Entretien avec son Excellence Jorge Léon Cruz, Ambassadeur de la République Cubaine au Sénégal : « Les préjudices causés par le blocus américain s’élèvent à 116 milliards et 880 millions de dollars »

Le 17 décembre dernier, le monde apprenait avec surprise et incrédulité, que les chefs d’états américain et cubain, Barack Obama et Raul Castro, avaient décidé de mettre fin à 56 années de blocus économique et enfin rétablir les relations diplomatiques entre les deux pays.
Mais au-delà de la nouvelle que vont bien vivre les deux communautés, il était intéressant de savoir quelles seraient alors les conséquences pour l’Afrique, de ce blocus qui engageait le reste de la planète, et aussi quelles allaient être le degré et la nature des relations nouvelles entre Cuba et l’Afrique.
C'est pourquoi nous sommes allés à la rencontre de son Excellence Jorge Léon Cruz, Ambassadeur de la République de Cuba au Sénégal, pour quelques éclairages.


Entretien avec son Excellence Jorge Léon Cruz, Ambassadeur de la République Cubaine au Sénégal :  « Les préjudices causés par le blocus américain s’élèvent à 116 milliards et 880 millions de dollars »
Dakaractu. A titre personnel, que représente pour vous la reprise des relations diplomatiques et commerciales entre les Etats-Unis et Cuba ?


Jorge Léon Cruz : Cuba connaît aujourd'hui un moment de gloire et de joie. Ce 17 Décembre marquera une étape essentielle dans l'histoire de Cuba et dans la mémoire de ces combattants anti-terroristes. Plus de cinquante ans ont passé depuis la rupture des relations diplomatiques avec les Etats-Unis et de la mise en place du blocus économique injuste. Et 16 ans d'emprisonnement des cinq héros cubains, de sorte que la réaction populaire nationale aux annonces le 17 décembre 2014 est la bienvenue et nous remplit de bonheur. Ils ont finalement mis fin à plus de 16 ans d'emprisonnement injuste de ces jeunes qui avaient seulement défendu le peuple cubain.  Ils n'auraient jamais du être emprisonnés.
L’énorme joie de leurs familles et de tout notre peuple, qui s’est mobilisé inlassablement pour cet objectif, s’étend aux centaines de comités et de groupes de solidarité ; gouvernements, parlements, organisations, institutions et personnalités qui durant ces 16 ans ont déployé de vaillants efforts pour leur libération. À eux tous, nous exprimons notre plus profonde gratitude et engagement.


Les progrès dans le processus de normalisation des relations diplomatiques et commerciales entre Cuba et les États-Unis montrent qu'il est possible de trouver des solutions à de nombreux problèmes.


Cuba a réitéré à de nombreuses reprises, la volonté de soutenir avec le gouvernement des États-Unis, un dialogue respectueux, sur la base de l'égalité souveraine et du respect pour l'indépendance nationale et l'autodétermination de notre peuple. Cuba réitère sa disposition à maintenir la coopération au sein des organismes multilatéraux, comme l’Organisation de Nations Unies.
L’héroïque peuple cubain a fait preuve, face aux grands dangers, aux agressions, aux adversités et aux sacrifices, qu’il est et restera fidèle à nos idéaux d’indépendance et de justice sociale. Étroitement unis en ces 56 années de Révolution, nous avons gardé une profonde loyauté envers ceux qui sont tombés dans la défense de ces principes depuis le début de nos guerres d’indépendance, en 1868. Par conséquent, sans renoncer à nos principes, nous sommes prêts à essayer les différents sujets sur une base de réciprocité, comme nous réitérons que même s’il y a beaucoup de différences, nous devons apprendre à vivre d'une manière civilisée.

