EXCLUSIF AFP - La «vie extraordinaire» de Jose Mujica, président d’Uruguay


EXCLUSIF AFP - La «vie extraordinaire» de Jose Mujica, président d’Uruguay
Ancien fleuriste, guérillero, prisonnier, aujourd’hui président de l’Uruguay et vedette mondiale pour son style austère, ses discours anti-consuméristes et les lois sociétales qu’il a fait adopter, Jose Mujica, quasi octogénaire et bientôt retraité, convient qu’il a mené «une vie extraordinaire».
«Je suis ingrat, je devrais croire en Dieu. Parce que je suis passé par tant de hauts et de bas, et aujourd’hui, j’ai presque 80 ans», confie-t-il à l’AFP, à quelques mois de la fin de son mandat, dans sa modeste maison de 45 m2 des environs de Montevideo aux murs tâchés d’humidité.
 
Moustache grise et polaire beige, M. Mujica reçoit sans chichi et commente aussi bien l’actualité internationale qu’il théorise sur l’amour ou «l’espèce» humaine et les risques qu’elle encourt, dans sa course effrénée au profit.
 
S’il s’est distingué par ses discours contre la société de consommation, c’est la loi sur la régulation du marché du cannabis qui a terminé de faire du «président le plus pauvre du monde», comme le surnomme la presse internationale, une vedette planétaire.
 
Sur le consumérisme et la dégradation de notre environnement, «je n’ai rien découvert, c’est une évidence qui crève les yeux. Mais il y a une impuissance des grands pays, qui vivent en pensant à leurs intérêts nationaux, à qui va gagner les prochaines élections», regrette celui qui est pourtant dans son pays partisan de projets miniers ou portuaires contestés.
 
Mais sous son mandat de cinq ans - les élections présidentielles auront lieu en octobre - l’Uruguay, petit pays d’Amérique latine de 3,3 millions d’habitants, a également adopté des textes pionniers dans la région, comme le mariage homosexuel ou l’autorisation de l’avortement.
 
- Neuf ans à l’isolement -
 
C’est qu’au crépuscule de sa carrière, le président prédicateur regarde toujours vers l’avenir. «Je crois que nous (son gouvernement, NDLR) avons toujours été sensibles à la façon de voir du monde nouveau, (des) jeunes», explique-t-il.
 
Et habituellement modeste, il n’hésite pas à se présenter parfois en exemple : «Vous avez vu que les candidats à la présidentielle ne portent pas de cravate ? Souvenez-vous que le premier parlementaire à ne pas porter de cravate, c’était moi», glisse-t-il malicieusement, se félicitant que le personnel politique moderne «se décoince un peu».
 
Au nom de ses idéaux de liberté, «Pépé» Mujica n’a pas non plus hésité à s’attirer les foudres de ses compatriotes en acceptant d’accueillir «en hommes libres» en Uruguay six détenus de la prison américaine de Guantanamo, ainsi qu’une centaine de réfugiés syriens, principalement des enfants.
 
Car il n’a pas oublié ses propres années d’enfermement, lorsqu’il a passé plus de 13 ans dans les geôles de la dictature (1973-1985), battu et humilié, mis à l’isolement durant neuf ans, avec pour seule compagnie des insectes, privé même de lecture durant sept ans, ses «pires années».
 
Pour survivre à un tel traitement, «il faut être primitif, dans le sens intelligent du terme, l’homme est un animal très résistant». Au bord de la folie, le salut est finalement venu de l’autorisation «de lire des ouvrages scientifiques et d’écrire».
 
Est-ce là qu’est apparu son goût pour la prédication ? «Peut-être qu’au fond, je suis un homme de foi (...) Je comprends la valeur de la foi religieuse, probablement parce que j’ai une foi politique», analyse cet éternel militant marié à une ex-guérillera, aujourd’hui sénatrice.
 
- Président atypique -
 
Anti-conformiste, refusant «de jouer au président, (sans quoi) je devrais avoir trois ou quatre domestiques qui me suivent. Je ne pourrais plus me lever la nuit en caleçon pour aller aux toilettes», il se considère aujourd’hui plus fort des erreurs et des malheurs du passé.
 
Ancien partisan de la lutte armée, «je ne regrette jamais ce que j’ai vécu, (sinon) je n’aurais jamais autant appris. Et dans la vie, on apprend beaucoup plus de la douleur et des échecs».
 
Jeune homme, il vendait des fleurs dans les quartiers aisés de Montevideo, séduisant les vieilles dames qui rendaient hommage à leurs disparus. Avant de s’investir dans la guérilla urbaine du Mouvement de libération nationale Tupamaro, dans les années 60.
 
Il juge toutefois aujourd’hui que «la guerre est un recours barbare, préhistorique. Quelle que soit la cause de la guerre, ce sont toujours les mêmes qui en paient le prix, les plus faibles».
 
A la veille de son départ de la présidence, il estime «qu’à chaque étape de l’histoire humaine, il faut tenter d’apprendre quelque chose et le transmettre à ceux qui vont venir».
 
«Cela vaut la peine de vivre intensément, tu peux tomber une, deux, trois, vingt fois, mais souviens-toi que tu peux te relever et recommencer. (...) Les battus sont ceux qui cessent de lutter, les morts sont ceux qui ne luttent pas pour vivre», professe-t-il.
 
A l’heure du bilan, il confesse cependant un regret. N’avoir pas eu d’enfants. «Je me suis consacré à changer le monde. Je n’ai pas réussi, et le temps est passé», résume ce «fils d’une dame dure, très forte».
 
«Peut-être que je suis resté traumatisé par la figure féminine (maternelle). Une figure féminine qui attrapait un sac de 50 kilos (de ciment) et se le mettait sur le bras», sourit-il.
 
Dans la pièce contiguë, bourdonne une machine à laver. Le bois crépite dans la cheminée.
 
Serein, le vieux sage envisage désormais de faire «ce que font les anciens. Donner des conseils dont tout le monde se fiche».
 
AFP
Vendredi 11 Juillet 2014




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