La justice : Une arme à la fois persuasive et dissuasive pour les hommes politiques sénégalais (Par Thiémokho DIOP)


Depuis quelques temps, une bonne partie de l’opinion publique sénégalaise parle d’une justice sélective suite au déclenchement de poursuites judiciaires à l’encontre de plusieurs hommes politiques. Certes l’idéal aurait été qu’on n’ait dans notre pays une justice pour tous. Le Président Macky Sall aurait marqué d’une empreinte indélébile l’histoire politique du Sénégal s’il avait effectivement mis à exécution sa menace de "ne protéger personne". Imaginez à quel point les sénégalais auraient apprécié si le Président transmettait systématiquement tous les rapports des corps de contrôle à la justice (il a avoué n’avoir pas transmis qu’un seul) et que le Procureur de la République diligentait automatiquement une enquête pour situer les responsabilités et déclenchait des poursuites au besoin. Les avis sont partagés sur cette question, même si le régime a jusqu’ici intenté des poursuites contre les personnes soupçonnées de graves détournements de deniers publics (Karim Wade et Khalifa Sall notamment). Le débat actuel sur l’instrumentalisation de la justice nécessite toutefois une analyse impartiale car l’instrumentalisation de la justice ne semble pas être que l’apanage du pouvoir.
Pouvoir et opposition au banc des accusés
Au regard du timing du déclenchement des poursuites contre Barthélémy Dias, Bamba Fall et Khalifa Sall et de leurs postures respectives, on peut difficilement ôter de la tête des observateurs qu’il n’y a aucun soubassement politique à ces affaires. Toutefois il me semble important de faire une analyse "à charge" et "à décharge" si l’on veut aboutir à des conclusions plus justes.
En ce qui concerne les tenants du pouvoir, on est en droit de se poser la question de savoir est-ce que ces personnes auraient été inquiétées s’ils étaient restés dans la coalition Benno Bokk Yakaar. Cette question est d’autant plus pertinente que le candidat Macky Sall lui-même avait commis l’erreur de soutenir publiquement son allié de l’époque : Barthélémy alors que ce dernier avait quasiment fait des aveux devant les caméras de la TFM. Dès lors, on peut penser à une volonté du pouvoir de dissuader toute envie de quitter la mouvance présidentielle et donc de l’affaiblir.
Cependant, la posture des personnes poursuivies n’est pas moins suspecte. En effet, si l’on prend le cas de Dias fils, il n’est pas exclu que sa décision de prendre ses distances du régime actuel ne relève pas d’une stratégie politique. Rien ne nous dit que Barthélémy, sachant l’imminence de son procès (car déjà renvoyé devant les tribunaux depuis 2013), a décidé par pure stratégie d’afficher son envie de voir le PS quitter la coalition présidentielle. Ce faisant, il pourrait bénéficier, en tant qu’opposant au pouvoir, de la clémence de la justice en cas de procès ou de la sympathie de l’opinion en cas de condamnation (ce qui est d’ailleurs le cas). Cette idée est d’ailleurs corroborée plus récemment par Khalifa Sall, dont la seule ligne de défense a été de dire que l’affaire de la caisse d’avance est en réalité une affaire de fonds politiques. Il a été rapporté que cette même posture a sous-tendu sa défense lors de son face-à-face avec le juge d’instruction. La stratégie de Khalifa Sall est on ne peut plus clair car il dit à qui veut l’entendre qu’il est victime de ses ambitions politiques. L’objectif étant évidemment d’augmenter son capital sympathie auprès de l’électorat de Dakar et du Sénégal.
En définitive, il appert que tous les acteurs politiques tentent de rallier la justice à leur cause soit pour dissuader des opposants récalcitrants soit pour persuader les juges ou l’opinion publique. Cette dernière qui ne sait plus à quel saint se vouer pourrait malgré tout être le grand bénéficiaire de ce jeu "à malin, malin et demi".

Le contribuable sénégalais pourrait tout de même en tirer profit 
De nombreux sénégalais ont crié à l’acharnement lors que l’État, à travers le Procureur de République, a déclenché des poursuites à l’encontre de Monsieur Khalifa Sall. Ils sont plusieurs à suspecter une entreprise de liquidation politique face à la coïncidence de son arrestation avec son désir de présenter une liste et un candidat "PS" aux législatives de 2017 et à la présidentielle de 2019. Cependant, cette procédure judiciaire bien qu’apparemment sélective a permis de mettre à nu la gestion peu orthodoxe du maire Khalifa Sall. Je présume que du fond de sa cellule, Khalifa Sall est en train de regretter sa légèreté dans la gestion des fonds qui lui ont été alloués dans le cadre de la caisse d’avance. S’il avait une machine à remonter le temps, il n’aurait certainement pas fait le choix de fabriquer de fausses factures de mil et de riz pour alimenter sa caisse d’avance. Ce cas de Khalifa Sall va certainement être une leçon pour toutes les personnes qui aspirent à faire carrière dans la politique et atteindre le sommet. En effet, tous les hommes politiques, qu’ils soient de la mouvance présidentielle ou de l’opposition, devraient comprendre qu’ils doivent être irréprochables à tout instant, s’ils ne veulent pas compromettre sérieusement leur avenir politique voire disparaitre de la scène. Cette attitude qui, à mon avis, sera de plus en plus observée, aura pour corollaire d’assainir le champ politique. En bout de ligne, le Sénégal se retrouvera, par la force des choses avec que des dirigeants aux mains propres parce que cette "justice sélective ou instrumentalisée" aura fini de purger ce champ politique des gestionnaires douteux et autres politiciens opportunistes.
 
Thiémokho DIOP
Analyste et Économiste
 
Dimanche 2 Avril 2017
Dakaractu




Dans la même rubrique :