Docteur Mukwege : « Mon combat et ma franchise dérangent »

Le gynécologue congolais Denis Mukwege publie « Plaidoyer pour la vie ». Cet ouvrage retrace le parcours hors norme de celui qu’on appelle « l’homme qui répare les femmes ». Pour « Le Monde », il revient sur son itinéraire et ses colères.


Docteur Mukwege : « Mon combat et ma franchise dérangent »
 
Dans son hôpital de Bukavu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), plus de 50 000 femmes violées ont été soignées depuis 1999. Toujours menacé dans son pays, le docteur Denis Mukwege a reçu de multiples récompenses – prix Olof Palme et prix des Droits de l’homme des Nations Unies (ONU) en 2008, prix Sakharov en 2014 – et son nom est régulièrement proposé pour le prix Nobel de la paix.
Je ne serais pas arrivé là si…
Si je n’étais pas gynécologue-obstétricien et n’avais donc un accès privilégié aux femmes qui me parlent en confiance et peuvent me montrer leurs blessures. C’est à ce titre que j’ai vu et entendu des choses qui dépassent l’entendement. Des souffrances inouïes causées par des viols massifs et organisés, des lésions corporelles souvent irréparables, des traumatismes profonds transmis aux enfants, toutes sortes d’abjections.
Et moi, médecin dans le Kivu, en RDC, je suis donc devenu militant. Impossible de me taire et de me contenter de soigner ces femmes le mieux que je peux. Impossible de ne pas sortir de mon hôpital pour interpeller le monde, saisir toutes les tribunes possibles pour dénoncer ce qui est une arme de guerre au même titre que les autres.
Tout faire pour convaincre les leaders d’éradiquer le viol avec la même détermination que celle mise pour les armes biologiques, chimiques et nucléaires. Parce que le viol détruit tout autant, même s’il laisse les personnes en vie. Parce que c’est un déni d’humanité, un recul des acquis de la civilisation. Et parce qu’il faut tracer une ligne rouge absolue.
N’aviez-vous pas rêvé d’être pédiatre ?
Oh si ! Je me souviens même de ce dimanche de 1963 – j’avais 8 ans – où j’ai accompagné mon père, pasteur, en visite dans une famille dont le petit garçon était gravement malade. Il s’est incliné au-dessus de l’enfant et a déposé quelques gouttes d’huile sur son front tout en récitant une prière. Le petit gémissait et je souffrais avec lui.
Comment imaginer que la seule prière le guérirait ? Pourquoi ne pas lui donner des médicaments comme on m’en administrait quand j’étais mal ? « Je fais ce que je sais faire, m’a dit mon père. Ce sont les médecins qui donnent les médicaments. C’est un métier. » Alors, je serai médecin, ai-je décidé très sérieusement. Et je n’ai jamais dévié de cette résolution.
Mon père continuera de prier, me disais-je, et moi, je donnerai des médicaments. On sera complémentaires. J’ai fait ma médecine générale et une thèse en pédiatrie. J’avais toujours en tête le premier petit malade de mes 8 ans.
Qu’est-ce qui a provoqué le changement de cap ?
Un stage dans un hôpital de montagne qui m’a fait découvrir l’horreur de la mortalité maternelle en Afrique. Je n’en avais pas alors la moindre idée. Mais j’ai vécu là-bas des scènes insoutenables.
J’ai vu arriver des hommes portant leur épouse inconsciente sur le dos, victime de graves hémorragies après un accouchement compliqué, et dans un état désespéré. J’ai vu des femmes exténuées après des jours de marche, un fœtus mort pendant entre les jambes, déchirant leurs organes génitaux. J’ai découvert le problème de la fistule occasionné par l’extrême jeunesse des mamans dont le bassin trop étroit coince l’enfant qui décède sans sortir et les mutile.
Il fallait absolument aider ces femmes dans ce qui devrait être un acte naturel et joyeux de l’existence. Les aider à mettre des enfants au monde est devenu ma vocation.
Vous n’imaginiez pas alors l’épidémie de viols à laquelle vous seriez confronté ?
Non ! Et je suis tombé des nues lorsqu’une patiente, en septembre 1999, m’a raconté qu’elle avait été violée par six soldats et que l’un d’eux avait ensuite tiré dans son vagin. Comment une telle cruauté était-elle possible? Pourquoi cette obstination à mutiler ? J’ai soigné cette femme en me disant qu’elle avait certainement croisé le chemin d’un fou.