Tout d'abord, cela marque une rectification historique tant attendue et la reconnaissance de la légitimité de la Révolution cubaine par la plus grande puissance toujours existante, après des années de violence et de dénigrement. C’est donc une récompense méritée pour la résistance du peuple cubain, la force et l'intelligence de leurs dirigeants, et les efforts désintéressés de tous ceux qui, partout dans le monde (notamment des centaines de comités et de groupes de solidarité ; gouvernements, parlements, organisations, institutions et personnalités), ont appuyé sans condition le processus révolutionnaire dans le Grand Iles de Caraïbes.


Dakaractu : Quelles étaient les conséquences de l’embargo sur Cuba, dans les relations économiques, sociales et culturelles avec les pays africains notamment ?


Jorge Léon Cruz : L’administration américaine est incapable d’expliquer la menace que représenterait Cuba pour ce pays. L’assertion selon laquelle l’État cubain parraine le terrorisme international, si l’on en croit la liste mensongère que le département d’État publie chaque année, ne résiste pas à la moindre analyse, au point que toujours plus de gouvernements et de groupes de pays la contestent, car ils ont compris que l’inscription de Cuba sur cette liste n’est qu’un simple prétexte pour justifier le maintien et la recrudescence du blocus.
 Du fait de ce blocus, Cuba ne peut toujours pas exporter, ni importer librement des biens et services vers ou depuis les USA. Cuba ne peut utiliser le dollar des États-Unis dans ses transactions financières internationales, ni posséder des comptes dans cette monnaie dans des pays tiers. Elle ne peut pas non plus avoir accès aux crédits de banques américaines aux USA, ou de leurs filiales dans des pays tiers, ni à ceux des institutions financières internationales comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque interaméricaine de développement (BID). Ce à quoi il faut ajouter qu’aucun bateau ayant accosté dans un port cubain ne peut entrer dans un port américain avant cent quatre-vingts jours.
Le blocus constitue un acte de génocide aux termes de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948) et un acte de guerre économique, conformément à la Déclaration relative au droit de la guerre maritime, adoptée par la Conférence navale de Londres (1909).
Or, Cuba et les USA ne sont pas en guerre. Aucune agression militaire contre les USA n’a jamais été organisée ou exécutée depuis Cuba, et aucun acte de terrorisme contre le peuple américain n’y a été fomenté.
Le blocus inflige de graves préjudices au bien-être matériel, psychique et spirituel du peuple cubain, et impose de lourds obstacles à son développement économique, culturel et social. Aucun secteur de la vie cubaine n’échappe à l’action destructrice et déstabilisatrice de cette politique illégale.
Les préjudices économiques causés au peuple cubain par le blocus se montent, selon des estimations au bas mot et en calculant à partir de la dépréciation du dollar face à l’or sur le marché international, à  112 534 000 000 de dollars, et ce malgré la réduction du cours de l’or par rapport à la période antérieure. À prix courants, le blocus a causé des préjudices se montant à plus de 116 880 000 000 de dollars.
Bien que les mesures du blocus soient devenues une loi, le Président des États-Unis peut modifier leurs applications en vertu des facultés exécutives qui lui sont conférées. Le blocus économique, commercial et financier qui occasionne de graves dommages humains et économiques à notre pays doit cesser.
 
Dakaractu. :  Allez-vous mieux pouvoir faire profiter de votre expertise cubaine, aux pays africains, notamment dans le domaine de la médecine, de l’Agriculture, de l’Education, voire du sport ?


