Guinée Bissau: Le royaume des convulsions (Par Babacar Justin Ndiaye)


Guinée Bissau: Le royaume des convulsions  (Par Babacar Justin Ndiaye)
Membre à part entière d’une communauté internationale dont le leitmotiv est la bonne gouvernance, la Guinée Bissau est étonnamment le creuset d’une curieuse trouvaille qui a pour nom : la gouvernance convulsive. Pire que la malgouvernance, la gouvernance par et dans les convulsions, est le condensé du coup d’Etat militaire permanent et du désordre politique récurrent Donc le stade suprême de l’anarchie. Voilà pourquoi Bissau suscite des interrogations dans beaucoup de capitales ; mais cristallise des inquiétudes voire des angoisses à Dakar.
Dans ce royaume des convulsions, le putsch du 12 avril dernier fait figure d’énième spasme aux yeux des observateurs lassés des secousses interminables qui n’ont cessé de ponctuer la vie politique, depuis le premier coup de force du Général Nino Vieyra, en novembre 1980, contre le premier Président du pays, Luiz Cabral, frère du martyr de la guerre de libération nationale : Amilcar Cabral. Pourtant une typologie des nombreux coups d’arrêt (d’origine militaire) qui ont interrompu le fonctionnement régulier des institutions dans ce pays, établit une différence entre les crises antérieures et celle en cours, chez ce voisin méridional du Sénégal.
Cette fois-ci, il n’était point nécessaire d’être un spécialiste de la Guinée Bissau pour détecter, dès le décès du Président Malan Beccai Sanha, le 9 janvier 2012, la menace dont était enceinte la conjoncture électorale… et successorale. Une étape inattendue du calendrier républicain (affaire intérieure) sur laquelle s’est greffée la présence angolaise (interférence extérieure) pour constituer un cocktail de facteurs convulsifs qui a donné un supplément de complications et une physionomie inédite à la crise.
D’abord, il y a le lot d’une dizaine de candidats parmi lesquels deux ex-Présidents (l’un, Kumba Yalla renversé en 2003 et l’autre, Henrique Rosa vaincu en 2009) tous frustrés, furieux et revanchards face à un Premier ministre insubmersible qui a enterré les deux chefs d’Etat Nino et Malan, avant de porter – en dehors de tout consensus – les couleurs du parti au pouvoir : le Paigc. Une formation politique certes majoritaire, mais cassée et affaiblie par la dissidence de deux grosses pointures que sont l’ancien député Serifo Nhamadjo et l’ancien ministre de la Défense, Baciro Dja. Preuve que le décor d’un imbroglio post-électoral était d’ores et déjà planté.
Ensuite, interfère le stationnement sur le sol bissau-guinéen, d’un contingent de soldats angolais. Arrivée bien avant le scrutin du 25 mars, la Mission militaire angolaise (Missang) est la résultante de l’élargissement conjoint de la très officielle et bilatérale coopération entre Bissau et Luanda. La Missang est, aujourd’hui, au centre de la crise, en tant que partie brutalement émergée de la présence angolaise qui se décline, par ailleurs, en investissements lourds dans le secteur minier et au travers d’un programme de construction de nouvelles casernes et de réhabilitation des vétustes garnisons au profit de l’armée de la Guinée Bissau. Ce sont là, les écumes d’une collusion entre deux Etats qui n’a pas encore révélé tous ses secrets enfouis au fond de l’eau. Et, aussi, dans les tréfonds de l’Histoire quand on sait qu’après l’obtention de son diplôme d’ingénieur agronome au Portugal, Amilcar Cabral fut affecté en Angola où il se lia d’amitié avec des nationalistes comme Mario De Andrade et Agostinho Neto, les fondateurs du Mpla.
D’un point de vue stratégique, les évènements de Bissau induisent un télescopage entre la souveraineté individuelle des Etats et la sécurité collective ou sous-régionale. Bien entendu, la Gambie et la Guinée Bissau ont indiscutablement la souveraine latitude de renforcer leurs équipements, de signer des pactes de défense ou d’adhérer à des alliances militaires. Toutefois, le poids de la géographie détermine stratégiquement un seuil au-delà duquel les dotations en armements et les flirts bilatéraux ou multilatéraux équivalent à un casus belli pour le Sénégal.
Pour rappel, les opérations Fodé Kaba 2 et Gabou menées par l’armée sénégalaise avaient – à défaut d’incidence probante – des mobiles géopolitiquement valables. En 1981, le succès de la subversion armée de Kukoi Samba Sanha aurait fait de Banjul, un kyste dans les entrailles du Sénégal dont le nouveau Président d’alors (Abdou Diouf), s’appuyait sur une légitimité (article 35) vermoulue. En 1998, les chevauchées meurtrières du Mfdc (une vingtaine de morts à Mandina Mancagne) et la découverte d’un trafic d’armes entre Atika et l’armée bissau-guinéenne désignaient la Guinée Bissau comme le surrégénérateur qui alimentait la tension en Casamance.
A l’aune de tels intérêts structurels et vitaux, quelle lecture, à la fois, immédiate et prospective doit-on faire des convulsions politico militaires en cours à Bissau ? Exercice laborieux lorsqu’on sait que le putsch a une paternité hésitante et confuse. A la différence du Mali où les sans-grades ont revendiqué le renversement du Président ATT, en Guinée Bissau, c’est un commandement militaire – intact dans ses chaînons et ses maillons – qui a assumé l’immixtion de l’Etat-major des armées dans le processus électoral. Un anonymat qui n’a pas résisté à la perspicacité des spécialistes ; puisque derrière le sous-chef d’Etat-major (le Général Mamadu Turé Kuruma) se profilent la silhouette et le visage du Général Antonio Njai (un Balante) dont l’arrestation supposée n’est rien d’autre qu’une farce.
