Dialogue national ou monologue de partis politiques hors-la-loi (Par Dr Cheikh Tidiane DIEYE)


Porte-parole de la Plateforme politique Avenir  Senegaal bi ñu bëgg 
Le 28 Mai dernier, le Président de la République a ouvert au Palais un dialogue dit "national" qui a réuni autour de lui une certaine partie des "forces vives" de la Nation. Traduisant en acte une des volontés du Chef de l'Etat émise lors de ce forum, le Ministre de l'intérieur a rassemblé les partis politiques pour ouvrir des discussions sur le fichier et le code électoral, entre autres sujets. Pour justifier son choix de n'impliquer dans ce débat que les partis politiques, foulant ainsi au pied le droit légitime d'autres formes d'organisation politique de participer à ces débats,  Monsieur le Ministre a utilisé l'argument selon lequel il ne peut s'adresser qu'aux partis "légalement constitués". Les arguments avancés par le Ministre de l'intérieur pour dresser la liste de ceux qu'il invite et ceux qu'il exclut ne sont ni pertinents ni justes. Son choix est illégal et discriminatoire.
Concertation entre partis politiques hors-la-loi?
Aucun parti au Sénégal ne serait un parti "légalement constitué" si on appliquait les principes d'un Etat de droit. Car à part  l'existence d'un récépissé de déclaration au Ministère de l'intérieur, peu de partis politiques, sinon aucun, ne respectent les règles sur le fonctionnement des partis. Or Monsieur le Ministre sait bien que la loi qu'il invoque pour écarter certaines organisations est la même qui lui donne la faculté de dissoudre tout parti qui ne se conforme pas à l'exigence de dépôt de ses états financiers, des procès verbaux d'Assemblée générale et de changement de ses structures, de posséder un siège parfaitement identifiable, de former ses militants, entre autres obligations. Combien de partis, parmi ceux qui étaient présents, remplissent ces critères? Le Ministre lui-même a reconnu que les partis politiques ne respectent pas la loi. Il ne faut pas s'étonner dès lors que ces partis ne réussissent pas à s'entendre pour dresser les pôles politiques qui vont investir l'espace politique à savoir le pouvoir, l'opposition et les non alignés. Que dire d'ailleurs indépendants?
Discrimination ou ignorance des mutations politiques du Sénégal
Parmi les sujets sur lesquels ont porté les échanges entre le Ministre de l'intérieur et les partis politiques, figurent le code et le fichier électoral. Comment peut-on croire que ces sujets, qui concernent le modalités par lesquelles les Sénégalais choisissent leurs dirigeants, ne concernent que les politiciens?
Le Ministre le l'intérieur semble ignorer que le fait politique a changé et qu'il faut donc changer les logiciels et grilles de lecture qui servent à les lire. La politique de 1980 à 2000 n'est pas la politique de 2000 à 2016. Les transformations sociales, l'ouverture démocratique et l'émergence et la consolidation de nouvelles expressions de la citoyenneté ont laissé place à des formes d'organisation politique nouvelles. Aujourd'hui, les conquêtes démocratiques et citoyennes ont fait émerger des Acteurs Politiques Indépendants (API) ou Acteurs Politiques Non Partisans (APNP). Depuis l'adoption de la loi constitutionnelle à travers le référendum du 20 mars 2016, la Constitution du Sénégal reconnait désormais la participation des citoyens indépendants et non organisés en partis politiques à tous types d'élections. Autrement dit, les candidats indépendants peuvent participer aux élections présidentielle, législative et locale sans être soumis à l'obligation d'avoir un parti politique.  Pourquoi, dès lors, ceux qui ont choisi un mode d'action politique indépendante pour briguer le suffrage des sénégalais, et qui ont été de tous les combats politiques, y compris celui qui a porté Monsieur Macky Sall au pouvoir, ne devraient-ils pas être reconnus par Monsieur le Ministre alors que la Constitution, dans son esprit,  les reconnait parfaitement?
Pour preuve, en 2013, un  groupe de citoyens avait lancé l'initiative " CI LAA BOKK" pour revendiquer la participation des candidats indépendants aux élections locales. Ils ont alors adressé une lettre au Président de la République en juillet 2013 lui demandant de prendre toutes les dispositions pour corriger une des incongruités de la démocratie sénégalaise consistant à exclure les candidats indépendants des élections locales, lieu par excellence de manifestation de la citoyenneté par le bas.  Répondant à la lettre que l'initiative CI LAA BOKK  lui a adressée, le Président de la République, par lettre du 21 octobre 2013, a salué la démarche entreprise, promis de donner suite à la demande et invité les porteurs de l'initiative  "à verser" leurs  propositions dans le "projet de réforme du code électoral consécutif à l'adoption de l'acte III de la Décentralisation".
En refusant d'inviter les porteurs de cette initiative dans le débat sur le code électoral on a donc tenté de fermer la porte aux acteurs indépendants que la lettre du Président avait pourtant invité à participer à la mise en œuvre de la réforme.
Pour toutes ces raisons, je suis fondé à croire que le dialogue soi-disant national est très mal parti car il est par essence exclusif, discriminatoire et caractérisé par des calculs politiques.  