Jorge Léon Cruz : Les liens historiques entre l'Afrique et Cuba datent de plus de cinq siècles, quand sur notre terre sont arrivés plus d’un million 300 mille esclaves noirs, arrachés par la force de leur environnement naturel, humiliés et maltraités, vendus comme bêtes et soumis à l'esclavage par la métropole de cette époque.
Depuis l'Afrique sont arrivés avec leurs cultures, philosophie de la vie, coutumes culinaires, religions, traditions, danses et chansons, qui se sont fondus avec celles autochtones et celles d'autres latitudes, pour donner naissance au panorama coloré de l'identité nationale cubaine.
Le peuple cubain est héritier direct et naturel de la gentillesse, de la bravoure et la culture de la résistance d'un continent comme l'Afrique, qui s’est héroïquement débattu pendant des siècles entre des défis, qui aujourd'hui encore subsistent.
Pour les cubains, l'Afrique n'est pas une légende lointaine dans le temps et la distance.  Pour les cubains, l'Afrique fait partie essentielle de son histoire propre. Cuba s'enorgueillit d'appartenir à la diaspora africaine, appelée par l'Union africaine comme sa sixième région. Après le triomphe de la Révolution cubaine, le 1 janvier 1959, des centaines de milliers de cubains sont allées en Afrique pour combattre pour son indépendance définitive. Dans ce continent, Cuba a mis en pratique un des piliers sur lequel se base sa politique extérieure: l'internationalisme prolétaire et solidaire.
Nous les cubains, nous avons eu l'honneur de combattre pour la libération de pays frères africains.  Toutes les causes justes de l'Afrique ont disposé de l'appui de notre peuple qui a envoyé ses meilleurs fils combattre et prêté ses généreux et désintéressés services médicaux et renforcé la coopération dans divers secteurs comme l'éducation, la construction et d'autres.
En dépit des pressions qui sont exercées, l'Afrique vote unanimement à l'Assemblée Générale de l'ONU pour la Résolution cubaine qui condamne et exige la levée du blocus injuste et génocidaire contre Cuba et a approuvé quatre Résolutions contre le blocus au sein de l'Union africaine.
Aujourd'hui Cuba a 30 ambassades en Afrique.  21 missions diplomatiques du continent sont aujourd'hui accréditées à La Havane.
Cuba est membre observateur de l'Union africaine depuis le Sommet de Lomé, au Togo en 2000, où on a adopté l'Acte Constitutif de l'Union africaine.

Entre Cuba et l'Union africaine, il existe un Accord signé visant à consigner les bases pour la coopération dans plusieurs sphères avec cette organisation régionale, depuis septembre 2007.
Nous plaidons pour rejeter la manipulation des conflits africains dans les organismes internationaux et avons confiance en la capacité des chefs africains à résoudre les situations et les problèmes relatifs à la paix et à la sécurité de la région. Aujourd’hui, plus de 6 000 coopérants cubains s’activent, dans plus de 33 pays.


Dakaractu. Est-ce que cela sera plus simple pour un africain d’obtenir un visa de séjour dans votre pays ?


Jorge Léon Cruz : C’est toujours très facile de voyager à Cuba. Tout citoyen africain peut obtenir un visa de tourisme pour voyager à Cuba. L'ambassade de Cuba à Dakar traite les demandes de visa pour les citoyens sénégalais ou des citoyens étrangers qui sont autorisés à résidence au Sénégal.
 
 
Dakaractu : Pourquoi était-il difficile de séjourner dans votre pays, était-ce en regard de cet embargo, ou cela est une difficulté inhérente à votre propre administration?


Jorge Léon Cruz : Il n'a jamais été difficile de voyager à Cuba. Il n'y a pas de difficulté à voyager à Cuba. N’importe qui, peut séjourner librement dans le pays. Chaque année, Cuba reçoit plus de 2,5 millions de touristes. Il est prévu qu'en 2014, l'île reçoive environ 3 millions de touristes. Les seuls citoyens du monde qui ne peuvent pas voyager à Cuba sont des citoyens américains parce que leur gouvernement (États-Unis) leur interdit de voyager du fait de l'application du blocus économique, financier et commercial. Seuls quelques américains peuvent voyager à Cuba, avec une autorisation spéciale du Département d'État.


Dakaractu : Quelle est la nature de vos relations avec le Sénégal? Comment comptez-vous bonifier ces relations et les rendre plus visibles et plus manifestes ?


