Euro 2016: la nouvelle mort de la «France black-blanc-beur»

Benzema out, Nasri écarté depuis longtemps, Ben Arfa réserviste: pour le meilleur et pour le pire, la compétition pourrait enterrer définitivement un mythe né lors de la Coupe du monde 1998.


En France, le football n'échappe pas à la tradition du roman national –pour le meilleur et pour le pire, car on lui fait parfois dire plus qu'il n'en est capable. Dans cette perspective, impossible de ne pas voir dans les absences (respectivement annoncée, prévisible et plus ou moins attendue) de la liste des 23 joueurs sélectionnés pour l'Euro 2016 de Karim Benzema, Samir Nasri et Hatem Ben Arfa un symbole: celui d'une époque où l'exemplarité est reine, où le FN caracole en tête des sondages pour le premier tour de la présidentielle 2017, où le désamour pour l'Équipe de France est tel qu'une majorité de sondés ne la voit pas atteindre le dernier carré. Celui d'une nouvelle mort, là aussi pour le meilleur et pour le pire: celle du mythe de la France «black-blanc-beur» de 1998.
Quand la France, cette année-là, lamine le Brésil en finale, la performance est si forte qu'il faut inventer un mythe qui puisse la prolonger, qui lui survivra et aura droit de cité dans les manuels scolaires. Intellectuels, politiques, joueurs: tous façonnent alors, quasiment à l'unisson, un portrait flamboyant d'une France qui intègre ses «minorités», une France dans laquelle ils veulent se reconnaître, comme un miroir de l'époque qui leur renvoie l'image qu'ils veulent absolument voir. Quitte à tordre la réalité. En 1998, la France doit s'aimer, Jospin est aux manettes, le chômage baisse et la croissance est là. Sans trop d'adversaires pour s'y opposer, la France sera résolument «black-blanc-beur», puisque Zidane, Desailly, Thuram, Blanc et Barthez ont gagné sous le même maillot et qu'ils sont tout cela à la fois –quand bien même, en France, on ne reconnaît aucune race.
En quelques semaines, France 98 ne sera plus seulement l'histoire d'un groupe façonné dans la douleur par un sélectionneur contesté, Aimé Jacquet, qui a fini par avoir raison contre tous. France 98 ne sera plus seulement le récit de la ferveur d'un pays qui bat au rythme des exploits et des doutes d'une équipe qui a banni certaines stars, comme Cantona et Ginola, pour favoriser la vie du collectif. France 98 ne sera plus seulement le symbole d'une fierté nationale retrouvée, non, France 98 deviendra aussi et surtout le symbole d'une équipe «black-blanc-beur», fraternelle, optimiste et idéologique. Le symbole d'une «France tricolore et multicolore», selon les mots de Jacques Chirac, qui ne connaissait rien au foot mais tout à la politique.
Black-blanc-beur. Trois mots collés les uns aux autres qui vont susciter les débats et alimenter les polémiques pendant des années. D'autant plus lorsqu'on découvrira en 2011, grâce à Christophe Dugarry, qu'au soir de la victoire, Lilian Thuram lança aux joueurs: «Allez les blacks, venez, on va faire une photo tous ensemble!» Black-blanc-beur: trois mots qui occuperont les pontes d'un système médiatique qui adore ces formules et va la pousser jusqu'à la détourner. Cette France black-blanc-beur, certains s'en réjouissent et vantent ainsi l'espoir d'un pays qui vit pour une équipe qui lui ressemble. «Les jeunes beurs, en 1998, disaient: “Nous aussi, nous sommes des Français”. Le peuple s'est reconnu dans ce groupe métissé», voulait croire, optimiste, le sociologue Yvan Gastaut, auteur du livre Le métissage par le foot. L'intégration, mais jusqu'où? «Notre socle à tous, en 1998, joueurs et supporteurs, c'était bien la culture française, écrit quant à lui Lilian Thuram, symbole de cette intégration, dans sa préface au livre d'Yvan Gastaut, évoquant une France «ouverte», «riche de ses multiples origines»... Mais d'autres vont déplorer cette France «black-blanc-beur», ou détourner ces mots lorsque l'Équipe de France se fera moins flamboyante.
