, a été très opportun. Il a revivifié l’axe Alger-Dakar coutumièrement statique, c’est-à-dire figé dans le minimum diplomatique et  le degré (presque) zéro des échanges économiques. Pour convoquer une image juste, disons que le quatrième Président du Sénégal a défriché, labouré et ensemencé une relation bilatérale longtemps en jachère, comme en témoignent les rares et espacées visites des chefs des deux Etats, dans l’une ou l’autre capitale des deux pays. Il y a plus de trois décennies, le Président Abdou Diouf séjourna officiellement Algérie ; il y a vingt-trois ans (1992), le Président Chadli Benjedid participa au premier Sommet de l’OCI organisé à Dakar.  

Pourquoi ce phénomène qui émaille des relations aussi anciennes que léthargiques ? En fait, ce sont les péripéties de l’Histoire qui ont endigué puis contrecarré les volontés, en dictant des choix, par-ci et des postures, par-là. D’abord, l’Algérie a accédé héroïquement mais tardivement (comparativement à nombre de pays africains) à l‘indépendance, en juillet 1962. Jusqu’à cette date, des soldats et des officiers sénégalais se battaient sous le drapeau français contre les combattants du Front de Libération Nationale (FLN). Episode douleureux qui meuble la mémoire des insurgés algériens devenus les dirigeants de l’Algérie libre. Ensuite, un fossé idéologique s’est creusé entre une Algérie – diplomatiquement non-alignée mais stratégiquement alliée de l’URSS – et le Sénégal de Léopold Sédar Senghor solidement arrimé à l’Occident via la France. Bref, un condensé de froid et de tiédeur qui a prévalu de 1962 à 1980. Abstraction faite des cinq mois (juillet- décembre 1962) de chaleureux et amicaux contacts entre les Présidents Ben Bella et Mamadou Dia.

Malgré un réchauffement opéré, jadis, par Abdou Diouf, le ressac avait vite triomphé de la redynamisation esquissée. Aujourd’hui, le voyage de Macky Sall est parfaitement motivé. Les charges continentales (double présidence du comité NEPAD en charge des infrastructures et du comité CEDEAO de suivi de la Transition au Burkina) imposent des contacts répétés avec un pays qui pèse sur la conjoncture au Sahel, en tant que puissance militaire riveraine du Mali et du Niger. Et, également, en tant que nation riche qui détient de bonnes cartes en main dans la coopération économique, du fait de sa double qualité de pays pétrolier, membre de l’OPEP et de grand producteur de gaz. Le champ bilatéral  n’est pas en reste, notamment dans l’optique de la mise à flots du Plan Sénégal Emergent (PSE) ; conformément aux recommandations de la quatrième conférence générale des ambassadeurs, en décembre 2013, qui a réorienté la politique extérieure du Sénégal, en consacrant la priorité à la diplomatie économique.  

Le leadership du Président Macky Sall, inséparable de l’image ancienne et avenante du Sénégal dans le monde, est un vecteur de dividendes diplomatiques et économiques pour le pays de la Téranga.  Mais sa productivité et son rendement sont tributaires de l’usage méthodique qu’on en fait.  Le syndrome Charlie est une fraîche et parfaite illustration d’un début de gâchis de leadership. Le Sahara Occidental pourrait en être le cimetière. Il y a donc nécessité de biffer tout ce qui induit une confusion totale entre une diplomatie d’intérêt et une diplomatie de statut. Le prestige étant aussi précieux que précaire.

PS : Les chefs d’Etat d’Afrique au sud du Sahara doivent être prudents dans les prises de position et les postures dans cette affaire complexe du Sahara Occidental. Les relations entre l’Algérie et le Maroc sont faites d’attraction et de répulsion. Le Président Bouteflika a obtenu son bac au Lycée de la ville marocaine d’Oujda, dans l’Oriental, avant d’aller à Gao (Mali) commander la willaya du Sahara, sous le pseudonyme de « Commandant Abdelkader », durant la guerre de libération nationale. Par ailleurs, tous les spécialistes militaires savent que, sans le sanctuaire marocain et la base de repli tunisien, l’indépendance de l’Algérie serait militairement différée.  Dans ce Maghreb compliqué, les rapports entre voisins ne sont pas statiques. Avis aux médiateurs. 
 
 
Lundi 19 Janvier 2015
Dakaractu




1.Posté par Realisme le 19/01/2015 01:47
Les urgences sont ailleurs. On ne peut etre grand de ce monde si on est petit chez soi.

2.Posté par Mouhamed le 19/01/2015 03:41
Avec ce voyage, Macky jette notre argent dans la fenêtre pour concilier deux pays qui resteront pour toujours des ennemis… si tu connaissais la complicité de ce dossier tu n'aurais pas gaspiller notre 500 million dans ce voyage. d'autant plus que tu laisse derrière toi dans ton pays un tas de soucis et de problèmes moins complexes auxquels tu es incapable d'apporter des solutions! Wané ba deh

3.Posté par cisco le 19/01/2015 14:54
Très bonne analyse M. Justin Ndiaye. Je voudrais quelques éclaircissements entre Saguia El Hamra et Sakiet Sidi Youssef. C'est clair, ces deux pays sont inconciliables.

4.Posté par Xeme le 19/01/2015 20:33
Comprenez que Macky est à la recherche d'argent frais. Mais ça n'est pas visible dans les analyses géopolitiques ou diplomatiques.

5.Posté par Leuk le 20/01/2015 00:17
Merci beaucoup pour votre belle analyse qui nous apprend beaucoup. J'aimerai beaucoup vous entendre sur les véritables raisons de la participation de Macky Sall à la marche de Paris. S'agit-il, comme je le pense, d'une grande erreur d'appréciation ou alors obéit-elle à des impératifs stratégiques inconnus du grand public ?

Merci d'avance et bonne continuation



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