Dilma Rousseff aux sénateurs brésiliens: "Votez contre ma destitution"

La présidente du Brésil Dilma Rousseff a lancé lundi un dernier appel aux sénateurs pour qu'ils empêchent un "coup d'Etat" en votant contre sa destitution, qui pourrait survenir dès mardi et mettre fin à 13 ans de règne de la gauche dans le géant d'Amérique latine.


Dilma Rousseff aux sénateurs brésiliens: "Votez contre ma destitution"
"Sénateur, je vous remercie de votre question": ferme et combative, Dilma Rousseff, 68 ans, a inlassablement tenté de convaincre chacun des élus l'interrogeant tout au long de la journée qu'elle n'avait commis "aucun crime de responsabilité", aucune violation des lois budgétaires susceptible de justifier sa destitution.

Le face-à-face entre l'ancienne guérillera torturée sous la dictature militaire et le Sénat, converti pour l'occasion en tribunal, se poursuivait après 21H00 (02H00 mardi en Belgique), après 12 heures de débats à peine interrompues par deux pauses.

Des manifestations de faible ampleur en faveur de la présidente se sont tenues dans la soirée pacifiquement dans la capitale Brasilia, face au Sénat, et à Rio de Janeiro. 

Situation tendue à Sao Paulo 
La situation était plus tendue dans la capitale économique Sao Paulo où la police anti-émeute a dispersé 3.000 manifestants, selon les organisateurs, avec des gaz lacrymogènes. 

Dilma Rousseff était arrivée souriante au Sénat, accueillie par plusieurs centaines de ses partisans scandant "Dilma, guerrière de la patrie brésilienne! " avec des pancartes de son Parti des travailleurs (PT).

Elle était entourée de son mentor politique, l'ex-président Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2010), du chanteur-compositeur engagé Chico Buarque et d'une douzaine d'anciens ministres qui l'ont accompagnée à l'intérieur du Sénat en tant qu'invités.

"Un coup d'Etat parlementaire"
"Je viens pour vous regarder dans les yeux, messieurs les sénateurs, et dire que (...) je n'ai pas commis les crimes pour lesquels je suis injustement et arbitrairement accusée", a lancé Dilma Rousseff à ses juges en introduction d'une auto-plaidoirie de la dernière chance de 45 minutes.

Elle a fustigé "un coup d'Etat parlementaire visant à élire indirectement un gouvernement usurpateur", au mépris des 54 millions de Brésiliens qui l'ont réélue en 2014. Mme Rousseff a également dénoncé les intérêts "ultraconservateurs" qui souhaitent déloger la première femme élue à la magistrature suprême.

La première femme élue à la tête du Brésil en 2010 visait en particulier son ancien vice-président devenu rival, Michel Temer (PMDB, centre droit), 75 ans, qui assure l'intérim depuis sa suspension le 12 mai et se prépare à la remplacer jusqu'aux prochaines élections générales de fin 2018, si elle est écartée du pouvoir.

Si, au contraire, elle est innocentée, cette économiste dont la popularité stagne à 13% retrouvera son mandat.

"Votez contre la destitution, votez pour la démocratie", a martelé Mme Rousseff. "Ce qui est en jeu, c'est l'avenir du Brésil".

"Aujourd'hui, je ne crains que la mort de la démocratie"
La voix brisée à deux reprises par l'émotion, elle a rappelé son combat contre la dictature : "J'avais peur de la mort, des séquelles de la torture dans mon corps et mon âme (...) mais je n'ai pas cédé. J'ai résisté".

"Aujourd'hui, je ne crains que la mort de la démocratie", assène-t-elle lapidaire.

Les pro-destitution l'ont accusée en retour d'avoir minimisé l'ampleur de la crise frappant la première économie d'Amérique latine.

"Vous avez dépensé ce que vous aviez et vous avez demandé aux banques publiques de dépenser ce que vous n'aviez pas (...). Vous avez vendu un Brésil irréel, les chiffres irréels ont conduit à la perte de confiance des Brésiliens et nous affrontons la plus grave crise financière de l'histoire du pays", a critiqué la sénatrice Simone Tebet (PMDB).

Le déficit budgétaire du géant sud-américain est passé à plus de 6% en 2014, année de réélection de la présidente, et a explosé à 10,3% l'année passée, victime d'une crise économique majeure.

En 1992, l'ex-président Fernando Collor avait démissionné la veille du vote au Sénat devant le destituer. Dilma Rousseff a elle choisi d'affronter ses juges. Un courage salué même par ses opposants.

Les pronostics lui sont défavorables
Mais tous les pronostics lui sont défavorables : selon les décomptes des médias brésiliens, plus des deux tiers - le minimum requis - des 81 sénateurs, soit 54 d'entre eux, se prononceront pour l'impeachment.

"Sa présence est importante parce qu'elle gratifie ceux qui la soutiennent (...), mais aussi parce qu'elle démontre que ce procès est totalement démocratique", a affirmé à l'AFP le sénateur Raimundo Lira (PMDB). Mais "malgré son discours intéressant et bien élaboré, elle n'a pas la force de modifier la conviction des sénateurs et j'estime qu'elle sera destituée par au moins 59 votes".

A l'inverse, le sénateur du PT Lindbergh Farias a vu "les défenseurs de la destitution très intimidés par la présence de Dilma". "Aujourd'hui, nous avons marqué beaucoup de points", a-t-il assuré.

Pendant ce temps, Michel Temer se disait "serein" en recevant tout sourire les athlètes brésiliens médaillés aux jeux Olympiques de Rio.

Tout aussi impopulaire que sa rivale, il est prêt à s'envoler mardi ou mercredi en Chine pour représenter le Brésil à un sommet du G20.

La procédure de destitution qui approche sa conclusion démontre par l'absurde la corruption endémique qui ronge le paysage politique brésilien. Elle a été lancée en décembre 2015 par le président de la Chambre Eduardo Cunha au terme de ce qui semble avoir été un chantage contre la présidente, lui-même faisant l'objet d'une enquête de la Cour suprême brésilienne pour corruption et blanchiment d'argent. La majorité des députés ayant examiné cette procédure au sein de la commission parlementaire compétente sont suspectés d'avoir touché des pots-de-vin dans le cadre du scandale Petrobras, tandis que le président intérimaire Michel Temer est également dans le viseur de la justice pour des financements illégaux de campagne.
Mardi 30 Août 2016
Dakaractu



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