Lamine Diouck, consultant en politiques migratoires: «Sous Sarkozy, l’immigré a connu toutes les stigmatisations possibles»

Directeur du Programme d'autonomisation des régularisés de l'asile (Para) et consultant en politiques migratoires, Lamine Diouck interpelle les autorités sénégalaises sur la question de l’accord sur l’immigration choisie signé entre le Sénégal et la France. Pour lui, il faut réviser cet accord afin de lever ses ambiguïtés. Lamine Diouck s’est aussi exprimé, dans cette interview, en tant que socialiste sénégalais, sur le débat sur la légitimité de Ousmane Tanor Dieng au poste de secrétaire général.


Lamine Diouck, consultant en politiques migratoires: «Sous Sarkozy, l’immigré a connu toutes les stigmatisations possibles»
Wal Fadjri : Vous êtes consultant en politiques migratoires et directeur du Para. En France, la Gauche est revenue au pouvoir. Est-ce qu’on peut s’attendre à un changement de politique d’immigration ?
Lamine Diouck : Il y aura inéluctablement un changement. Sous Sarkozy, l’immigré a connu toutes les stigmatisations possibles. Déjà la circulaire injuste et arbitraire de Claude Guéant, ancien ministre de l’intérieur, sur la demande d’autorisation de séjour et de changement de statut des étudiants étrangers a été officiellement abrogée le 31 mai 2012. Et je vous dis que c’est presque 275 000 étudiants qui sont concernés. Des familles de sans-papiers avec des mineurs ne seront plus placées en centre de rétention. Il y aura normalement une révision de la procédure de naturalisation et on espère que le droit de vote des étrangers aux élections locales - une promesse qui date de Mitterrand - sera enfin appliqué. Donc le changement est là et en tant que défenseur des droits de l’homme, on ne peut que s’en réjouir. Toutefois, j’aimerais rappeler que les dynamiques migratoires sont actuellement un défi qui interpelle tout le monde. Et les pays de départ doivent y jouer leur partition avec des politiques concrètes  et efficaces, surtout sur le retour. J’en profite, d’ailleurs, pour interpeller le nouveau gouvernement du Sénégal et le président Macky Sall sur la nécessité de réviser les accords sur l’immigration, signés le 23 septembre 2006 entre le Sénégal et la France qui, à mon avis, n’ont plus leur raison d’être.
Pourquoi cet accord n’a plus sa raison d’être ?
Parce que ces accords sont d’une ambiguïté manifeste. Ils sont loin d’être des accords d’une gestion concertée. Dans l’ensemble du texte, on voit que le pays de départ ou partenaire ne fait que cautionner une immigration sélective. Les contreparties sont dérisoires et l’engagement du pays de départ est important, pour ne pas dire obligatoire, pour la mise en place de cette immigration choisie. Dans les accords signés, la deuxième partie est consacrée à l’immigration illégale. Or, la principale mesure de la lutte contre l’immigration illégale est l’option de retour forcé. Et là, le rôle des pays de départ devient nécessaire. L’expulsion d’un étranger en situation irrégulière ne peut être effective que si son pays de départ délivre aux autorités françaises un laissez-passer consulaire. Même si «l’expulsable» n’a fait que transiter par ce pays, les accords autorisent l’utilisation de son laissez-passer. Ce qui veut dire que des étrangers peuvent être expulsés vers un pays qu’ils ne connaissent même pas. On assiste ainsi à une politique sélective qui, au nom d’une immigration choisie, accorde des titres de séjours aux besoins de la main-d’œuvre française. Ce titre de séjour, appelé carte «compétences et talents», est délivré aux étrangers choisis, sélectionnés parce qu’ils sont susceptibles de participer de façon significative et durable au développement économique ou au rayonnement, notamment intellectuel, culturel et sportif de la France dans le monde. Comme nous ne sommes plus dans cette logique sélective, je pense qu’il est urgent de revoir ces accords d’une autre époque.
«J’interpelle le nouveau gouvernement du Sénégal et le président Macky Sall sur la nécessité de réviser les accords sur l’immigration, signés le 23 septembre 2006 entre le Sénégal et la France qui, à mon avis, n’ont plus leur raison d’être»
Pensez-vous qu’il faille appliquer la réciprocité en instaurant un titre de séjour au Sénégal ?