Mais il y en a eu une autre. Puis une autre. Et une autre. Au fil des mois, les cas se sont comptés par dizaines, par centaines, par milliers. Le phénomène s’est transformé en épidémie plongeant l’est du Congo sur le chemin des ténèbres. Et moi, je me suis retrouvé confronté à une situation qu’aucun médecin n’avait encore affrontée, et pour laquelle les manuels n’étaient d’aucun secours.
Ma vie en a été bouleversée. Je ne pensais plus qu’à mes patientes et passais des nuits entières à m’interroger sur les opérations du lendemain. Quelles techniques employer pour réparer cet appareil génital détruit ? Comment réparer les continences urinaires et fécales ? J’ai travaillé, étudié, inventé des solutions. J’ai formé des collaborateurs, perfectionné des techniques avec des résultats encourageants. Mais les récits de ces femmes étaient incroyablement perturbants.
Au point de vous affecter vous-mêmes psychologiquement ?
Oui. Et de nuire à la qualité de mon travail. Quand il manie le scalpel, le chirurgien doit être parfaitement concentré. C’est pour ça qu’il évite d’opérer ses propres parents.
Or j’avais tellement absorbé les histoires de ces femmes qui auraient pu être mes filles, mes sœurs, mon épouse, que j’avais en tête mille questions concernant leurs souffrances, leur avenir, les tourments qui les attendaient. J’ai donc dû me protéger de leurs récits pour mieux me consacrer à leur reconstruction physique, et avoir recours à des psychologues pour les écouter intimement. Cela m’a aidé à opérer avec un peu plus de sérénité. Mais, vous savez, tous ces vagins détruits parlaient d’eux-mêmes.
Et puis il y eut ce jour de 2007 où vous reconnaissez une des femmes se présentant dans votre service…
Oui. Je l’avais soignée huit ans auparavant à la suite d’un viol de masse et l’avais accouchée d’une petite fille. Et voici qu’elle revenait, violée une nouvelle fois ainsi que la petite née à l’hôpital. Ça m’a fichu un coup terrible. Il n’y aurait donc pas de fin au cercle vicieux dans lequel le pays s’enfermait ? Je n’avais plus le choix : il fallait que je quitte le bloc opératoire pour dire au monde ce qui se passait au Congo et tâcher de le responsabiliser sur ce qui est désormais une arme de guerre.
Rien à voir avec des pulsions sexuelles débridées ou le butin de guerre exigé par les vainqueurs depuis la nuit des temps ?
Non. Les viols dont nous parlons sont prémédités et méthodiques. Ils se déroulent en public, devant les pères, les maris, les voisins, les enfants. Ce qui démultiplie l’ampleur du traumatisme, empoisonne les familles, désintègre toute une communauté. Ils sont collectifs (c’est-à-dire qu’une personne peut être violée par plusieurs hommes à tour de rôle), massifs (200 femmes d’un village violées en une nuit), systématiques (les bébés comme les aînées de plus de 80 ans). Ils sont suivis de tortures : une baïonnette, une fois le viol achevé, est introduite dans le vagin, un bâton couvert de plastique ou de caoutchouc brûlant, de l’acide corrosif ou du fioul auquel on met le feu. Chaque groupe a sa méthode, et je reconnais la signature aux lésions occasionnées. En s’attaquant à l’appareil génital, on détruit la matrice, la porte d’entrée à la vie. Rien n’est laissé au hasard.
Quelles sont les conséquences ?
Des déplacements massifs de populations terrorisées qui fuient ainsi leur village, d’autant que, pour en prendre le contrôle, les milices ou les groupes de violeurs n’hésitent pas également à piller et à brûler les récoltes.
Un tissu social totalement délité, où les familles et les communautés explosent, privées de repères, de valeurs, d’autorité, d’honneur. Une réduction de la démographie, car la plupart des jeunes filles violées ne pourront plus avoir d’enfants, et les autres, contaminées par le sida ou d’autres maladies sexuellement transmissibles, deviennent des « réservoirs à virus » et des « outils de mort » pour leurs compagnons, voire pour les enfants à venir, car la transmission est autant verticale qu’horizontale.
Voilà pourquoi il s’agit d’une arme de destruction massive. Une arme dont les conséquences physiques et psychologiques porteront sur des générations. Comme l’arme nucléaire.
Vous avez donc pris votre bâton de pèlerin pour aller parler devant l’ONU et de très nombreuses instances internationales. Que s’est-il passé ?