En 2006, c'est le maire de Montpellier, Georges Frêche, qui lance les hostilités de la façon la plus caricaturale qui soit: «Dans cette équipe, il y a neuf blacks sur onze. La normalité serait qu'il y en ait trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société. Mais là, s'il y en a autant, c'est parce que les blancs sont nuls. J'ai honte pour ce pays. Bientôt, il y aura onze blacks. Quand je vois certaines équipes de foot, ça me fait de la peine.» Ce mythe «n'a duré qu'un été», estimait quant à lui dix ans après Ludovic Lestrelin, maître de conférence en Staps (Sciences et techniques des activités physiques et sportives) à l'Université de Caen. «Cette équipe était perçue comme le reflet de la diversité, mais c'était un discours totalement reconstruit, artificiel.»
Le mythe se craquelle
En réalité, quelques mois auront suffit pour que le mythe se craquelle. En 1999, la Commission nationale consultative des droits de l’homme sonde l’intensité du racisme en France, comme chaque année. Sauf que cette fois, une question intègre le football: «Y'a-t-il trop de joueurs d’origine étrangère dans l’équipe de France de football?» 36% des personnes interrogées répondent oui. C'est beaucoup. C'est ensuite le 6 octobre 2001: lors d'un match amical France-Algérie au Stade de France, on siffle la Marseillaise, les supporters envahissent le terrain, le match ne peut pas se terminer. Le symbole d'une génération issue de l'immigration qui ne se reconnaît pas entièrement dans le maillot bleu mais fantasme une équipe algérienne qui n'est pourtant pas la sienne. Le mythe en prend un coup. Six mois plus tard, c'est le 21 avril 2002, une semaine avant que l'Équipe de France championne du monde et d'Europe en titre ne se loupe dans les grandes largeurs lors du Mondial asiatique.
Ce mythe d'une France multicolore et apaisée, saluant la victoire d'un modèle d'intégration, va surtout mourir en grande pompe lors du fiasco sud-africain de Knysna, en 2010. «On est passé de la génération Zidane à la génération “caillera”», lâche alors Alain Finkielkraut. «En 2010, quand ont eu lieu les événements de Knysna, le fait que l’équipe de France était menée par ce type de “leaders racailles”, qui correspondaient à la définition donnée par Nicolas Sarkozy cinq ans plus tôt, a sauté aux yeux du grand public», écrit le journaliste Daniel Riolo, en 2013, dans son livre Racaille football club. «En 1998, tout allait bien, c’était l’extase nationale. La France était un modèle d’intégration. Même à l’étranger, tout le monde en parlait comme d’un exemple.»
On voit dans Franck Ribéry, musulman converti, un caïd qui prend plaisir à humilier Yoann Gourcuff, fils de bonne famille. Opposition de style, de culture et d'images: tout y est. Et qu'importe qu'on mette dans le mot «racaille» tout et n'importe quoi ou qu'on demande trop au football, lui faisant dire ce qu'il n'est pas. Logiquement, la France black-blanc-beur revient en boomerang à ceux qui l'ont tant aimé. Si l'Équipe de France a gagné en 98 grâce au mélange des cultures, alors elle a perdu douze ans plus tard à cause de ce même mélange? Les deux interprétations sont contestables. Elles n'en expriment pas moins des symboles qu'il faut comprendre.