Vous savez, ne serait-ce que par principe de précaution, il est important de pouvoir identifier toute personne étrangère qui séjourne plus de trois mois sur une localité donnée. Une personne qui souhaite vivre ou s’installer au Sénégal doit le faire selon une autorisation administrative certifiée.  Et c’est le cas selon les textes. La législation sénégalaise est claire sur ce point. Malheureusement, les textes ne sont  toujours pas appliqués. Et c’est ce que je trouve déplorable.
L’Union africaine, à l’image de l’Union européenne, ne doit-elle pas, elle aussi, avoir une politique commune d’immigration ?
Ce n’est pas aussi simple. En Europe, la politique commune d’immigration que nous connaissons actuellement résulte d’une volonté commune de renforcer la gestion des flux migratoires avec une dose de fermeté. Tout repose donc sur l’intérêt des pays. Même en Europe, l’harmonisation tant souhaitée et actée, à coup de directives, ne recoupe pas les intérêts nationaux. Depuis le début des années 90, la question de l’immigration n’est pas traitée de la même façon au sein de l’Union européenne. Face aux pays qui ont une longue tradition d’accueil et qui se disent submergés par les immigrés comme la France, il y a les pays qui ont besoin de cette main d’œuvre étrangère pour doper leur propre croissance. En Afrique aussi les intérêts des pays ne sont pas les mêmes face à la problématique de la migration. En plus n’oublions pas que l’Afrique est surtout un continent de départ. Ce qu’il faut faire, c’est organiser ces départs pour éviter les embarcations clandestines qui transforment nos jeunes en scories humaines. Ce qu’il faut, c’est parler d’une même voix pour que l’accueil dans les pays occidentaux et le retour en Afrique soient humainement acceptables.
Vous êtes  également membre du Parti socialiste. Aujourd’hui, votre parti est secoué par des séries de contestations qui remettent en cause le leadership de votre secrétaire général, Ousmane Tanor Dieng. Est-ce une bonne image pour un parti en reconstruction ?
Effectivement, depuis un moment, nous constatons des sorties pour exiger le renouvellement de la direction du Parti, pour ne pas dire le départ de notre Secrétaire général. Toutefois, il faut relativiser ces prises de position parce qu’il y en a d’autres aussi qui souhaitent qu’il reste et qui le font savoir. Maintenant, est-ce que c’est bon pour l’image du parti ? Je peux vous dire que nous avons la chance d’appartenir à un parti structuré. Nous avons un parti organisé et ce genre de débat doit respecter les procédures et le fonctionnement du parti. Nous avons une direction qui a eu mandat des militants, à travers les renouvellements, un comité central et un congrès. C’est cette même procédure qui désignera toute nouvelle direction. Il faut donc éviter les gesticulations inutiles et surtout éviter de personnaliser le débat politique. Ce n’est pas parce qu’on a aujourd’hui connu trois défaites qu’il faut impérativement un bouc émissaire. Il y aura forcément une évaluation. Des choses seront dites et bien dites et les responsabilités collectives et individuelles seront exposées. Donc, sur le plan formel, je ne peux que dénoncer ces sorties. Maintenant sur le fond, qu’il y ait un débat d’idées, des prises de positions différentes, c’est bien pour la démocratie interne du parti. Cela veut dire que la liberté d’expression a un sens chez les socialistes. Nous avons un parti où le débat est ouvert et surtout encouragé, s’il est organisé. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis contre toute idée de sanction à l’encontre du camarade Malick Noël Seck.
Mais vos structures ne sont-elles pas aujourd’hui illégitimes parce que leur mandat a expiré depuis belle lurette ?
Effectivement, leur mandat a expiré. Mais il a été décidé et accepté par tous les camarades d’attendre la fin de la période électorale avant de procéder aux renouvellements. On ne peut engager une élection présidentielle et entreprendre des renouvellements de structure ou de direction. D’autant plus que les renouvellements sont souvent sources de mécontentements et de frustrations.
Vous avez dit tantôt que vous êtes contre le fait qu’on sanctionne Malick Noël Seck. Pourquoi ?