En interpellant les dirigeants du monde, en les conjurant de refuser que le corps des femmes serve de champ de bataille, j’ai découvert que le viol de guerre existait dans toutes les sociétés. En Bosnie, pendant la guerre de 1992. En Libye, au moment de la révolution et à l’initiative de Kadhafi, qui fournissait ses miliciens en viagra avant de les lâcher comme des chiens sur les femmes. En Syrie, dans les prisons de Bachar Al-Assad, où l’on viole les femmes pour atteindre et décourager les rebelles.
Cette pratique a longtemps été perçue comme un aléa de la guerre, un simple dommage collatéral. Les esprits heureusement évoluent. Depuis dix ans, le concept d’arme véritable s’est imposé peu à peu. Mais il manque une vraie volonté politique. Le lobbying financier est décidément le plus fort. L’argent, propre ou sale, ferme les bouches.
Que voulez-vous dire ?
Peu de pays recèlent autant de ressources naturelles que le Congo. Et 80 % des réserves mondiales de coltan se trouvent dans la zone où les femmes sont attaquées. Faire main basse sur les richesses de notre sous-sol est donc la grande affaire. De même qu’en contrôler les cours pour ne pas provoquer une hausse des prix de nos smartphones, auxquels le coltan est essentiel. Les armées et d’innombrables milices se sont emparées de ces eldorados. La mondialisation a des conséquences inattendues. Et si elle n’est pas animée par une éthique, une morale…
Vous avez échappé à une tentative d’assassinat en 2012, subi des pressions pour ne pas parler à l’ONU, reçu des flots d’insultes et de menaces…
Mon combat et ma franchise dérangent. On m’accuse de salir la réputation du Congo et de nuire à un gouvernement corrompu qui protège l’impunité des violeurs. C’est effarant, car le silence et l’inaction valent complicité.
Les femmes devraient avoir droit, au minimum, à la protection de l’Etat. Droit à se voir reconnaître un statut de victimes et des réparations. Mais pointer la responsabilité de l’Etat me vaut encore des menaces, alors même que le pays s’enfonce dans un état de non-droit. Depuis l’attentat contre mon domicile, je vis avec ma famille dans l’enceinte de l’hôpital de Bukavu et sous la protection des soldats de l’ONU. Malheureusement, celle-ci vient de m’être retirée.
C’est scandaleux !
Oui. Très ennuyeux.
Avez-vous craint que votre engagement mette votre famille en danger ?
Oui, bien sûr. Et c’est la raison pour laquelle j’évite d’en parler, car je ne veux pas l’exposer. Ce qui est vrai, c’est que sans le soutien indéfectible de Madeleine, mon épouse, et de mes cinq enfants, il m’aurait été impossible de poursuivre ce combat. Ils ont toujours été à mes côtés. Ils ont porté ce fardeau, dans l’ombre. Cette famille très unie fut mon plus grand atout.
Depuis l’infection neuronatale qui aurait pu être fatale dans les jours suivant votre naissance, vous dites avoir survécu, un peu mystérieusement, à de nombreux périls.
C’est vrai. J’ai échappé à bien des incidents qui auraient dû me tuer. Mais que dire ? Qu’il y avait là de l’irrationnel ? Qu’une force me protégeait ? Et que Namuzinda – ou Dieu – est intervenu ? Je ne crois pas totalement au hasard, c’est un fait. Si ma vie a été sauvegardée, c’est donc pour une cause. « Aider les autres », dit ma mère. En tout cas, faire ce que je peux.
De nombreux prix internationaux ont récompensé votre engagement. Mais votre discours dépasse le sujet du viol et vous incarnez la cause des femmes.
Plus je parcours le monde, plus je suis touché de voir à quel point elles sont instrumentalisées, rejetées, déshumanisées. Et combien les normes sociales continuent de les maintenir dans une classe de sous-hommes. C’est inacceptable. Partout où on leur fait confiance, où on leur donne une juste place, familles, communautés et pays s’en sortent beaucoup mieux. Se passer d’elles équivaut à amputer son potentiel de développement.
Agitant un trousseau de clés, Desmond Tutu nous disait un jour qu’il était temps de remettre aux femmes les clés du monde.
Il a raison. Se passer d’elles a abouti à un échec. Elles ont un sens beaucoup plus élevé du respect de la vie quand les hommes ont le sens du respect du pouvoir. Ouvrons-leur tous les centres de décision. Et disons-leur : soyez vous-mêmes. Ne nous imitez pas. Si on se bat pour avoir des femmes au pouvoir, c’est précisément parce qu’elles apportent ce que les hommes n’ont pas. Alors dirigez en tant que femmes. Réagissez en tant que femmes. C’est là votre force. Et ce sera notre chance.


lemonde
 
Dimanche 6 Novembre 2016
Dakaractu



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