Donald Trump aurait voulu ne pas être président (par Alain Mabanckou)

Sa plus grande victoire, en fait, aurait été de perdre. C'est ce qu'explique ici l'auteur de “Black Bazar”.


Donald Trump a été élu démocratiquement par les Américains. Ce que beaucoup ont qualifié de «choc» au regard des sondages qui garantissaient une victoire de la Démocrate Hillary Clinton. Le succès de celle-ci nous aurait en effet conforté dans notre bonne conscience, celle qui nous rassure – de plus en plus à tort – en nous disant que la haine, la division et le racisme échouent devant le résultat des urnes puisque les êtres vertueux, les gens raisonnables sont plus nombreux que ceux-là qui sont attirés par les charlatans de l’Apocalypse.

Or, c’est cette confiance suicidaire et paresseuse qui a plongé une bonne partie de l’électorat démocrate dans un sommeil léthargique tout au long de la campagne présidentielle. Et, pendant cet assoupissement, Trump le Conquérant enregistrait scrupuleusement l’exaspération des laissés-pour-compte, des populations désœuvrées dans les villes industrielles, des indignés du monde rural, des victimes de la rigueur économique et des Blancs en quête de leur suprématie d’antan, parce qu'ils se sentaient humiliés depuis deux mandats par la présence d’un président noir à la Maison Blanche.

L'élection de Barack Obama vue par Alain Mabanckou

Trump avait compris que si la politique, de nos jours, consistait à promettre ce qui était irréalisable, il lui fallait inventer une autre vision: promettre ce qui ne pourrait jamais être réalisé et jurer que tout ce que les autres n’ont pas pu faire jusqu’à présent, lui serait «capable de le faire en un temps record.»


Le plus surpris par l’issue de cette élection c’est bien le nouveau président lui-même. Il donne l’impression de celui qui n’a pas «réussi son coup». Parce que sa plus grande victoire aurait en fait été de perdre, dans le dessein de mieux incarner le nouveau prototype du héros politique américain: celui qui lutte seul contre l’establishment et les médias, celui qui est capable de s’adresser directement au peuple sans le canal des partis, et sans pour autant prêcher depuis la Maison Blanche. Or le voilà couronné malgré le contenu nauséeux des propos qui ont choqué la planète entière.



Il savait bien que construire des murs à notre époque, qui est celle de la mobilité et de la culture de l’échange, est une aberration. Il savait bien que reconsidérer l’assurance-maladie «Obama Care» est irresponsable car elle couvre déjà vingt millions d’Américains qui, sans elle, n’auraient jamais bénéficié d’une protection sociale. À présent, le voilà contraint à la fois de satisfaire ses disciples – pour la plupart des Caucasiens – et de paraître comme un homme fréquentable dans la sphère politique. Il est entouré de caciques républicains – ces mêmes «gens de Washington» qu’il houspillait dans ses discours de candidat.

Il voudrait à la fois être avec eux, mais demeurer aussi Donald Trump – et c’est peut-être pour cela qu’il demande à passer du temps, pendant son mandat, dans sa célèbre Trump Tower de New York, loin de Washington et de l'atmosphère solennelle de la Maison Blanche. Parce que le Trump président ne doit pas dissoudre le vrai Trump, celui qui dérape, celui qui révolte, celui qui tweete à deux heures du matin pour régler des comptes à ses détracteurs.



En réalité, le vrai Trump était celui des campagnes des primaires et de la présidentielle. Il y a fort à parier que les plus grands conflits que connaîtra l’Amérique viendront du clash entre ces deux personnages antagoniques, l’un ayant tous les pouvoirs grâce au peuple et occupant le bureau ovale, l’autre voulant coûte que coûte être le pourfendeur de ce même tout-pouvoir depuis la Trump Tower. Qui prendra le dessus sur l’autre? Nous nous en rendrons compte très vite.

Alain Mabanckou

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Alain Mabanckou, bio express

Né en 1966 à Pointe-Noire (République du Congo), Alain Mabanckou est notamment l’auteur de «Verre cassé», «Mémoires de Porc-Epic» (prix Renaudot 2006), «Black Bazar» ou encore «Lumières de Pointe-Noire». Il enseigne à l’université UCLA, à Los Angeles, et occupe cette année la chaire annuelle de création artistique au Collège de France.
Lundi 14 Novembre 2016
Dakaractu



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