Jorge Léon Cruz : Sur le plan bilatéral, les autorités des deux pays travaillent pour améliorer les relations entre Cuba et le Sénégal, à travers un renforcement des relations dans le domaine des échanges de délégations, la coopération dans divers domaines d'intérêt commun, dans le dialogue politique et la coordination dans le cadre de Nations Unies et d'autres forums internationaux. Il y a une volonté cubaine pleine de développer des relations de coopération médicale, scientifique et technique, culturelle et sportive entre Cuba et le Sénégal.
Dans le secteur de la santé, les deux parties ont convenu de la nécessité de travailler ensemble pour le développement de nos relations bilatérales dans le domaine et surtout faire avancer la mise en œuvre du programme contre le paludisme au Sénégal. Nous faisons ainsi des efforts pour parvenir à la signature d'un protocole d'accord avec le ministère Sénégalais de la Santé pour coopérer dans la lutte contre le paludisme, en utilisant les bio-larvicides du Groupe d’Entreprise LABIOFAM, une Institution Scientifique qui assure une large gamme de produits.

De 2007 à ce jour, 8 étudiants sénégalais ont obtenu leur diplôme à Cuba, dans le cadre du plan de bourses d'études que le gouvernement de la République de Cuba fournit gratuitement chaque année au Sénégal.
Ces étudiants sont diplômés des universités cubaines dans les domaines de l’ingénierie mécanique, de l'agronomie, de l'histoire de l'art et le sport de haute performance.
Dans le secteur de la culture, le deux parties ont examiné les échanges effectués dans les sphères artistiques et culturelles au cours des dernières années et ont convenu de travailler ensemble à la promotion des échanges des projets gouvernementaux culturels qui contribueront au renforcement des relations bilatérales entre Cuba et le Sénégal.
Á cet égard, ils ont donné une continuité aux échanges dans le domaine culturel et le développement des relations, entre la Mairie de la Ville de Dakar et le Bureau de l’Historien de La Havane. Madame Annie Jouga, Adjointe au Maire de Gorée et Membre du Conseil Municipal de Dakar, a effectué une visite à Cuba en 2011 et a participé à la IX Réunion Internationale des Centre Historiques. Cette visite comportait un programme de rencontres avec les collectifs de créateurs artistiques, des visites à des établissements scolaires, des clubs des anciens, une visite à la Maison d’Afrique (où elle a fait un don d’articles qui a enrichi la collection du Sénégal), une visite aux objectifs économiques et sociaux, etc.
D´autre part, les deux pays ont ratifié la volonté de développer les échanges inter-parlementaires entre l'Assemblée nationale du Sénégal et l'Assemblée nationale du Pouvoir populaire de Cuba, en particulier chez les jeunes parlementaires et groupes d'amitié parlementaires des deux pays.

Tout cela m'amène à affirmer l'excellent niveau de développement des relations bilatérales et la volonté de continuer à développer la coopération dans les forums multilatéraux et des événements ainsi que dans les relations bilatérales qui sera encore renforcée avec la visite officielle prévue à Cuba en 2015, du Ministre des Affaires Étrangères et des Sénégalais de l'Extérieur.


Dakaractu : Est-il prévu que son Excellence Raul Castro visite un continent qui a beaucoup compté dans l’histoire de Cuba, notamment lors de la présence de Che Guevara dans votre pays ?


Jorge Léon Cruz : Nous sommes convaincus qu´il existe un intérêt du président pour visiter le continent africain, mais sa réalisation dépendra de l'agenda international.
 
Dakaractu : Quels sont les africains qui viennent plus souvent chez vous, quelles sont les nationalités les plus présentes ?


Jorge Léon Cruz : A Cuba, des milliers d'étudiants africains y ont étudié, en bénéficiant du programme de bourses d'études offertes par le gouvernement cubain à 45 pays d'Afrique. Nous n’avons pas de données pour les citoyens africains qui se rendaient à Cuba, mais c’est un nombre significatif...
 
 
 
 
Dimanche 4 Janvier 2015
Dakaractu




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