L’an 1 de la présidence Buhari : Pour que le monde ne s’effondre pas (Par Alioune Ndiaye)

Le sort semble s’acharner sur les premières années de Buhari au pouvoir. Lors de sa première présidence, le Nigeria faisait face à une chute des prix du pétrole entrainant avec elle le naira, ainsi qu’une situation insurrectionnelle dans le Nord du pays. Pour sa deuxième présidence, la situation n’est guère différente, peut-être même a-t-elle empiré sous le fait d’un héritage économique difficile, d’une population plus exigeante, notamment sa jeune frange. A cela on pourrait ajouter le poids de l’âge dont le président Buhari lui-même a fait référence à maintes reprises, ainsi qu’un jeu politique plus démocratisé qui pose plus de contraintes dans son action de redresser le géant ouest-africain.


L’an 1 de la présidence Buhari : Pour que le monde ne s’effondre pas (Par Alioune Ndiaye)
Un renouveau du nationalisme nigérian
 
 S’il est un élément qui peut définir la politique du président Buhari c’est sa volonté de renouer avec le nationalisme du début des indépendances de Nnamdi Azikwe, Ahmadou Bello, Abubakar Balewa, ainsi que celui de Mourtala Mouhamed dans les années 1970. Dans cette vision, la construction de la nation nigériane passe par une reconstruction du lien entre la Fédération et les citoyens à travers une gouvernance redistributive. Cela est d’autant plus important dans une « nation à polarisation variable », pour utiliser l’expression de Guy Nicolas, où les identités ethniques et régionales sont intégrées dans des discours mobilisateurs remettant en cause le projet national. Le premier coup d’État militaire de 1966 peut être donc perçue, pour reprendre l’expression de Acemomglu et Robinson, comme une véritable « conjoncture critique » qui a placé le pays sur la trajectoire d’une gouvernance centralisée autocratique et prédatrice. Elle a affaibli les pouvoirs régionaux, capté les ressources publiques pour une minorité de nantis, institué une culture de la corruption et de la fraude et nourri ainsi des frustrations régionales dont Boko Haram est la dernière expression.
Le projet politique de Buhari vise donc à créer un Nigeria fort, capable de mobiliser ses multiples ressources dans le cadre d’une gouvernance sobre et vertueuse, dont la finalité est de construire une nation où le décollage économique ne laisse aucune couche de la population, aucun groupe social, sur les quais de la pauvreté.
C’est sous cet angle que le Président Buhari perçoit la corruption comme un danger fatal pour la nation nigériane, en ce sens qu’elle détourne les ressources du pays de leur trajectoire nourricière pour les orienter vers une logique agonistique, source de frustration et de rejet du projet national.
 
 
Une bataille épique contre la corruption
 
Un des faits marquants de la présidence de Buhari de 1983 à 1985 a été l’affaire Umaru Dikko. Cet ancien ministre accusé de détournement a été cueilli par un commando de Nigérians et de mercenaires israéliens, drogué et mis dans une boite estampillé « Propriété du Nigeria » pour être expédié dans son pays d’origine, afin d’y répondre à la justice. Cette opération qui a échoué en raison de la vigilance des forces de sécurité britanniques aura envenimé à l’époque les relations entre le Nigeria de Buhari et la Grande Bretagne de Thatcher.
Si le contexte national et international actuel ne permet plus d’user de pareilles méthodes cavalières, il n’empêche que le Président Buhari fait preuve du même engagement à lutter contre la corruption, et de récupérer les fonds détournés. Cet objectif est classé au cœur de son agenda diplomatique.
La communication présidentielle est encore très sibylline sur les montants récupérés, mais il semble que les chiffres comment à tomber parcimonieusement, avec , semble-t-il 200 milliards de dollars des Emirats arabes unis.
La contrepartie demandée par ces Etats pose souvent des défis à la souveraineté du Nigeria. Ainsi pour ce qui est Emirats, le Nigeria a dû accorder d’importantes largesses fiscales aux entreprises émiraties. Durant la visite où les accords furent conclus, le Président Buhari a dû maintes fois faire face aux mises en garde de ses ministres, y compris celle qui s’occupe des finances.  Pour ce qui est de la Suisse, le retour d’une partie des fonds Abacha, est conditionné à un contrôle par la Banque mondiale de leur utilisation.
Cette même perte de souveraineté se voit aussi dans les relations avec l’Arabie Saoudite, où le Nigeria se voit obligé de rejoindre la coalition créée par Riyad, espérant que le royaume saoudien le suivra dans sa volonté de contrôler la production pétrolière au sein de l’OPEP, en vue de faire monter les prix du baril. Le Nigeria dont l’économie est peu diversifiée souffre plus que quiconque de cette baisse des cours du pétrole.
 
