Femme et imam, c'est possible (au Danemark)

Décidée à secouer l’islam, la Danoise Sherin Khankan est l’une des rares musulmanes à diriger une mosquée. "Rien ne l’interdit dans le Coran", assure la quadragénaire qui dérange islamophobes et radicaux.


Derrière son comptoir, le vendeur de cheeseburgers affiche une moue dubitative. Ça l’étonnerait "vraiment", insiste-t-il, qu’il y ait une mosquée pour femmes au-dessus de sa tête. C’est pourtant là, dans un immeuble jaune planté sur la rue piétonne de Købmagergade, la principale artère commerçante de Copenhague, qu’a élu domicile Mariam, la seule mosquée dirigée par des femmes au Danemark. Au rez-de-chaussée : l’enseigne jaune et verte de la chaîne de fast-food "Sunset Boulevard". Au premier étage, aucun signe distinctif, juste une feuille de papier blanche punaisée sur la porte d’entrée de l’appartement : "Veuillez enlever vos chaussures."

Sherin Khankan vous reçoit donc en chaussettes. Fine, élancée, cheveux longs, peau translucide, yeux bleus maquillés, robe à fleurs liberty, 42 ans, l’air d’en avoir dix de moins. Elle est la fille cadette d’une infirmière finlandaise et d’un réfugié politique syrien opposé au régime de Hafez al-Assad, arrivé au Danemark il y a près d’un demi-siècle. Une mère chrétienne, un père musulman. Dans la famille Khankan, on fêtait Noël et l’Aïd el-Kébir. Sherin est devenue pratiquante à l’âge adulte. Elle est aujourd’hui la responsable, proche du soufisme, et l’une des quatre imams, toutes des femmes, de la mosquée Mariam.

"Mon père était entouré de femmes, ma mère, ma sœur, moi. Chez nous, il préparait les repas, il m’a toujours dit que je pouvais faire ce que je voulais. Ça l’a un peu surpris que je devienne imam, car je n’ai pas été élevée dans un cadre très religieux, mais il n’a pas critiqué ma démarche. Il l’a appris par la presse. Le 3 mars dernier, j’ai fait la une du quotidien 'Information', avec ma photo en pleine page et ce titre : 'Est-elle la première femme imam ?' Depuis ce jour, ça n’arrête pas."

Des coups de fil quotidiens pour des demandes d’interview ou de discours venus du monde entier, deux cents messages en attente dans sa boîte mail, un emploi du temps bourré à craquer. Comme en ce début d’automne où elle enchaîne un pince-fesses organisé par la fondation Suzanne-Giese pour la remise du prix de la féministe de l’année, auquel elle avait été nominée, une visite de la mosquée Mariam par une classe de lycéens de Copenhague, un aller-retour à Paris pour un rendez-vous chez Stock, qui doit publier ses Mémoires l’an prochain, et une conférence pour une quinzaine de membres de 3F, l’un des plus gros syndicats du Danemark, sagement assis en tailleur sur la moquette beige de la salle de prière.

"Rien n’interdit l’imamat aux femmes"

Sherin Khankan, debout, toujours en chaussettes, raconte son parcours et ses tentatives pour secouer l’islam. Un master en sociologie de la religion décroché à l’université de Copenhague, la création en août 2001 du Forum des Musulmans critiques qui milite pour une relecture du Coran et l’égalité des sexes, et, enfin, l’ouverture en février de la mosquée Mariam.


"C’est un projet que je porte depuis quinze ans. J’ai toujours voulu combattre les structures patriarcales de l’islam et promouvoir des imams femmes. Ici, la polygamie est interdite, le divorce facilité, et la nullité du mariage automatique en cas de violence conjugale."

Les autres imams de Mariam sont plutôt discrètes. Deux refusent de voir leur nom cité, la troisième, Saliha Marie Fetteh, professeur d’arabe à l’université de Copenhague, évoque peu son rôle publiquement. C’est Sherin Khankan qui a pris en charge le volet médiatique.

Deux heures durant, face à la brochette de syndicalistes, avec son allure de madone, sa voix douce et son mobile qui ne cesse de vibrer, elle multiplie les attaques contre le machisme de ses pairs : « Vous imaginez qu’on dise à des fidèles africains : 'Vous devez rester sur le balcon, à l’abri des regards, vous n’avez pas le droit de conduire la prière, mais vous avez le paradis sous vos pieds' ? Cela ferait un tollé. Et pourtant, c’est ce qu’on demande aux musulmanes. Alors que rien, ni dans le Coran ni dans les hadiths, n’interdit l’imamat aux femmes." Les membres de 3F applaudissent de bon cœur.

C’est moins le cas parmi les autorités musulmanes. Même si Sherin Khankan assure qu’elle a reçu peu de messages négatifs, plusieurs imams – mâles – du pays sont montés au créneau. "La base théologique du concept est fausse, a déclaré Waseem Hussain, du Centre islamique danois, au quotidien 'Politiken'. Faut-il aussi un lieu de culte réservé aux hommes ? Cela ferait sûrement des histoires au sein de la population danoise." A la mosquée Al-Sunna, nichée dans un appartement de la rue Vesterbrogade, en centre-ville, l’imam, en djellaba noire, se montre tout aussi réticent. "Les femmes peuvent venir ici quand elles veulent, dit-il en écartant le rideau gris foncé qui cache leur espace. Elles n’ont pas besoin d’avoir un endroit à elles." Yasmin, la trentaine, pantalon noir, baskets, n’est pas d’accord. Elle a participé à une prière entre femmes à Mariam, dont elle est devenue une habituée, et dit qu’elle se sent "plus à l’aise, plus écoutée, davantage considérée".