Les meilleures sources de la sous-région emboîtent des hypothèses et en écartent d’autres. Si l’on retient les relents anti-angolais et le discours anti-Carlos Gomez Junior, le coup de force profite au Sénégal. S’il n’est pas téléguidé par le Sénégal. L’autre grille de lecture renvoie à l’attitude du Portugal, chef de file de la Communauté des Pays de Langue Portugaise (CPLP) qui comprend tous les Etats lusophones d’Afrique (Angola, Mozambique, Guinée Bissau et Sao Tomé et Principe) plus le puissant Brésil en Amérique du Sud et le petit Timor Oriental en Asie. La colère diplomatique et les gesticulations militaires de Lisbonne (envoi de navires de guerre et d’une aviation embarquée dans les eaux territoriales mitoyennes de le Guinée Bissau et du Cap Vert) prouvent que le coup d’Etat déplait aux rivaux africains et non africains du Sénégal.
D’ailleurs, la posture nerveuse voire agressive du Portugal n’est pas nouvelle. Déjà, en 1998, une frégate de la marine portugaise bourrée d’instruments électronique avait épié et écouté – par des précédés radiogoniométriques – le débarquement et les combats menés par les Jambars au cours de l’opération Gabou. Les informations tactiques ainsi collectées étaient transmises au Général mutin Ansoumana Mané, conseillé tout au long de la mutinerie par le Colonel Zamora Induta, un des hommes liges de Lisbonne à Bissau.
Aujourd’hui encore, c’est la CPLP, grande rivale de la CEDEAO, qui mène la croisade contre les putschistes de Bissau, au grand dam du Sénégal condamné au silence – on ne peut pas désapprouver le coup d’Etat au Mali puis applaudir le coup d’Etat en Guinée Bissau – ; même si la nouvelle réalité à Bissau fait stratégiquement l’affaire du Sénégal en Casamance. Mais dans les coulisses de la CEDEAO, la diplomatie sénégalaise peut contrer les calculs de la CPLP et défendre ses intérêts nationaux. D’autant que Lisbonne et les pays lusophones sont fiévreusement à la quête d’un mandat onusien qui ouvrirait le chemin de Bissau à une force d’interposition hybride comprenant des contingents africains, brésiliens et portugais. Ainsi, les soldats angolais chassés de la Guinée Bissau y reviendront rapidement sous la double bannière de l’ONU et de la CPLP. Habile tour de passe-passe en perspective.
Le braconnage du Portugal et de l’Angola sur les terres ouest-africaines est favorisé par un contexte épuisant pour la CEDEAO qui est au four du Mali et au moulin de la Guinée Bissau, avec des moyens et des méthodes de travail peu probants. L’équation bissau-guinéenne consécutive au chaos malien a donné une impression de traitement inégal (deux poids et deux mesures) relativement à l’application des protocoles et à la mise en œuvre des mécanismes prévus en temps de crise.
La débauche d’énergie déployée au Mali est nettement plus grande que les efforts consentis en Guinée Bissau. A Bamako, une brochette de chefs d’Etat a tenté un voyage périlleux (aéroport occupé par des manifestants pro-Junte) avant de décréter brièvement un embargo impitoyable ; tandis qu’à Bissau on s’est contenté de réitérer des principes puis d’exprimer des protestations purement platoniques. Et enfin d’y expédier – non pas un groupe de Présidents ou l’incontournable ministre des Affaires Etrangères, Djibril Bassolé – mais le fonctionnaire (un autre Burkinabé) Désiré Kadré Ouédraogo, Secrétaire exécutif de la CEDEAO. Une démarche à géométrie variable qui accrédite la thèse du réflexe syndical en vigueur dans le cercle des Présidents en exercice. Visiblement, on s’est plus soucié du sort de ATT que du destin du Mali en lambeaux. Peut-être parce que la Guinée Bissau, vaste cimetière de chefs d’Etat, est une éternelle source de fatigue et d’épuisement pour la CEDEAO, l’UA et les Nations Unies.
En tout cas, la mollesse de la communauté internationale a revigoré le fameux commandement militaire qui – en complicité avec une fraction de l’opposition – déroule tranquillement son agenda, par la mise en place effective d’un Conseil national de Transition chargé de refaire les élections sur les cendres du processus stoppé manu militari le 12 janvier. Durée du régime d’exception : 2 ans…de convulsions latentes et larvées.
Vendredi 20 Avril 2012
Babacar Justin NDIAYE




1.Posté par ras le 20/04/2012 13:34
oui justin , mais qui sont ces rivaux du senegal"africains et non africains", en quoi ce coup d'état fait l'affaire du senegal?

2.Posté par irou le 20/04/2012 13:35
Franchement Macky doit vous consulter frequemment à défaut de vous faire un conseiller special.
A bon entendeur....!

3.Posté par aliman le 20/04/2012 14:25
il parle trop et se répéte trop.... pas besoind e conseiller comme cela . il peut aller enseigner université c mieux

4.Posté par @ras le 20/04/2012 15:46
ras: rival africain: Angolais et non africain :Portugal!! ces deux pays ne supportent pas le glissement progressif et inéluctable de Bissau vers dakar! pour rappel lorsque Bissau a adopté le CFA et a intégré la francophonie le Portugal, l'Angola et le Brésil en ont fait des tonnes! mais qu'à cela ne tienne. je crois comme justion que ce coup d'état a été éléguidé par WWW et constitue l'un de ses derniers actes de président. s'il avait réussi celui de Jammeh en 2004 je lui aurai dit : bravo mister président



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