Sur le plan interne, l’organisme chargé des crimes économiques l’EFCC a accéléré sa cadence, en multipliant les arrestations. Sans doute le plus grand dossier dont il s’est occupé est le scandale des achats d’armes, où l’ancien directeur des services de sécurité est accusé d’avoir detourné environ 2 milliards de dollars qui étaient destinés à l’achat de matériels militaires dans la lutte contre Boko Haram. Ce qui est ironique c’est que cet argent provient des sommes retournées au Nigeria dans le cadre des fonds Abacha.
 
L’atmosphère de reddition des comptes est telle que, l’actuel président du Senat Bukola Saraki a été attrait devant le Tribunal de code de conduite pour répondre de certaines irrégularités contenues dans ses déclarations de patrimoine.
 
Une gestion économique rigoureuse dans un ciel lourdement chargé
 
Il n’y a pas de doute, le ciel économique nigérian est lourdement chargé. Le taux de croissance en 2015 a chuté presque de moitié pour se chiffrer à 3.5% contre 6.3% en 2014. La dégringolade des prix du pétrole est telle que le gouvernement fédéral est obligé dans son budget de 2016 de tabler sur un prix du baril à 38$ contre 53$ dans les prévisions de 2015.
Les dépenses prévues dans le budget de 2016 qui a été approuvé par le Sénat après de longues péripéties et une invention propre au génie des Nigérians, le « padding », font entrevoir une hausse des emprunts, même si l’objectif de les maintenir à 3% du PIB a été clamé urbi et orbi par le gouvernement. Le service de la dette évalué à près de 1480 milliards de nairas, environ 25% du nouveau budget, semble être un lourd boulet que le gouvernement va porter, et qui réduit les dépenses d’investissement estimées à environ 1590 milliards, dont une grande partie iront à l’éducation et à la santé. Face à ce poids du service de la dette, certains économistes ont même proposé de négocier un moratoire et d’utiliser cette somme pour payer le principal en vue de réduire le montant de la dette, mais il est évident que le Nigeria n’est point en situation de force pour négocier avec ses créanciers.
Dans ce contexte de morosité économique, le naira est soumis à rude épreuve, et les appels pour sa dévaluation fusent de partout. La mission du FMI qui a conclu sa visite il y a quelques semaines, demandait à mots à peine couverts la dévaluation du naira pour selon elle permettre au taux de change de refléter les forces du marché. Il est vrai que l’alternative que le gouvernement Buhari a prise, à savoir une restriction sur les opérations de change pour garder les réserves extérieures du pays, dérange les intérêts du grand capital.
 
Le président Buhari ne veut pas subir les conséquences sociales d’une mesure aussi impopulaire. Il s’y ajoute que dans sa vision, ce serait mettre en avant les intérêts du grand capital, le plus souvent étranger, au détriment de ceux des Nigérians. La forte dépendance du Nigeria aux produits importés fait que la facture mensuelle des importations est quatre fois plus importante que la valeur de son principal produit d’exportation, à savoir le pétrole brut. Dans ce contexte, Buhari est conscient que les conséquences d’une telle mesure seront drastiques pour les couches populaires nigérianes.
 
Malgré ces difficultés, Buhari ne cesse d’administrer à tous ses pairs africains des leçons de bonne gouvernance comme ce fut le cas avec la suppression de la subvention sur le carburant accompagnée d’une baisse des prix. La prouesse a été de regarder la structure de prix du carburant importé et d’en éliminer tous les coûts inutiles. Ainsi un grand nombre d’intermédiaires qui s'enrichissaient sur cette importation ont été supprimés. L’autre exploit a été de négocier directement des contrats d’échange pétrole brut contre pétrole raffiné avec des raffineries étrangères. Enfin, les raffineries du gouvernement fédéral, qui étaient fermées pour soi-disant des problèmes de maintenance, mais en réalité pour alimenter une raréfaction qui augmenterait les subventions et donc les profits, ont été rouvertes.
Un compte de trésorerie unique a été mis en place pour permettre la transparence dans les finances de l’Etat. Un audit rigoureux du personnel du gouvernement fédéral a permis de découvrir près de 23 000 travailleurs fantômes et sauver ainsi environ 11.5 millions de dollars de salaire par année.
 