Une double culture revendiquée

Mariam – où ont déjà été célébrés cinq mariages, et qui accueille une soixantaine de femmes pour la prière un vendredi par mois – n’est pas la première mosquée féminine au monde. La plus ancienne est née en Chine au début du XIXe siècle. L’Afrique du Sud en a ouvert une en 1995, le Canada en 2005. Los Angeles accueille une Women’s Mosque of America depuis l’an dernier. Bradford, en Grance-Bretagne, doit inaugurer une version britannique en 2018.

"Aucun verset dans le Coran n’interdit à une femme d’être imam et de diriger la prière, indique Joshua Abdallah Sabih, professeur associé en études islamiques et juives à l’université de Copenhague. Mais la question est régulièrement discutée dans la jurisprudence et divise la communauté. La plupart des oulémas estiment que c’est prohibé. Une minorité, notamment à l’université Al-Azhar du Caire, autorise un imamat féminin uniquement pour un public de femmes et sans appel à la prière. Sherin Khankan incarne à la fois la liberté – elle est diplômée, féministe, trilingue danois-anglais-arabe, mais elle représente aussi la tradition : elle se réfère systématiquement aux textes sacrés. C’est en naviguant entre les deux qu’elle essaie de faire bouger les lignes."

Les murs de la mosquée Mariam illustrent cette double culture revendiquée. Comme ce verset peint à la main ("Je vous ai créés différents, vous devez donc vous entendre") ou ces traductions en danois du livre du politologue français Olivier Roy, "l’Islam mondialisé", qui côtoient les exemplaires reliés du Coran. "En attendant les lustres turcs, les mosaïques et les tapis orientaux", promet Sherin Khankan.

Au Danemark, la communauté musulmane, estimée à 270.000 personnes, pour l’essentiel originaires de Turquie, d’Irak, du Liban, de Syrie et du Pakistan, reste marquée par l’affaire des caricatures de Mahomet, parues dans le quotidien "Jyllands-Posten" en 2005. Elle avait provoqué manifestations et boycotts partout dans le monde, et entraîné la montée du Parti populaire danois, d’extrême droite et anti-immigrés, devenu la deuxième formation politique du pays. Islamophobie, radicalisation… Sherin Khankan est d’une prudence de Sioux sur ces sujets sensibles.

"Si une femme est obligée de porter le voile par son mari, son frère ou son père, je me battrai pour qu’elle puisse le retirer, dit-elle. Mais si c’est son choix, il faut le respecter. Demander à une musulmane d’enlever son foulard est une violation de son identité."

En 2002, elle avait démissionné du Parti social-libéral danois après avoir refusé de signer une résolution qui condamnait la charia, "pour ne pas stigmatiser davantage la communauté musulmane". Pour le reste, l’imam mène une vie de danoise type. Elle se baigne tous les jours dans l’eau glacée du détroit d’Oresund, été comme hiver. Elle habite un village de pêcheurs à une demi-heure en voiture de Copenhague avec son mari, médecin d’origine pakistanaise, et ses quatre enfants, âgés de 5 à 12 ans, et elle travaille comme responsable d’une association d’aide aux femmes victimes de violences psychologiques, Exitcirklen (l’imamat est bénévole). "Sherin Khankan incarne cette nouvelle élite de l’islam occidentalisé, conclu Saer el-Jaichi, professeur d'études islamiques à la faculté des humanités de Copenhague. Aux Etats-Unis, en Europe, on voit de plus en plus de femmes qui, comme elles, sont à la fois parfaitement intégrées et très pratiquantes. Elles dérangent, à la fois les islamophobes et les radicaux, car elles ont une approche nouvelle de l’identité musulmane." Sherin Khankan sort dans la rue avec ses cheveux longs, lâchés sur les épaules. Elle ne porte pas le voile. Elle en met juste un pour prier.

Nathalie Funès

LA FEMME DANS LES AUTRES RELIGIONS 

"Dans les trois grandes religions monothéistes, le système patriarcal domine, et la femme est jugée trop impure pour s’occuper du sacré, à part dans le protestantisme." Voilà le bilan dressé par Christine Pedotti, directrice déléguée de "Témoignage chrétien" et coprésidente du Comité de la Jupe pour l’égalité des sexes dans les cultes. Il y a eu effectivement des pasteurs protestantes dès les années 1870 en Allemagne et à partir de 1929 en France. Mais, chez les catholiques, les prêtres sont mâles à 100%. Des femmes diacres ont pourtant existé aux origines de l’Eglise. La pratique s’est arrêtée aux IIIe et IVe siècles, quand le christianisme a commencé à s’imposer dans la Gaule.

Côté judaïsme, les premières femmes ont été ordonnées rabbins dans les années 1930. Il y en a plus d’un millier aux Etats-Unis, où les courants libéraux sont majoritaires, beaucoup moins en Europe et seulement trois en France. "Les pays protestants, qui ont l’expérience de la Réforme, sont plus ouverts aux mouvements libéraux et à la féminisation du rabbinat, indique Delphine Horvilleur, rabbin du Mouvement juif libéral de France (MJLF) au centre de Beaugrenelle à Paris, qui a débattu en mai à Copenhague avec Sherin Khankan, à l’invitation de l’Institut français du Danemark. C’est d’ailleurs assez significatif que l’initiative de la mosquée Mariam soit née dans un pays protestant, où l’égalité des sexes n’est pas un vain mot." N. F.
Dimanche 30 Octobre 2016
Dakaractu



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