Les «minorités» nous avaient fait gagner en 98. Voilà qu'en 2010, le contrat est rompu car «elles» nous ont fait perdre jusqu'à notre honneur, refusant même de jouer, exigeant qu'on les écoute et que leur coach lise une lettre que certains –le conseiller de Jérémy Toulalan en premier, pas vraiment un «beur» ou une racaille, donc... – avaient écrite. Six ans après Knysna, il est difficile de dire si cet acte était une rébellion symbole de la «génération racaille» ou bien le réflexe pur et dur d'un syndicalisme sportif un peu anarchique... Tout est question d'interprétation.
Après Knysna, on vire les perturbateurs. On exige une exemplarité qui a manqué. Nasri et ses insultes? Out! «Va te faire enculer, comme ça tu pourras dire que je suis mal élevé», lâche-t-il à un journaliste en marge de l'élimination à l'Euro 2012, comme s'il avait anticipé lui-même cette rupture. Out aussi, pendant plus de trois ans, Hatem Ben Arfa, coupable d'une altercation avec son sélectionneur Laurent Blanc lors du même Euro 2012. On passe d'une glorification des origines à la suspicion permanente renforcée par ces mêmes origines, manège dans laquelle l'affaire des quotas, en 2011, a encore remis une pièce. Des années de débats et d'accomodements raisonnables autour des «origines» ne s'éteignent pas comme ça. Et c'est là que survient le drame Benzema.
Une France qui essentialise
Empêtré dans l'affaire de la sextape de son camarade Valbuena, il est exclu de l'Euro 2016 qui aura lieu chez lui, chez nous, comme en 1998. Son crime? Un comportement (sur lequel la justice ne s'est pas encore prononcé) qui, au mieux, symbolise bien la légèreté qui domine dans ce milieu et, au pire, relève du chantage digne des pires barbouzes. Sous la pression du Premier ministre Manuel Valls, qui crut bon de s'exprimer sur l'affaire pour demander la non-convocation de Benzema, Didier Deschamps et Noël Le Graët ne le convoqueront pas pour l'Euro 2016, le second n'ayant cependant jamais caché son affection pour le joueur durant l'affaire: «Il faut dire quoi? À mort l'Arabe?», s'insurgeait-il en janvier en faisant part des courriers qu'il recevait lui demandant l'exclusion du joueur.
Benzema n'est pas Zidane. Son portrait ne sera jamais affiché sur l'Arc de Triomphe. Pour les électeurs du FN (qui ont estimé qu'il n'aurait «jamais dû entrer» chez les Bleus) comme pour les extrémistes des Indigènes de la République (qui ont vu dans l'affaire «un nouveau révélateur du traitement, en France, des descendants de l’immigration postcoloniale»), Benzema n'est qu'un arabe. Pour les premiers, il a fauté en raison de ses origines. Pour les seconds, il est condamné, également, pour ses origines. Zidane était un minot de Marseille, France 98 en fait un beur. Il y a vingt ans, Benzema aurait été un Français «issu de l'immigration» qui fait le bonheur d'une équipe de France qui a toujours été, de Platini à Kopa en passant par Tigana, une machine à intégrer. Aujourd'hui, comme Nasri, viré pour son comportement, comme Ben Arfa, jugé ingérable un temps, Benzema est le symbole d'une France qui essentialise, corrompue par une idée qui voit dans des Français des gens d'origines différentes.
L'affaire est quasiment réglée. Benzema ne sera pas là. Nasri non plus. Ben Arfa l'apaisé, auteur d'une saison exceptionnelle à Nice et peut-être bientôt recruté par Barcelone, fait partie des huit réservistes sélectionnés par Didier Deschamps. Ben Arfa mériterait d'être en équipe de France et de la faire gagner. Si cela arrive, par un des tours du destin dont le football a le secret, espérons seulement qu'il ne devienne pas un symbole, comme France 98 était celui d'un pays réconcilié: seulement celui d'une France qui gagne, point.
Vendredi 13 Mai 2016
Dakaractu




1.Posté par Corneras le 14/05/2016 12:41
À lire en urgence :

http://www.mauvaisenouvelle.fr/?article=sport-hatem-ben-arfa-mort-pour-la-france---824



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