Fifa : la succession de Sepp Blatter, un enjeu presque géopolitique

Joseph Blatter, dit « Sepp », président démissionnaire de la Fédération internationale de football association (Fifa), s'est souvent vanté d'être à la tête d'une organisation réunissant plus de pays membres que les Nations unies, et capable de réussir là où l'ONU échouait. Cette époque semble révolue. La crise actuelle révèle en effet que la fière et indépendante Fifa est désormais devenue un terrain de bataille géopolitique.


Fifa : la succession de Sepp Blatter, un enjeu presque géopolitique

D'un côté : les Etats-Unis, humiliés d'avoir été écartés  de l'organisation du Mondial 2022 par le petit émirat moyen-oriental du Qatar. C'est de Washington qu'est partie une enquête judiciaire  de grande ampleur qui ébranle désormais la Fifa jusque dans ses fondations. En face, la Russie de Vladimir Poutine, qui voit dans la machinerie de guerre américaine à l'œuvre une volonté de la priver du Mondial 2018. A Moscou, même le président en a parlé. La Russie n'a donc pas modéré son soutien à M. Blatter, et alors qu'il a annoncé sa démission, elle entend bien peser dans le choix de son successeur.

Au milieu, une Afrique de moins en moins unie entre les pays arabes et les subsahariens ; un monde musulman qui vit de plus en plus mal les attaques dont le Qatar fait l'objet et tente de faire peser une influence partagée entre deux continents, l'Afrique et l'Asie, où la Chine, le Japon et la Corée du Sud font entendre parfois vivement leur différence. Et puis, il y a l'Amérique du Sud, qui perd peu à peu de son influence. Sans parler d'une Europe dont la richesse, très inégalement repartie, suscite des jalousies et la méfiance.

Le président des autres continents

La bataille qui s'annonce pour la présidence de la Fifa risque d'être plus politique que sportive, faite d'alliances et des guerres d'influence. Dans ce contexte, le successeur de Joseph Blatter pourra difficilement vanter son indépendance. Chacun entendra faire peser sa voix, y compris en dehors de l'organisation. Interrogé par RFI, l'eurodéputé espagnol Santiago Fisas confie que même à Strasbourg, on entend mieux contrôler les fonds allant à un système corrompu qui, jusqu'ici, a fait perdre de l'argent aux pays de l'UE : « Nous-mêmes, on a discuté de ça au sein du groupe Parti populaire (PPE) au Parlement européen, et on va en parler dans la prochaine séance à Strasbourg. Parce que même si c'est une entité privée, la Fifa a un rôle direct en Europe. »

Croire qu'il suffira de choisir un nouveau président pour régler les problèmes est sans doute une vue de l'esprit. Car le scandale qui vient de provoquer le départ anticipé de Joseph Blatter a paradoxalement révélé que les problèmes de la Fifa se situent moins au sommet de l'organisation qu'à sa base, dans les fédérations et les confédérations qui la composent. Michel Platini est sans aucun doute le dirigeant dont l'image est la plus forte et crédible. Mais ça ne fait pas du président de l'UEFA un candidat idéal, tant la puissance, la richesse et parfois l'arrogance du football européen agacent et font peur aux autres confédérations régionales.

Joseph Blatter avait bâti sa force dans sa capacité à rassembler ces confédérations avides de faire contre-poids aux Européens : en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, en Amérique centrale, dans les Caraïbes, en Océanie. Il avait su ouvrir le football à l'Asie et à l'Afrique, avec les deux premières Coupes du monde organisées sur ces continents et 2002 et en 2010, respectivement au Japon, en Corée du Sud et en Afrique du Sud. Cette union disparate vient de voler en éclats et aucune personnalité issue de ses rangs ne semble posséder la stature d'un candidat consensuel.

« Tu as créé un monstre »

Joseph Blatter connaissait la Fifa et son fonctionnement mieux que personne. Jusqu'ici, ni le scandale des pots de vin de l'ISL  en 2001, ni la radiation suspecte de son rival en 2011 juste avant l'obtention de son quatrième mandat, ni d'autres affaires de moindre importance, n'avaient fait tremblé le Suisse. Entré en 1975 à la Fifa, à une époque où elle n'était encore qu'une petite entreprise, il en sort alors qu'elle a pris un poids économique démesuré, à mesure que le « foot business » prenait lui-même l'ampleur globalisée qu'on lui connait désormais. Le prédécesseur de Joseph Blatter, le Brésilien Joao Havelange, lui dit un jour : « Tu as créé un monstre. »

La Fifa est sans doute devenue trop grosse, trop difficile à contrôler. Tant et si bien qu'elle échappe désormais à celui qui était devenu le symbole de son dysfonctionnement. Dans un climat délétère, sur fond d'enquêtes judiciaires et de guerres d'influence, elle risque ainsi d'entamer une étape pleine d'incertitudes. Elle peut même craindre pour son avenir.

Pour l'instant, le président de la Fédération française de football semble pourtant penser le contraire. « Finalement, je pense que c’est une bonne chose, confie-t-il au sujet de la démission du patron du football mondial. Tant que Blatter se présente, il gagne. Là, les confédérations vont pouvoir présenter un candidat et réfléchir à de bonnes alliances. » Quant à la Russie, elle a assuré ce mercredi que la démission du président de la Fifa ne changerait rien aux préparatifs du prochain Mondial, alors que le Royaume-Uni aimerait bien refaire le match de l'organisation de cette compétition compte tenu des dernières révélations.


 

Michel Platini, ici à Doha au Qatar, en 2011.AFP PHOTO / KARIM JAAFAR

• Michel platini peut-il vraiment incarner le renouveau de la Fifa ?

Qui pour remplacer le Suisse, secrétaire général de la Fifa de 1981 à 1998, puis président pendant 17 ans ?

Seul le Prince jordanien Ali ben al-Hussein, candidat malheureux contre Joseph Blatter vendredi, s'est déclaré à nouveau candidat.

Mais un nom est sur toutes les lèvres : Michel Platini, 59 ans, ancienne gloire du ballon rond et président de l'UEFA, la très riche fédération européenne de football, depuis 2007. Peut-il vraiment tirer son épingle du jeu ?

Michel Platini avait envisagé de se présenter à la dernière élection, avant de jeter l'éponge. Il avait alors mené la fronde face à M. Blatter, réclamant sa démission et soutenant activement le prince Ali. S'il n'a toujours pas fait part de ses intentions, sa candidature est désormais une évidence pour certains électeurs.

Réélu pour un troisième mandat à la tête de l'UEFA au mois de mars, l'ancien numéro 10 des Bleus est parvenu à mener quelques réformes audacieuses, par exemple la mise du Financial Fair Play pour obliger les clubs à assainir leurs finances.

« Platoche » devra apprendre séduire au-delà du vieux continent, qui ne représente que 53 électeurs sur 209. Il pourrait également être fragilisé par son soutien controversé à la candidature du Qatar pour l'organisation de la Coupe du monde 2022.

Mercredi 3 Juin 2015
Dakaractu




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