Parce qu’il a trop personnalisé son intervention en s’attaquant publiquement à la légitimité du secrétaire général du parti. Or, la légitimité d’Ousmane Tanor Dieng ne souffre d’aucun doute. Et en politique, l’unanimité renvoie toujours à la dictature. Nous n’en sommes pas là. La démocratie, même du parti, exige qu’il y ait des voix dissonantes à condition qu’elles se manifestent à l’intérieur même du parti. Et croyez-moi, s’il fallait appliquer la règle des 2 défaites/1 départ, beaucoup de leaders seraient aujourd’hui à la retraite politique ! Est-ce que c’est raisonnable, est-ce que c’est souhaitable, je pense que non. Moustapha Niasse a connu 3 défaites, Idrissa Seck 2, et pourtant, ils sont toujours à la tête de leur formation politique et leur leadership est loin d’être contesté. Même si comparaison n’est pas toujours raison, soyons fiers, nous socialistes, de ce que nous avons car notre parti est une institution qui transcende les personnes. Ce qui ne veut pas dire absence d’évaluation ou d’autocritique. Si on veut redevenir le premier parti du Sénégal, il y aura nécessairement une évaluation de la gestion du parti mais aussi une évaluation de notre participation aux dernières élections présidentielles.
«Tanor Dieng n’a jamais dit qu’il quitterait le parti ou la direction du parti. Il s’est prononcé par rapport à sa candidature qu’il estimait, contextuellement, être sa dernière»
Mais la différence est que Tanor avait bien dit que 2012 était sa dernière candidature, quoi qu’il arrive...
Sur ce point, j’aimerais bien qu’on ait le courage de l’objectivité. Ousmane Tanor Dieng n’a jamais dit qu’il quitterait le parti ou la direction du parti. Il s’est prononcé par rapport à sa candidature qu’il estimait, contextuellement, être sa dernière. Et pour le moment le débat sur une éventuelle candidature ne se pose pas. Les prochaines élections sont prévues en 2017. Même si, pour moi, une élection majeure se prépare toujours 2 ou 3 ans avant si on veut réellement la gagner. Qui plus est, Ousmane Tanor Dieng ne s’est pas encore prononcé sur ce point. Il le fera le moment venu. Tout le reste n’est que littérature inutile. Retenons juste que le parti a encore besoin de son expertise et de son expérience d’homme d’Etat d’envergure remarquable. A quelle station ? On le saura bientôt.
Mais est-ce qu’il est le seul au Ps à avoir cette expertise ? Ne doit-il pas céder la place à la nouvelle génération ?
Heureusement qu’il n’est pas le seul ! Vous savez, notre parti, et je le dis sans prétention aucune, est un parti riche en ressources humaines. Nous disposons d’une expertise avérée dans tous les domaines malgré les 12 années d’opposition républicaine. Plusieurs personnalités, plusieurs figures du parti peuvent prétendre à la direction du parti. Par anticipation, je peux vous citer par exemple le camarade Khalifa Sall qui fait un travail remarquable à la mairie de Dakar. Et Dieu sait qu’il n’est pas le seul. Maintenant, comme je vous l’ai dit précédemment, le débat sur le renouvellement de la direction du parti se posera le moment voulu et selon les procédures du parti.
Des voix annoncent Tanor Dieng à la présidence du Sénat alors qu’il était pour la suppression de cette institution tout comme les leaders qui ont signé la charte des Assises. N’est-ce pas une contradiction ?
Il est vrai que la suppression du Sénat a été évoquée lors des Assises nationales. Mais, à mon avis, ce n’est nullement le Sénat qui pose problème mais son organisation et la désignation des sénateurs. Je vous rappelle qu’Abdoulaye Wade nommait lui-même 65 % des sénateurs. Ce qui est une aberration, une entorse dans toute démocratie qui se respecte. Je pense que c’est ce mode de désignation qui doit être supprimé. On ne nomme pas des sénateurs qui doivent représenter le peuple. Dans une démocratie, la séparation des pouvoirs doit être visible, lisible pour être dicible. C’est cela la rupture. Le Sénat, tout comme l’Assemblée Nationale, est une institution qui doit réguler l’action de l’Exécutif. Son rôle est donc majeur dans une démocratie. Je pense que, au nom de cette rupture, Ousmane Tanor Dieng devrait diriger cette institution. Il en a les compétences et l’envergure. Maintenant, des discussions sont en cours au sein de la coalition Benno Bokk Yakaar.  Attendons de voir sa  proposition.
Réalisé par Moustapha BARRY
Mercredi 22 Août 2012




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