ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC BABOU SÈNE (seul Sénégalais membre du CCQAB) : « Le Sénégal est un bon élève…Trump ne peut pas tout faire »

Au CCQAB ou Comité consultatif pour les Questions Administratives et Budgétaires des Nations Unies, le Sénégal compte un membre. Une chose qui n’était plus arrivée depuis 1968. Abdou Ciss avait, en effet, l’honneur d’avoir été élu à ce poste en 1966. Quarante-cinq ans après, Babou Sène a été élu, à titre personnel, en 2013 pour siéger dans ce comité. Dans les couloirs du siège de la « Mission Permanente », le Sénégalais a accepté de répondre aux questions de Dakaractu.


Dakaractu : Vous êtes désigné comme un poumon aux Nations-Unies ? Qui est Babou Sène et quel est l’organe dans lequel vous siégez ?


Babou Sène : Je suis le Vice –Président du comité consultatif pour les questions administratives et budgétaires de l’ONU. Nous sommes un organe d’experts de 16 membres en provenance de différents pays. Nous sommes un organe de conseil auprès de la 5ème commission de l’ONU. C’est la commission des questions administratives et budgétaires  Nous traitons de toutes les questions administratives et budgétaires qui ont une incidence financière, mais aussi de tous les rapports sur le budget du Secrétariat, des opérations de maintien de la paix. Le budget institutionnel de certains fonds et programmes nous sont soumis pour examen et puis après cet examen nous faisons des recommandations à l’Assemblée Générale notamment à sa cinquième commission qui décide en dernier ressort. Nous nous réunissons 10 mois par an pour traiter de cette question. Une année sur 2 , nous examinons, par ailleurs, le budget du Secrétariat des Nations Unies pour les deux prochaines années.  Pour 2016-2017, ce budget s’élève à 5,4 milliards de dollars. Nous examinons également les budgets des opérations de maintien de la paix qui sont pratiquement partout dans le monde dont la plupart en Afrique. Ce budget est annuel. L’exercice va du 1er juillet au 30 juin de l’année suivante. Pour ce budget, il s’élève à environ  8 milliards de dollars pour 2015-2016.

Comment se passe les cotisations ? Comment sont-elles fixées ? Quels en sont les enjeux?

C’est l’article 17 qui organise tout cela. C’est le barème des quote-parts, déterminé pour trois ans, qui fixe la contribution pour chaque pays. Le Sénégal a l’honneur  d’avoir un représentant au niveau du comité des contributions qui s’occupe de la détermination de cette quote-part. C’est ce comité qui propose ce projet de barème. Ce serait intéressant que vous participiez à ces débats un jour. Il y a  généralement beaucoup de problèmes avec notamment les Etats-Unis qui veulent que leur contribution soit revue à la baisse. Les pays Africains ont un plafond qui ne doit pas dépasser pas 0,O1% de contribution. Pour le Sénégal, notre taux est de 0,06 du budget ordinaire des 5,4 milliards de dollars. Nous cotisons également pour le même taux pour les budgets des opérations de maintien de la paix. Tous les trois ans, l’Assemblée Générale négocie un nouveau barème.

  

Et le Sénégal s’acquitte-t-il régulièrement de sa contribution ?

Je suis au comité du budget. Je suis tout le temps fier quand le Secrétaire Général présente un rapport sur la situation financière. Alors, depuis 2013, on peut dire que le Sénégal est le meilleur élève en matière de contribution, actuellement. Nous sommes à jour de nos contributions depuis des années. Nous sommes même félicités…Le Sénégal est félicité pour avoir réglé l’ensemble de ses contributions.

  

Comment se négocient les budgets alloués aux opérations de maintien de la paix ?