Le dialogue national, s'il veut être réellement national, ne doit pas rester un tête-à-tête entre partis politiques "légalement constitué" doit mais inclure les autres formes d'organisation politiques et organisations de la société civile représentatives qui ont développé une expertise reconnue sur les questions électorales.
 Compte tenu des enjeux de l'heure, ce dialogue devrait porter sur les questions d'intérêt national, notamment:
1. L'éducation nationale le gouvernement avait annoncé, avant de se rétracter, sa volonté de radier les enseignants qui n'auront pas rendus les copies, ignorant qu'un gouvernement est craint non pas par l'expression de sa force brute et inintelligente mais par son attachement à la justice, à l'égalité et au respect de la parole donnée. Or dans ces domaines, l'autorité de l'Etat a fini de s'abimer. Les milliards de francs CFA détournés par des politiciens qui font aujourd'hui des marchandages politiques pour les passer à pertes et profits auraient pu résoudre définitivement toutes les urgences, y compris celles des enseignants. Les 12 Milliards de FCFA octroyées à SNEDAI, avec un empressement suspect, en guise de dédommagement, suite à la suppression des visas, était largement suffisant pour résoudre la plupart des problèmes de l'éduction nationale manifestement prioritaires. On ne peut pas imposer aux enseignants le sacrifice au nom de la République quand ceux qui l'incarnent ne s'interdisent rien: accaparement foncier, marchés de gré à gré, enrichissement sans cause, nébuleuse du pétrole et du gaz, etc.
2. Le Haut Conseil des Collectivités Territoriales (HCCT):  L'inutilité du HCCT est manifeste. Plutôt que d'utiliser des milliards pour caser 70 amis du Président de la République ou transhumants politiques et 80 mal élus, il serait mieux d'investir cette argent dans la résolution définitive des urgences. On aurait pas alors à ouvrir un bras de fer entre l'Etat et les enseignants, lequel ne peut avoir, de toutes manières, qu'une issue regrettable pour toute la Nation. 
3. La traque des biens mal acquis et la lutte contre la corruption
Il est plus que probable que la liste des 25 personnes ciblées dans le cadre de la traque des biens mal acquis publiée  au lendemain de l'alternance du 25 mars 2012 sera enterrée. Le seul qui a été mis en prison, après avoir été reconnu coupable d'enrichissement illicite par la justice, sera libéré. La grande blanchisseuse politicienne fera le nettoyage, encore une fois.  Le Président Macky Sall et ses alliés effaceront l'ardoise des prédateurs. L'un d'entre eux, devenu transhumant, encore une fois, et peut-être futur proche collaborateur du Président de la République, après avoir été le bourreau d'une dizaine de patriotes en 2012, a fait récemment une déclaration qui fait froid dans le dos tellement elle affaisse le peu de morale qui restait à ces gens. Selon cet homme dont l'éthique m'oblige à taire le nom tellement son évocation  renvoie à l'anti valeur en politique, on n'aurait pas dû déclencher la traque des biens mal acquis puisque les actes de prédations concernés ne sont en réalité que des actes politiques, qui appellent donc un traitement politique. Comment s'étonner, qu'avec des dirigeants qui assument avec autant d'aisance leur corruption, notre pays soit encore dans la catégorie des 39 pays les moins avancés (PMA) du monde.  Le Président de la République ne le sait peut-être pas, mais tant que des hommes comme ça seront dans ou autour de nos institutions, l'émergence ne sera qu'un vain mot.
La sauvegarde du patrimoine économique national - le cas de la SONATEL: fleuron de notre industrie des services, champion de notre insertion dans le marché ouest africain et pilier de notre sécurité électronique nationale, la concession de la SONATEL aurait été renouvelée, selon les medias pour un montant de 100 Milliards de francs CFA, incluant la 4G. L'opacité qui a prévalu dans les négociations jure d'avec les règles de transparence et pourrait expliquer la modicité du montant obtenu par l'Etat.  Le manque de courage du gouvernement pour défendre les intérêts économiques de notre Nation, quitte à faire face aux intérêts des autres puissances,  met en danger l'avenir du Sénégal. Obnubilé par l'argent immédiat, facile, comme les pires régimes despotiques qui coupent l'arbre pour avoir le fruit, le gouvernement a livré la SONATEL a l'appétit vorace d'Orange pour plusieurs décennies encore.  
L'Accord de partenariat économique (APE): La signature en catimini de l'APE par le gouvernement du Sénégal, contre tout bon sens, expose le Sénégal comme l'Afrique de l'Ouest à la déstructuration programmée de l'économie. Il est évident que la mise en oeuvre de l'APE va rétracter le commerce intra-régional ouest africain et détourner les flux intra-régionaux et profit de l'Europe. Perspective malheureuse et comble d'incohérence pour le Sénégal quand on sait que notre pays  compte principalement sur ce marché de 300 millions de consommateurs pour attirer des investissements dans le cadre du PSE.  Je profite d'ailleurs de ces lignes pour lancer une invitation au Ministre de l'Economie et des Finance et au Ministre du commerce, les deux réunis et entourés de leurs collaborateurs, à un débat public radiotélévisé sur l'Accord de Partenariat Economique. Ce serait le premier acte d'un dialogue national sur les APE. Je leur ferait face. Seul!
Mardi 14 Juin 2016
Dakaractu




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