Un pays qui se ronge par ses extrêmes Nord et Sud
 
Une des conséquences de l’ère des dictatures militaires aura été de transformer le fédéralisme nigérian de son caractère « ethno-distributeur » pour reprendre l’expression de Rotimi Suberu, en une forte centralisation qui répondait aux besoins de mobilisation de ressources coercitives pour la préservation des régimes. Ainsi, vers les années 1960, 50% des revenus pétroliers allaient vers les Etats producteurs, alors que sous Abacha ce pourcentage est tombé jusqu'à 1%. Cette forte centralisation aura fait naitre des frustrations régionales notamment dans les parties Nord et Sud qui se voyaient exclus du projet national. Dans le cas du Sud, avec les rebellions biafraises, il faut y ajouter la volonté de la France, avec certains Etats africains complices d’empêcher l’émergence d’une puissance régionale qui exercerait incontestablement un effet d’attrait sur les pays du pré-carré colonial. L’indirect rule britannique qui s’appuyait sur les autorités locales a aussi mis un peu à l’écart la société Igbo qui était beaucoup moins structurée autour de chefs que les sociétés Hausa et Yoruba.
Le Président Buhari a hérité de ces mêmes frustrations, en faisant face notamment à une recrudescence de la violence engendrée par Boko Haram, notamment dans le mois de Ramadan de 2015. Par le remplacement de son commandement ainsi que l’acquisition d’un meilleur équipement militaire, l’armée nigériane a pu reprendre un certain avantage sur le terrain. Même si l’expression « défait techniquement » utilisée par le président Buhari soulève doutes et même des remarques ironiques, il est clair que la nature des récentes actions de Boko Haram révèle une baisse de sa capacité de nuisance. Le retour de certains déplacés internes dans leurs villages en est aussi une preuve, même si la menace reste présente.
La surprise est cependant venue de Zaria dans l’Etat de Kaduna, où la communauté chiite du Cheikh Zakzaky a eu des heurts très violents contre l’armée nigériane et son chef d’Etat-major le Général Buratai. Certains spécialistes n’ont pas manqué de faire lien avec Téhéran surtout lorsqu’un enregistrement d’un appel du Cheikh Zakzaky à une haute autorité iranienne juste après les incidents fut mis en ligne. Cette affaire a fait l’objet de réactions officielles aussi bien de Téhéran demandant la protection des Chiites du Nigeria que de Riyad affirmant que les autorités nigérianes agissaient dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
L’an I de Buhari est aussi marqué par un renouveau, même s’il est d’envergure assez modeste, du militantisme biafrais, avec l’épisode de Radio Biafra de l’activiste Nnamdi Kanu detenu actuellement par la justice nigériane. D’autres forces politico-ethniques du Sud-sud et du Sud comme le Igbo Mandate Congress portent le discours sur un ostracisme envers les Igbo, dont l’un des moments les plus forts fut lorsque Dr Ogbannya Onu n’a pas été nommé, comme on s’y attendait, au poste de Secrétaire General de la Fédération. La reprise du militantisme armé dans le Delta du Niger se fait aussi ressentir, notamment lorsque certains leaders mis en cause dans la lutte contre la corruption convoquent l’ethnicité comme bouclier.
 
Le ministère de la tristesse : une jeunesse qui attend
 
Dans une contribution publiée dans la presse nigériane, un jeune diplômé en communication, après avoir décrit son parcours infructueux de recherche d’emploi invitait ironiquement le Président Buhari à créer un ministère de la tristesse et à le lui confier. Cet article est l’expression d’une jeunesse qui attend impatiemment les fruits de son combat politique qui aura porté Buhari au pouvoir.  Il est clair qu’en plus de l’alliance stratégique avec Bola Tinubu qui aura ouvert à la coalition de l’APC les Etats du Sud-ouest qui ont pesé sur la balance électorale, l’avènement et l’engagement d’une jeunesse post-ethnique est un des moteurs du succès de Buhari. Cette jeunesse attend que la courbe du chômage soit inversée et que les opportunités fassent jour dans ce Nigeria aux multiples potentialités.
Le programme social que le Buhari entend mettre en place leur réserve une bonne place, pourvu que le Nigeria retrouve une capacité financière pour le mettre en œuvre. Il inclut un recrutement de 500 000 diplômés dans l'enseignement, un programme de renforcement de capacité et d'employabilité des jeunes, des lignes de micro-crédit, et des bourses pour les étudiants en science et technologie.
 
C’est dire que la charge sur les frêles épaules de ce septuagénaire est immense, expliquant peut-être le pas lent mais sûr qui rythme sa gouvernance et qui lui a valu le prénom de « Baba go slow » lorsqu’il tardait à former son gouvernement. Le Nigeria a sans aucun doute fait le bon choix en portant le président Buhari à sa tête. L’enjeu de sa gouvernance, comme dirait Achebe, n’est ni plus ni moins que d’éviter que le monde ne s’effondre.
 
*enseigne la politique africaine à l’Ecole de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.
 
alioune.ndiaye@usherbrooke.ca
 
Lundi 11 Avril 2016
Dakar actu




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