Quand il y a crise quelque part, le Conseil de Sécurité s’en saisit et discute. Après avoir trouvé un accord, il décide de mettre en place une opération de maintien de la paix. A partir de cet instant, le secrétaire général est instruit  de préparer un budget pour cette opération. Ce budget est soumis à l’Ag par le canal du CCQAB. Ce comité examine le projet de budget, fait une recommandation à l’AG qui fait examiner le rapport du SG et le rapport du CCQAB par la cinquième commission. Après plusieurs mois de négociations, un accord est trouvé et un montant est dégagé. C’est malheureux que 8 de la quinzaine d’opérations de maintien de la paix se passent en Afrique. 60 à 70% des ressources du maintien de la paix vont donc en Afrique ou on trouve les opérations qui sont les plus demanderesses en ressources. C’est la Monusco en Rdc, la Minuad au Darfour, la Minusca en République Centrafricaine et la Minusma au Mali. Pour le Mali et pour la Rca, ils ont des budgets de près d’un milliard de dollars et pour les autres opérations citées, c’est plus d’un milliard de dollars.

  

Il y a beaucoup d’argent aux Nations-Unies…Des scandales financiers, en note-t-on parfois ?

Non, pas véritablement ! L’ONU est très bien organisée. Nous, par exemple, nous agissons en amont. Lors de la préparation du budget, il nous est soumis le document. Nous recevons tous les fonctionnaires du Secrétariat et nous leur posons un certain nombre de questions sur les estimations qu’ils ont  faites, le pourquoi de telle ou telle dépense. Nous pouvons alors dire que pour telle dépense, nous ne sommes pas convaincus de son opportunité. Nous faisons des propositions de réduction de budget. Notre rapport est envoyé à la 5ème commission.  Sur la base de nos recommandations, ils peuvent par décision politique faire des réductions. 
Le deuxième pallier, c’est l’Assemblée Générale. Le comité des commissaires des comptes, comme la Cour des comptes au Sénégal,  examine  les états financiers de l’exécution de ses budgets. Il y a deux autres corps. L’un c’est le corps commun d’inspection. L’autre, c’est le bureau des services de contrôle interne qui peut également mener des enquêtes sur les cas de fraude, de présomption de fraude. L’Onu est bien organisée. Il ya des risques, mais ils sont minimes.

 
Parlons de l’arrivée de Trump. Beaucoup de Sénégalais ont prié le ciel pour qu’il ne gagne pas Hillary. Y a-t-il une raison de nourrir des inquiétudes ?

Ici , aux Etats-Unis, le système est équilibré, de telle sorte que malgré la puissance présumée du Président des Etats-Unis, il ne peut pas tout faire. Le Congrès, la chambre des représentants et le Sénat ne vont pas accepter qu’il fasse un certain nombre de choses. Pour donner un exemple, Obama s’était engagé à fermer Guantanamo, Guantanamo est toujours là. Obama s’était engagé à faire une réforme sur l'immigration, il n'y a jamais eu de réforme sur l’immigration. Cela veut dire ce que cela veut dire.  Bon, toutefois, l’appartenance politique du Président peut créer certaines difficultés. En 1995-1996 , l’Onu a eu une crise financière parce que le gouvernent d’alors avait tardé à payer les contributions. Il y a ce risque. D’habitude, les américains, ils ne connaissent pas l’Onu, ils n’aiment pas l’Onu. Je pense que Trump est un homme sensé et qu’il ne fera rien de ce que certains redoutent de lui.


Dernière question – Y a-t-il beaucoup de Sénégalais aux Nations-Unies ?

Les Sénégalais doivent savoir qu’ils ont la possibilité de venir travailler ici à l’Onu. Ils peuvent aller à la quête d’informations. Dans le rapport sur les ressources humaines cette année, j’ai remarqué qu’il y a une diminution du nombre de Sénégalais dans le Secrétariat des Nations Unies. Actuellement, on est 199. Alors que l’année d’avant, on n’était 214. Les Sénégalais qui ont rejoint le système dans les années 80 commencent à aller en retraite. Les entreprises Sénégalaises gagneraient aussi à investir ici ou à trouver des partenaires. Et le gouvernement devrait les aider dans ce sens.
 
Mamadou Moustapha MBAYE
( Envoyé Spécial à New York)
Samedi 12 Novembre 2016
Dakaractu



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